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Bernard Noël : le livre d’artiste ou le roman de l’œil...

La rédaction - 03.03.2017

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Depuis Laon et la montagne couronnée, on s’enfonce dans une anfractuosité du plateau calcaire. Soudain, la terre déplie le nuancier de l’automne. Bois et vallons dévalent jusque Mauregny-en-Haye. Le portail est clos. Mais à l’intérieur de cette cuisine de province, la poignée de main est chaleureuse. Sur le gaz, une cafetière italienne. Le café du matin est bon.

 

Bernard Noël, chez lui, à Mauregny-en-Haye

 

 

La veille, Bernard Noël assistait à la Maison des Métallos à Paris, au cœur de Belleville, à la mise en scène de l’un de ses ouvrages, le Monologue du Nous. « Pour accéder à la salle de spectacle, on passe par la cour des Brigades Internationales », confie-t-il, l’œil gourmand.

 

« Difficile de trouver un café ouvert aux alentours, même à Montaigu » avoue-t-on, de notre côté. « Il n’y a plus rien. Il reste un supermarché à Saint-Erme qui a tout aspiré. Je suis effaré de toute la pacotille qu’on y vend », glisse l’écrivain.

 

Face à l’état actuel du monde, quelle place pour le livre d’artiste ? « Au moins, par sa rareté, il ne participe pas de cette société de la consommation. »


Tout commence de manière un peu convenue. Bernard Noël évoque Gustave Doré, les magazines illustrés à la main des années 1830, le basculement de la Guerre de Crimée en 1854 avec les premières photographies en gravure, et balaye l’histoire littéraire. « Entre Mallarmé et Manet, on entre dans un rapport intime entre le texte et la peinture... Jusqu’à la fusion du poème et de l’image entre Sonia Delaunay et la Prose du Transsibérien et la petite Jehanne de France de Blaise Cendrars. »

 

Avec Un coup de dés n’abolira jamais le hasard, le livre devient le lieu même de la création, l’espace où tout est possible des mots, du blanc entre les mots, de la peinture. L’œil devient un insatiable collectionneur de clefs. « Le rôle de l’éditeur, à l’image d’Ambroise Vollard, devient alors essentiel. Je ne conçois pas le poème de Mallarmé sans les lithographies d’Odilon Redon. »

 

Une pratique de l’amitié

 

Les convenances du début d’entretien disparaissent à vue d’œil. Pour Bernard Noël, le livre d’artiste est d’abord une manière de pratiquer l’amitié. Une aventure commune. Parce que c’était lui, parce que c’était moi... Les yeux de l’écrivain s’embuent quand il parle d’Olivier Debré. « Il était si vivant. Je le croyais immortel. Il est parti en 1999. Je venais de lui parler au téléphone. J’ai appris sa mort, j’étais entre Damas et Le Caire. »

 

Le livre d’artiste parle au corps tout entier. « Olivier Debré peint comme le monde est au monde. Il peint avant la séparation », écrit Bernard Noël. Reste aujourd’hui Le Livre de l’oubli, avec huit eaux-fortes originales du peintre, considéré par la Bibliothèque nationale comme un des cinquante plus beaux livres du vingtième siècle.

 

Dans Onze romans d’œil, l’écrivain regarde travailler onze peintres contemporains, se glisse dans l’atelier, collectionne les gestes et les paroles. Au bout de la route, il y a comme une insatisfaction, l’expression d’un manque face au langage. « J’envie les peintres. Ils sont témoins de leur propre travail. Un écrivain, lui, ne voit rien. Vous n’avez jamais une vue d’ensemble de votre écriture, de votre travail... c’est une blague. »

 

Et si, tout simplement, les premiers livres d’artiste se dépliaient sur les parois rocheuses de Lascaux ou de la grotte Chauvet ? « Je suis très impressionné par les mains négatives, appuie Ber — nard Noël. Comment — par l’œil — arrive-t-on à la symbolisation et au langage ? Comment est-on passé du visuel au symbolique ? »

 

Au travers du livre d’artiste et du dialogue avec les peintres, André Masson, l’immense complice Olivier Debré, Roman Opalka, François Lunven, Jean-Luc Parant, René Laubiès, Philippe Crognier ou dernièrement Jean-Marc Brunet, Bernard Noël ne cesse de creuser le mystère du corps, du langage, et de l’indicible qui est à l’intérieur du langage : « Au bout de la langue/la fleur d’œil/le monde réel », écrit-il dans La Chute des temps.

 

« J’ai besoin de la rencontre. Cette collaboration avec les peintres ou les graveurs m’est extrêmement précieuse, mais, autour de moi, on disparaît beaucoup en ce moment. Je suis arrivé à un âge où on meurt. » L’ami Michel Butor, autre grand « questionneur », vient de partir. Le peintre et graveur Bertrand Dorny est mort en 2015. « Avec le livre, il a passé quinze années de sa vie à fabriquer de l’espace pour permettre à l’écrivain de poursuivre l’aventure. » Le livre d’artiste : d’abord un espace à créer ? « Il y a un rapport intime entre le livre et son volume et votre volume intérieur », dit Bernard Noël.

 

Il quitte la grande table de cuisine, vous emmène au grenier, vaste pièce sous une charpente chargée de livres et de tableaux qui tient à fois de l’atelier du peintre et du navire en attente de départ vers le vaste monde. Sur les murs, le Zao Wou-Ki qu’il désire vous montrer.

 

Retrouver le dossier sur le Livre d'artiste

 

« En Chine, apprendre à dessiner et apprendre à écrire, c’est la même chose. » Bernard Noël tend le bras comme s’il avait un pinceau dans le prolongement de la main. « Les peintres occidentaux peignent comme cela, à la pointe d’une épée... » Il referme, alors, le poing comme, tenant un poignard, pointe du pinceau tournée vers le sol. « Zao Wou-Ki m’a donné une leçon de vie. Il peint de cette manière, à la verticale. Il joue avec ça, ce qui défie tous les Occidentaux. Et le papier chinois est terrifiant. La moindre goutte d’encre file... »

 

Au cœur du grenier de Mauregny-en-Haye, un monde s’ouvre. Sur le blanc infini, du papier, un espace se crée, s’organise. On devient soi-même l’encre et le trait. Avant de se quitter, Bernard Noël vous offre un recueil, né de sa rencontre avec Zao Wou-Ki, publié à l’Atelier des Brisants. Quelques mots sur la première page...

 

Silence des yeux silence dans les yeux

être là
simplement là devant
dans un espace qui devient un territoire réceptif

 

Dernier ouvrage publié : Monologue du nous, P.O.L., 2015

Hervé Leroy 

 

en partenariat avec le CRLL Nord Pas de Calais