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À Paris, les textes de Georges Perec se traduisent de fil en aiguille

Laurène Bertelle - 17.05.2017

Reportage - Perecofil exposition - George Perec broderie - La vie mode d'emploi perec


Jusqu'au 12 août 2017, la médiathèque Françoise Sagan à Paris accuille l'exposition "Perec au fil", qui transforme les textes de Georges Perec en broderies pour mieux les mettre en valeur. Une occasion d'en savoir un peu plus à la fois sur les travaux du fil et sur l'oeuvre de Perec, ses contraintes d'écriture, ses traductions, ses inspirations et ceux qu'il a inspirés.


Exposition Perec au fil médiathèque Françoise Sagan

« Perec au fil », à la bibliothèque Françoise Sagan (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

La médiathèque Françoise Sagan, ouverte au printemps 2015, se situe au cœur du carré St Lazare, un jardin caché dans le 10e arrondissement qui a des airs d'oasis dans le désert. Dans un petit coin du rez-de-chaussée, une partie de la médiathèque est réservée  à l’exposition « Perec au fil ».
 

Cette exposition, mise en place par l’association Perecofil, présente des broderies réalisées à partir des textes de Georges Perec : des carrés de couleurs représentent des poèmes, des grilles rouges sont sont inspirées de celles que l’auteur dessinait pendant l’écriture de son roman La Vie mode d’emploi.
 

L’idée est venue à Elisabeth Léthier, directrice de l’association, lorsqu’avec une amie elle cherchait quelque chose d'original à broder. L’idée d’associer chaque lettre à une couleur leur vient d’une œuvre de Paul Klee intitulée Jadis surgi du gris de la nuit, mais il leur fallait trouver un texte approprié.
 

Alors, lorsque Elisabeth voit le documentaire Georges Perec, lire, traduire (que les visiteurs peuvent visionner à l’exposition), elle entend parler de la difficulté de respecter les contraintes d’écriture de l'auteur, et le parallèle s’effectue. « Je connaissais Georges Perec, mon amie avait déjà travaillé sur son œuvre, mais jamais sous cet angle », nuance-t-elle.

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Broder Perec, ce n’est pas coton !
 

Ce qui saute aux yeux lors de la visite, c’est toute la recherche qui a été faite autour de l’œuvre de Perec : plus que de simples broderies, l’exposition présente tout le travail de décryptage des textes de l’auteur. Rien n’est laissé au hasard : aucune lettre, aucun espace, aucune mise en forme. On se rend alors compte que chez Perec, tout est justifié, rien n’est écrit sans raison.
 

Alors, pour transposer les textes de Perec en broderies, il faut d’abord dénuder complètement le texte, creuser jusqu’à la plus petite entité, c’est-à-dire la lettre. Chaque lettre est associée à une couleur. Là encore, le choix des teintes n’est pas anodin et permet un rapide clin d’œil au poème « Voyelles » de Rimbaud.
 

Placés côte-à-côte pour pouvoir les comparer, les broderies et les textes se répondent et se font écho. Discrète, une petite borne permet de consulter les œuvres de Perec en format numérique, pour découvrir ses textes ou pour approfondir la réflexion proposée par l’association.

Exposition Perec au fil médiathèque Françoise Sagan

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Mais l’exposition ne se limite pas aux broderies qui sont accrochées aux murs. Elle est au contraire enrichie de nombreux objets et textes qui ont un lien de près ou de loin, soit avec les travaux de fil, soit avec Georges Perec. On trouve par exemple les brouillons et des extraits du cahier des charges de La vie mode d’emploi : annotations, schémas de l’auteur, ou des ouvrages qui se sont inspirés du roman, tel que Building Stories de Chris Wave.
 

L’association Perecofil présente aussi les différentes étapes de son travail : les œuvres qui ont inspiré le projet, comme Paul Klee ou François Morelet, les brouillons et les photos des broderies en cours, qui montrent la encore la grande charge de travail nécessaire pour arriver à aux broderies finales. 
 

Hommage au travail de traduction
 

Au fond de la salle, des fauteuils entourent une table basse sur laquelle est disposé du matériel de broderie, une mise en situation comme une invitation à participer à l’activité. Confortablement assis, vous pouvez vous laisser à regarder le documentaire Georges Perec, lire, traduire réalisé par Bernard Queysanne en 1999 et co-produit par Arte qui revient sur les enjeux et les nombreuses difficultés de la traduction de l’œuvre de Georges Perec.

L’exposition donne en effet une importance non négligeable à la traduction des œuvres de Perec. Le Compendium de La Vie mode d’emploi, un poème sous contraintes situé au centre du roman, est brodé en français, mais aussi en anglais et en catalan. Pourquoi ce choix ?
 

Exposition Perec au fil médiathèque Françoise Sagan

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)



« Après avoir brodé Alphabets (broderie exposée à la librairie Aux livres etc à Paris, ndlr.), on a cherché d’autres choses car on n’avait pas envie de s’arrêter là », explique Elisabeth Léthier. Alors, lors d’une conversation avec Bernard Magnier sur la traduction, celui-ci informe la présidente de l’association que la traduction catalane du Compendium est de très bonne qualité.  « En ce qui concerne le Compendium, il y a très peu de traductions qui respectent les contraintes du texte », ajoute Elisabeth Léthier.

Le Compendium se compose en effet de de trois textes 60 vers, chacun comportant 60 signes, ce qui permettait notamment aux brodeurs de les transformer en trois grilles carrées. Dans chacun des textes, on distingue une diagonale, une même lettre répétée de manière à traverser le texte. Suivant les traductions, la lettre choisie, et donc la couleur de la diagonale des broderies, changeaient. « On a trouvé le concept amusant ; on avait envie d’épuiser la contrainte de Perec. »
 

Mais finalement, broder les textes de Perec, n’est-ce pas également en proposer une traduction visuelle ? Les broderies permettent en effet de mettre en avant la structure des textes de Perec, beaucoup plus recherchée que ce l’on pourrait le croire au premier abord, s’il on jette un coup d’œil rapide sur l’un de ses livres. En ajoutant de la couleur, les brodeurs mettent en avant l’aspect très visuel de l’écriture de Perec. La diagonale du Compendium apparait bien plus clairement. C’est à la fois un hommage à l’auteur, un apport sur le plan littéraire, ainsi qu’une vraie démarche artistique.
 

Exposition Perec au fil médiathèque Françoise Sagan

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

L’exposition a lieu alors que l’œuvre de George Perec vient de sortir aux éditions de la Pléiade. « Quand j’ai appris que Perec sortait en Pléiade, j’ai tout de suite su qu’il fallait faire une exposition dessus », avoue la présidente de l'association Perecofil. « J’ai cherché une médiathèque un peu au hasard. La médiathèque Françoise Sagan venait d’ouvrir, et la personne que j’ai rencontré a été aussitôt emballée parce qu’elle aimait beaucoup Perec. L’organisation de l’exposition avec la médiathèque a été très facile. » L'exposition est gratuite et se tiendra jusqu'au 12 août 2017.
 

L’association Perecofil est par ailleurs en partenariat avec la librairie Aux livres, etc. à Paris, avec laquelle elle organise des expositions et des ventes de coffrets pour se mettre, soi aussi, à broder Perec.