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Bahadur Shah Zafar : dernier empereur moghol et poète bâillonné

Nathalie Gentaz - 23.11.2011

Reportage - zafar - inde - birmanie


Dans une ruelle de Rangoun, à quelques pas de la majestueuse pagode Shwe Dagon, se cache une petite maison renfermant l'histoire incroyable d'un des plus grands poètes de l'histoire de la littérature indienne. Connu sous son nom de plume « Zafar », Bahadur Shah Zafar le dernier empereur de la dynastie moghole en Inde, destitué par les Britanniques.

 

 

Bahadur Shah Zafar : le règne brisé

 

Bahadur Shah Zafar (1775-1862) fut le dernier empereur de la dynastie moghole. A la mort de son père en 1837, il monta sur le trône à l'âge de 62 ans en des temps difficiles, alors que la domination des colons Britanniques s'amplifiait de jour en jour, jusqu'à étouffer le moindre souffle de liberté du peuple. Comme beaucoup de ses prédécesseurs, son pouvoir fut confisqué par la Compagnie anglaise des Indes orientales et se limitait géographiquement au Fort Rouge à Delhi.

 

A bout, près de 200.000 indiens s'insurgèrent contre les forces coloniales et nommèrent de facto Bahadur Shah Zafar comme commandant-en-chef, lui qui maniait si bien la plume pour défendre des idées humanistes.  La révolte des Cipayes éclata en 1857. Malgré des débuts encourageants pour ces combattants de la liberté, ceux-ci furent défaits par des troupes britanniques mieux organisées et à l'artillerie lourde.

 

 

La révolte écrasée, Bahadur Shah Zafar se cacha au tombeau de Humayun, mais il fut capturé.  Il assista à l'exécution à Dehli de ses fils et petit-fils par le lieutenant William Hodson. Leur tête coupée fut présentée à Bahadur Shah Zafar. Le dernier empereur moghole fut arrêté en 1858 et exilé à Rangoun en Birmanie, avec son épouse et les membres restants de sa famille. Il fut placé dans une maison d'arrêt avec le reste des membres de sa famille.

 

Les Britanniques mirent ainsi fin à 300 ans de règne de la dynastie moghole sur l'Inde. Zafar vécut ses derniers moments dans cette maison, qui devint son tombeau en 1862. Il y mourut à l'âge de 87 ans.

 

 

Maison d'arrêt, tombeau d'une plume déchiquetée

 

Rénovée dans les années 80 grâce à l'aide du gouvernement indien et de donateurs, la maison de Zafar abrite à présent  un mausolée de l'empereur et de sa famille, une salle commémorative en son honneur, ainsi que des salles de prière dédiées au culte Musulman.

 

Les tombes de sa femme, Zinath Mahal,  et de sa petite fille, Zamani Begum, se situent  à présent dans une salle adjacente au mémorial, à côté d'une reconstitution de celle de Zafar, où les musulmans viennent leur rendre hommage. La véritable tombe de Zafar resta introuvable jusqu'à ce que des travaux sur le site, entrepris en 1991, la révèlent au grand public.

 

 

 

 

La tombe de l'empereur, faite de briques, était enterrée à 1 mètre sous terre. Les colons Britanniques avaient pris soin de la couvrir de gazon, et de l'entourer d'une clôture de bambous afin d'y laisser pousser des herbes sauvages. « Plus aucun vestige ne permettra de distinguer où repose le dernier des Grands Moghols », peut-on lire dans le rapport du Capitaine Davies, haut-commissaire anglais en poste à l'époque. La véritable tombe est à présent recouverte d'ornement et de fleurs, dans le sous-sol du mausolée à Rangoun en Birmanie.

 

 

 

 

Dans la mort comme dans les derniers jours de Zafar, les colons britanniques ne lui accordèrent aucune faveur. Malgré leur victoire sur les Cipayes, ils redoutaient toujours les écrits du poète. Pour l'affaiblir, ils le privèrent d'outils d'écriture durant toute sa captivité.

 

Dépourvu de plumes, de papiers et d'encrier, amputé, Bahadur Shah Zafar s'arma néanmoins de n'importe quelle matière à idée. Selon un guide du mausolée de Rangoun, U Win Maung, Zafar se servit de charbon pour inscrire ses derniers vers, qu'il souhaita éternels, sur les murs de bois de sa prison périssable.  

 

Les poèmes, dont on peut lire en urdu (langue indienne parlée au Pakistan et au nord de l'Inde) des reconstitutions à l'encre verte sur les murs carrelés entourant son tombeau, évoquent sa douleur d'être loin de ses terres alors que la Mort est proche. Alors que son « cœur n'est pas heureux, dans cette terre aride », pour Zafar, il n'y pas plus de place pour « l'espérance dans son cœur ruiné » et « dans ce monde éphémère ».

 

Il se souvient de son pays natal, où il aimerait être enterré. Plein de regrets, il écrit :

 

« Comme Zafar est malchanceux !

 

Pour ses obsèques

 

Il ne pût même pas emporter deux yards de terre

 

Dans son pays bien-aimé. »

 

 

 

 

 

« Zafar », le poète : figure majeure de la littérature indienne

 

La maison de Shah Zafar, également appelée "Le tombeau de Shah Zafar" à Rangoun, est un lieu historique pour les indiens, qui le considèrent comme une icône de la liberté ; glorieux pour les musulmans, qui le vénèrent comme un saint ; mais encore réservé aux plus férus de littérature indienne.

 

 

 

Et pourtant, « Zafar » (son nom de plume, signifiant « victoire »), fut un poète prolifique et un calligraphe accompli, qui marqua l'Histoire de la littérature de l'Inde musulmane comme jamais. Il appartient à l'école de Delhi, dont la poésie urdu connut son apogée au XIXe siècle avec Zauq, Ghalib et Zafar comme chefs de file.

 

L'amour et le mysticisme étaient ses thèmes favoris. Son lyrisme, teinté de douleur et d'amertume, reflétait l'affliction et les frustrations d'un empereur dépossédé de ses terres et témoin de l'asservissement de son peuple. Il écrit également de nombreux poèmes d'amour, dits Urdu Ghazal, composés de plusieurs distiques et chantant l'amour de la femme.

 

La plupart de ces poèmes furent perdus pendant la guerre de 1857, mais on peut en lire quelques-uns ici ou dans le recueil Kulliyat-I-Zafar, compilé en 1918 par Munsh Nawal Kishor.

 

Suivant les traces de son père et de son grand-père, Zafar fut poète, mais aussi un mécène qui prit sous aile des poètes urdus comme le célèbre Ghâlib, Zauq, Dâgh et Momin.

 

 

Hommages à Rangoun pour célébrer les 149 ans de sa mort

 

Le 7 novembre 2011 marqua les 149 ans d'anniversaire de la mort du dernier empereur Mughal. À cette occasion, des journées de festivités et de commémoration se sont déroulées dans la maison de Zafar un peu plus tard, du 17 au 20 novembre 2011. Des centaines de musulmans de Rangoun se sont déplacés en son honneur, récitant de longues prières et des chants religieux, dans des salles distinctes pour les hommes et pour les femmes.

 

 

 

Ameenabi Afzall est l'arrière arrière-petite-fille de la fille de Zafar, dont la tombe repose au mausolée. "Ammenabi", comme des « rubis » pour désigner ces deux pommettes rosées et saillantes qu'elle a depuis toute petite. Le visage couvert de Tanaka, cette pâte cosmétique utilisée par les femmes birmanes pour s'embellir, Ameenabi me raconte qu'elle a grandi à Rangoun et se rend au Mausolée au moins une fois par semaine pour honorer ces ancêtres. « Je suis très, très heureuse de ces festivités » explique-t-elle, émue, « c'est un grand jour pour nous tous. »

 

Elle travaille à l'hôpital de Rangoun, comme assistante médicale, et fait beaucoup de bénévolats, avec une grande tolérance religieuse, tout comme son ancêtre Zafar. « Je fais beaucoup de donations et je donne du matériel médical à tous ceux qui en ont besoin. Birmans, Indiens, musulmans, chrétiens. Je donne tout ce que je peux, car Allah est avec moi. », me confie-t-elle, avant de poser fièrement devant la tombe de son ancêtre Zamani Begum.

 

 

S'il reste encore peu connu en Occident, l'histoire du dernier empereur moghol ne se lasse pas d'être contée en Asie. De bouches à oreilles, dans la littérature, la musique et de nombreux films Hindi ou Urdu, Bahadu Shah Zafar est célébré tant pour son rôle dans la guerre d'indépendance de 1857 que pour sa plume si triste et raffinée.

 

Pour aller plus loin; un livre :  Le dernier Moghol, WILLIAM DALRYMPLE, traduit de l'anglais par France Camus-Pichon, éditions : Payot, 2010.