Wikipédia réinvente l'ethnographie : la parole donnée aux sans-paroles

Clément Solym - 25.08.2011

Patrimoine et éducation - Scolarité France - universitaires - tradition - orale


Des membres de wikipédia, en Inde principalement, viennent de lancer l’initiative « People are Knowledge », soit en français « Les gens sont le savoir ». Le but est d’arriver à documenter les Wikipédias des langues où peu de publications existent. La Wikipédia est connu pour sa doctrine de la citation reine, et parsème ses articles de « référence nécessaire ».

Dans le cas des traditions orales, les références nécessaires restent souvent manquantes. D’où les enquêtes menées par des Wikipédiens. 

Le projet part d’une bonne intention. Le but de Wikipédia est de « créer et distribuer une encyclopédie libre de la meilleure qualité possible à chaque personne sur la terre dans sa langue maternelle ».
 


Certaines langues et la culture de ceux qui ne parlent que ces langues sont notoirement mal documentées. C’est le cas, par exemple, des langues Malayalam et Sepidi en Inde. Le sport Dabba Kali, pour prendre un exemple canonique, n’a jamais été codifié à l’écrit.

 
En Inde comme dans beaucoup d’autres pays, l’anglais ou des langues européennes sont dominants. Ce sont les langues dans lesquelles les publications des « élites de l'écrit », ie des scientifiques, officiels et journalistes, se font principalement.

En Afrique du Sud (à la minute 25), 50 millions d’habitants parlent 24 langues dont seulement 11 sont officielles. Certaines langues parlées par 5 millions d’habitants n’ont aucune place dans les universités locales, où l’anglais domine. 

 


Dès lors que ces élites ne publient pas dans les langues locales, les traditions populaires qui n’intéressent pas ces élites sont de facto privées de représentation dans les bibliothèques.

À une autre échelle, ces problèmes existent aussi pour les langues européennes les plus connues. Les universitaires français, allemands ou catalans qui ne parlent pas anglais et ne sont jamais traduits n’ont généralement pas ou peu d’écho sur la scène académique internationale.


Bien intentionnés, quelques Wikipédiens ont décidé de donner la parole aux sans-paroles. Il leur faut légitimer la citation orale comme source de connaissance fiable. Ce serait une excellente idée si cela ne donnait pas l’impression de réinventer les recherches ethnographiques, la réflexion sur les travers d’une telle recherche en moins. Les lettrés qui donnent la parole à ceux qui ne l’ont pas ont souvent la mauvaise de paternaliser leurs interviewés.
 


Sur la mailing-list de wikipédia, un professeur américain de recherche sociologique sur les natifs ne s’y est pas trompé : « Personnellement, cela me rappelle un point de vue quelque peu raciste commun parmi les étudiants et professeurs américains, majoritairement blancs. » Il morigène ainsi une bonne âme qui voulait utiliser Wikipédia pour apprendre les bases essentielles de la vie en société aux communautés indigènes.

 
Pour apporter notre pierre aux débats houleux sur l’utilité de l’adoption de nouvelles pratiques de citation par Wikipédia, nous conseillons aux apprentis-chercheurs de faire confiance aux universitaires, quitte à les financer.

Cela serait une garantie de sérieux plus forte que la simple parole rapportée, et permettrait d’appliquer les mêmes règles pour tous les pays du monde, qu’ils soient de tradition orale ou non.