Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Le Beau Livre : plutôt un bel objet, un objet précieux, qu'un livre

Association Effervescence - 21.07.2015

Reportage - beau livre - coffee table book - objet


Chaque semaine, ActuaLitté, en partenariat avec l’association Effervescence, réunissant les étudiants et anciens élèves du master Édition et Audiovisuel de Paris-Sorbonne, vous donne rendez-vous : retrouvez dans les colonnes de notre magazine une chronique, réalisée par les étudiants de la formation, racontant la vie du master et de l’association.

 

Master professionnel, la formation de Paris-Sorbonne serait incomplète sans les stages. Au programme des prochaines semaines, les impressions des étudiants de la filière édition sur les stages qui les occupent de mars à octobre. Cette semaine, focus sur les étudiants en stage dans des maisons d’édition de beaux livres. 

 

Reaching out

Quinn Dombrowski, CC BY SA 2.0

 

Qu’est-ce qu’un « beau-livre » et d’où vient cette appellation, qui peut paraître étonnante ? Le nom « livre d’art » pourrait en effet sembler plus clair. Mais, en France, le beau-livre est un secteur qui regroupe plus que les catalogues d’exposition ou les monographies sur des artistes. Un beau-livre est un ouvrage bien souvent de grand format la part des illustrations est au moins égale si ce n’est supérieure à celle du texte. La maquette fait l’objet d’un soin particulier pour répondre à des critères esthétiques : le livre ne doit pas seulement contenir de belles images, il doit être par lui-même un plaisir pour les yeux. 

 

Une des étudiants du master fait remarquer qu’il y a des appellations bien plus surprenantes pour ce secteur à l’étranger. « Dans les pays anglo-saxons, le qualificatif n’est pas “art book”, mais “coffee table book”, c’est-à-dire le livre que l’on pose sur la table basse de son salon. Dans une certaine mesure, c’est le livre qui fait bien chez soi. Cette appellation est révélatrice d’un avantage et à la fois d’une difficulté du secteur beau-livre. Les beaux ouvrages illustrés sont bien souvent des livres cadeaux, les fêtes et les anniversaires étant la manne économique du secteur (on pense à la fameuse “sélection beaux-livres” de Noël dans les revues et magazines). » Mais cet avantage n’est pas sans conférer un statut ambigu au beau-livre : il apparaît plus comme un bel objet, un objet précieux, que comme un livre. « On a sans doute tous connu des situations où l’on nous a offert un beau-livre qui a presque aussitôt fini dans les rayonnages de la bibliothèque, ou que l’on a laissé des mois sur un bureau en ne l’ayant feuilleté qu’une fois », explique une des étudiantes. 

 

Les prix des beau-livres sont élevés, même si beaucoup de maisons tentent de les baisser pour ne pas se laisser trop distancer par rapport à une maison avec une grande force de frappe comme Taschen, mais il reste sans doute trop haut, psychologiquement, pour le consommateur, à l’heure où les biens culturels tendent à coûter de moins en moins cher ou à se télécharger

 

Citons Wikipédia, donc les internautes : « Souvent offert en cadeau, le beau-livre est généralement destiné à être feuilleté autant qu’à être lu. » L’un des enjeux du beau livre est donc de faire avec cette composante : les vrais amateurs, qui achètent pour eux-mêmes, sont peu nombreux. Une exception notable cependant, rappelle une étudiante en stage aux éditions du Musée du Louvre, les catalogues d’exposition. Ce sont les livres que l’on achète pour prolonger le plaisir de l’expérience esthétique, pour garder en mémoire les œuvres exposées. Publier un catalogue d’exposition en partenariat avec le musée exposant est très recherché par les maisons d’édition privées, car c’est l’assurance de vendre raisonnablement pour un des secteurs les plus en difficulté de la filière. 

 

Tous les étudiants en stage en beaux livres en font l’expérience : c’est un secteur en difficulté économique et qui se pose beaucoup de questions sur la manière de se renouveler et de continuer à exister. « Ce qui a beaucoup changé ces dernières années, commente un étudiant, ce sont les tirages. On tire à beaucoup moins d’exemplaires qu’auparavant, car les librairies ont plus de mal à vendre les ouvrages. Même les catalogues d’exposition ne représentent plus, à de rares exceptions près, une assise financière véritablement si confortable que cela. » Difficile pour les étudiants d’élaborer, à ce stade, des hypothèses sur les raisons des ventes allant s’affaiblissant. « Les prix des beau-livres sont élevés, même si beaucoup de maisons tentent de les baisser pour ne pas se laisser trop distancer par rapport à une maison avec une grande force de frappe comme Taschen, mais il reste sans doute trop haut, psychologiquement, pour le consommateur, à l’heure où les biens culturels tendent à coûter de moins en moins cher ou à se télécharger. »

 

Quels sont donc les enjeux et les difficultés pour produire un beau-livre ? Actuellement en stage dans une petite maison d’édition de beaux livres indépendante, une des étudiantes explique : « Ce qui m’a le plus frappée, ce sont les débats internes à la maison d’édition pour savoir à combien d’exemplaires allait être tiré le prochain livre, sur lequel les éditrices misent beaucoup. Imprimer 500 exemplaires supplémentaires s’avérait produire une différence énorme en terme de chiffre d’affaires potentiel. Imprimer 500 exemplaires de moins, c’était dégager des bénéfices plus vite, prendre moins de risque de garder des stocks, mais aussi se retrouver face à un manque à gagner si le livre s’écoulait vite. Vu les sommes engagées pour produire l’ouvrage, cet arbitrage a quelque chose de vital pour cette petite maison d’édition. » Pour rentabiliser un livre coûtant très cher à produire, il y a donc deux solutions : avoir des tirages élevés, ce qui est quasiment impossible actuellement, ou avoir un prix de vente élevé et réduire ainsi son public potentiel. 

 

Mais que représentent les coûts de la production d’un beau livre ? « J’ai été assez surprise en commençant mon stage de voir que les coûts les plus importants n’étaient pas forcément ceux qui me paraissent les plus évidents, dit l’un des étudiants. Bien sûr, la dimension physique coûte : le papier est lourd, la reliure est souvent cousue, le livre est cartonné, la maquette est inventive et coûte bien plus qu’une maquette de littérature. S’il n’y a pas de service maquette intégré à la maison, cela peut coûter vraiment très cher. Mais ce qui coûte le plus, c’est l’iconographie : les fichiers haute définition des illustrations, que l’on achète à des banques d’images et à des musées, sont très onéreux. Quand il faut demander des numérisations, des prises de vue, et quand à cela s’ajoutent des droits d’auteur, l’addition est élevée. » En effet, une image coûte rarement en dessous de 50 euros, et peut aller jusqu’à plus de 150. Mais les frais générés par l’image ne s’arrêtent pas là. Après avoir été reçue, l’iconographie doit être traitée pour être imprimée. Ce sont les essais de photogravure, eux aussi très onéreux, afin de corriger, si besoin, la colorimétrie.  

 

« C’est un secteur où les frais de production sont conséquents et, comme les livres tendent à moins se vendre, il faudrait trouver une forme de renouvellement. Même si au Salon du livre d’art de Fontainebleau, les livres se vendent encore assez bien, cela ne suffit pas », explique un étudiant. À cela, une autre stagiaire du master répond : « Il y aurait bien une possibilité de renouvellement, ce sont les beaux livres numériques. Il en existe déjà de très intéressants, mais ils sont peu nombreux, car, pour les rendre attractifs et justifier l’usage d’un autre support, les maquettes doivent être très élaborées, comporter des animations, proposer un autre rapport, peut-être plus intriqué, entre le texte et l’image, quelque chose qui se rapproche davantage, en fait, du livre application que de l’ebook. Mais cela demande beaucoup aux éditeurs en temps et en argent. En outre, les maisons d’édition estiment que peu de gens offriraient en cadeau un livre numérique. Il faudrait faire le pari de persuader les consommateurs que le beau-livre numérique est peut-être le beau-livre qu’on offre à soi-même ! »

 

Nous vous donnons rendez-vous la semaine prochaine pour découvrir les impressions des étudiants du master en stage dans d’autres secteurs de l’édition ! 

 

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À mardi prochain !