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Au doigt et à l'oeil : le livre numérique à retour tactile s’invente

La rédaction - 24.02.2017

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Aujourd’hui, la lecture d’un livre numérique peut être augmentée avec des animations et du son. Sera-t-il possible, demain, d’enrichir cette expérience avec un retour tactile afin de véhiculer de l’émotion par le canal du toucher ? Une équipe de chercheurs lillois s’y emploie, avec le concours de la bibliothèque municipale de Lille et de l’auteur-illustrateur belge Dominique Maes.

 

Crédits photos : Ircica

 

 

Il était une fois une princesse avec qui il fallait se montrer raffiné pour espérer entrer en relation... Cela ressemble au début d’un conte banal. Sauf que pour avancer dans cette histoire, le lecteur doit prouver sa sensibilité en acceptant de caresser, littéralement, les animaux du bestiaire de la princesse. « Littéralement », car le livre dont nous parlons se lit sur une tablette numérique dotée d’un dispositif de retour tactile. Autrement dit, son écran vibre lorsque l’index glisse dessus, donnant l’illusion de toucher des textures. Le doigt peut ainsi « ressentir » les écailles d’un poisson, les poils d’un ours ou les pustules d’un crapaud.

 

La technologie de stimulation tactile à la base de cette innovation est développée depuis une douzaine d’années au sein du laboratoire d’électronique et d’électrotechnique de puissance de Lille (L2EP). Mais c’est plus récemment, en 2014, qu’a germé l’idée d’un livre « haptique » — qui désigne la science du toucher — à l’initiative d’une équipe pluridisciplinaire de l’université de Lille 1, de l’Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique) Lille et de l’Ircica (Institut de recherche sur les composants logiciels et matériels pour l’information et la communication avancéehabituée à frayer avec le monde artistique et culturel.

 

« En réalisant un ouvrage numérique enrichi avec du contenu tactile, nous avions plusieurs objectifs, détaille Frédéric Giraud, chercheur en génie électrique au L2EP et membre de l’équipe Inria-Ircica Mint. D’abord, d’un point de vue technologique, comprendre comment générer ce contenu tactile. Ensuite, étudier les aspects psychologiques liés à la perception des utilisateurs. Comment appréhendent-ils cette nouvelle technologie ? Sont-ils prêts à s’en emparer ? Parvient-on à véhiculer de l’émotion par le canal du toucher ? Enfin, nous aimerions nous servir de ce livre comme d’un totem en l’installant dans différents lieux de la région, et profiter de son potentiel attracteur pour amener à la lecture des gens plutôt intéressés par la technologie. »

 

Un partenariat avec la BM de Lille et l’auteur Dominique Maes

 

Pour mener à bien ce projet ambitieux et multiforme, les chercheurs ont noué un partenariat avec la bibliothèque municipale (BM) de Lille. Participer à une telle expérimentation relève pour cette dernière d’une mission de vulgarisation scientifique à l’intention de ses publics.

 

« Nous leur permettons, à travers des rencontres notamment, d’accéder à des informations sur la recherche en train de se faire et sur les enjeux liés aux nouvelles technologies », explique Odile Giraud, responsable du développement et de l’animation de la bibliothèque en ligne de la BM. En contrepartie, les chercheurs profitent desdites rencontres pour recueillir des données utiles à l’amélioration de la tablette haptique.

 

« Ces prises de température avec le grand public nous amènent beaucoup de richesse, car si on reste enfermé dans le labo, on devient tous plus ou moins experts de ce qu’on fait et on a du mal à avancer », précise Patricia Plénacoste, maître de conférence en psychologie ergonomique à l’université Lille 1 et membre de l’équipe Mint.

 

C’est aussi sur les conseils de l’institution lilloise que les scienti- fiques ont sollicité l’illustrateur belge Dominique Maes pour produire une histoire originale mêlant texte, dessins et animations haptiques. « Nous avions besoin de quelqu’un capable de s’accaparer la technologie pour inventer des effets tactiles, avec l’envie d’expérimenter une forme d’interaction nouvelle entre un livre et son lecteur », indique Frédéric Giraud.

 

Principe de base

 

Auteur en 2010 d’un « livre-application » remarqué, Bleu de toi, Dominique Maes représentait la personne idoine. « Mon intérêt pour la création numérique est avant tout une curiosité d’artiste, confie le Belge. Tout à coup, vous vous retrouvez face à des outils qui ne demandent qu’à être pris en main pour créer des façons nouvelles de raconter. »

 

Des perspectives pour la recherche et l’industrie créative

 

Une autre originalité du projet concerne l’implication d’élèves de trois établissements lillois (une classe de CE2, une de cinquième et une de seconde) dans l’élaboration du scénario du livre haptique. Là aussi, la BM a assuré la médiation en impliquant trois bibliothécaires.

 

« Chacune s’est chargée d’une classe pour sensibiliser en amont les élèves à l’univers artistique de l’illustrateur, puis pour accompagner le projet pédagogique de l’enseignante », rapporte Odile Giraud. Pour Soazik David, professeure de français au lycée Thérèse d’Avila, ce fut ainsi l’occasion, à travers ce « mélange entre sciences et littérature », de proposer à ses élèves « des ateliers d’écriture oulipiens sur le sens tactile ».

 

Les scientifiques, eux, ont été récompensés par une découverte inattendue. « Au début, les enfants exprimaient leurs sensations de toucher avec très peu de mots : “C’est bizarre”, “Ça gratte”, “Ça fait comme...”, relate Frédéric Giraud. Quelques mois plus tard, le vocabulaire s’était enrichi. Peut-être y a-t-il moyen d’utiliser cette technologie dans un cadre pédagogique ? Le livre nous a mis le doigt là-dessus, si je puis dire. »

 

Pour Patricia Plénacoste, les perspectives de recherche ne manquent pas : « Peut-on développer des outils spécifiques pour un public malvoyant ou dyslexique ? Cette technologie permet-elle d’apprendre différemment ? Apporte-t-elle une autre manière de lire ? »

 

Au-delà de cette expérimentation inédite, dont l’issue est espérée à l’été 2017, le livre haptique a-t-il un avenir ? La technologie de stimulation tactile qui a permis sa création est entrée dans une phase de miniaturisation et d’industrialisation au sein de la start-up grenobloise Hap2U, sur la base des travaux du L2EP.

 

Son dirigeant, Cédrick Chappaz, estime que les premières tablettes grand public intégrant un retour haptique seront disponibles d’ici trois ans : « Il est prévu que les utilisateurs puissent facilement développer leurs propres applications. Un kit logiciel permettra d’associer une image à des textures tactiles. » Restera alors aux artistes à conquérir ce nouveau territoire du continent numérique. Dominique Maes, lui, a déjà des idées : « J’aimerais créer des narrations un peu plus coquines pour les adultes. »

 

Jérôme Champavère

 

 

en partenariat avec le CRLL Nord Pas de Calais