À Rome, le livre numérique, entre marché et régulation

Clément Solym - 28.10.2011

Reportage - Rome - livre numérique - marché


L'ambassade de France à Rome organisait hier durant plus de 3 heures une conférence-débat. La thématique était alléchante : « Le livre numérique, entre marché et régulation ». Et la perspective d'une pizza à Rome a achevé de nous convaincre...
 
Dans le salon Arcole du palais Farnèse, sous un plafond d'une profondeur stupéfiante dessiné par Michel-Ange lui-même, les intervenants français et italiens ont échangé leurs points de vue sous la modération de Stefano Salis, journaliste au Sole 24 Ore. L'actualité législative reste brûlante dans les deux pays : la loi Levi sur le prix unique du livre en Italie, inspirée de la loi Lang française est entrée en vigueur le 1er septembre dernier, tandis que les décrets d'application de la loi sur le prix unique du livre numérique devraient être promulgués en France début novembre.
 
« La France et l'Italie ont pour particularité commune d'avoir lié leur destin au livre, pour des raisons aussi bien culturelles qu'économiques et politiques », a annoncé en introduction Jean Marc de la Sablière. Devant les craintes provoquées par les trois grands Américains Google, Amazon et Apple, et malgré les protestations de la Commission européenne au nom du principe de libre marché, l'évolution des législations franco-italiennes sur l'unicité des prix du livre physique ou numérique est révélatrice, selon l'ambassadeur, « d'une volonté d'accompagner le marché du livre, toujours au nom de la diversité des offres du marché ».
 
 De gauche à droite : Françoise Benhamou, Stefano Mauri, Stefano Salis et Alban Cerisier (© A.A.)

Un point de vue confirmé par Giancarlo Galan, sous-secrétaire d'État aux Biens et Activités culturels, pour qui la jeunesse du marché numérique en Europe ne doit pas faire oublier le phénomène déjà établi outre-Atlantique, et l'anticipation législative nécessaire.
 
Un marché encore en gestation
 
Force est de constater, à l'écoute de chacun des intervenants, que le marché du livre numérique, en dépit des manoeuvres en cours, est encore un marché en friche. « On continue de naviguer à vue dans le domaine du numérique en France comme en Italie », a relevé Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris XIII. Avec une part estimée à 1,8 % du marché du livre français, le numérique reste marginal et loin des 10 % qu'il représente aux États-Unis et les faillites qu'il a déjà occasionnées chez nos cousins américains pour les acteurs qui n'avaient pas prix la vague assez tôt.
 
D'autant, a complété Stefano Maori, président de GEMS et d'Edigita, que si la part du numérique est à 0,8 % en Allemagne, 4 % en Angleterre et 0,8 % également en Italie, « l'Europe reste leader dans la production mondiale, avec 70 % des livres édités dans le monde entier qui dépendent de Holding dont le siège se trouve sur le Vieux-Continent ».
 
L'agitation actuelle serait donc due à la nécessité pour tous les acteurs, anciens ou nouveaux, de trouver une place dans un marché structurellement en crise du fait des nouveaux médias, comme tant d'autres avant lui, sans que nul sache encore très bien ce qu'il est appelé à devenir.
 
L'évolution actuelle
 
Pour Alban Cerisier, secrétaire général des Éditions Gallimard et président de la commission sur le numérique du SNE (Syndicat national de l'édition), « la question n'est pas tant sur la notion de livre numérique que sur l'offre numérique ». Trois modèles coexistent actuellement : l'éditeur classique papier, qui considère le numérique comme un dérivé de l'objet livre traditionnel, l'éditeur pure player et les nouveaux entrant, incarnés par les trois géants américains, dont le modèle est basé sur l'inter-opérabilité (Google offre du livre numérique pour avant tout valoriser son trafic, tandis qu'Amazon et Apple utilisent davantage le livre pour amortir des ventes à partir de magasins liés à leurs matériels).
 
Les économistes ne connaissent pas le consentement à payer, a rappelé Mme Benhamou, pour qui il n'y a pas « d'étanchéité entre le prix du livre papier et le prix du livre numérique ». Il ne s'agirait en définitive que du jeu de l'offre et de la demande, avec la nécessité pour chaque acteur qui souhaite s'imposer, de mettre au service du plus grand nombre de consommateurs une offre qui lui satisfasse.
 
Mais si le débat continue d'opposer, en France, Google aux éditeurs, c'est qu'il est, selon Alban Cerisier« urgent d'apporter des garanties similaires sur le numérique à celles existant sur le papier tel qu'il a été structuré ».