Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Caresser le minou en bibliothèque : une réalité

Nicolas Gary - 24.01.2014

Reportage - chats - bibliothèques - nourriture


Baudelaire prêtait aux amoureux fervents et aux savants austères un goût tout particulier pour « les chats puissants et doux, orgueil de la maison ». 

 

Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques

Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,

Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

 

On ne compte plus les apparitions de félins dans la littérature, et ces dernières années des personnages comme Garfield, BlackSad ou Simon's Cat, font le bonheur des amateurs de bulles. Il est vrai qu'ils sont sauvages et tendres, nos matous. Aldous Huxley, auteur du Meilleur des mondes - ça ne trompe pas - disait lui-même : « Si vous voulez être écrivain, ayez des chats. » Chateaubriand, Théophile Gautier, Zola, Jules Verne, Marcél Aimé ou même Louis-Ferdinand Céline, tous eurent un chat, ou plusieurs. Et les photos de Georges Perec en compagnie des siens ne manquent pas sur la toile. 

 

Ça vous minaude avec des mimiques terribles, c'est irrésistiblement attachant, et d'une indépendance qui peut désespérer, mais quel est donc le lien qui unit tant les chats aux livres ? Vous leur donnez votre langue ? Vous avez raison, autant s'y attacher tendrement, et les choyer, quand ils vous le demandent, bien entendu... 

 

Les chats semblent se plaire dans les librairies : en 2012, un libraire américain avait d'ailleurs proposé, afin de pouvoir prendre un peu de vacances, que son remplaçant soit nourri, logé, blanchi... avec pour simple contrainte de vendre des livres... et nourrir les chats de l'établissement.

 

 

 

 

Mais c'est manifestement dans les bibliothèques que les matous préfèrent roder. L'an passé, l'histoire de Kouzya avait fait le tour de la terre. Dans la ville de Novorossiisk, sur les bords de la Mer Noire, le petit animal avait été recueilli, pour le plus grand bonheur des usagers. Habillé d'un noeud papillon, il parcourt les allées, s'endort sur des ouvrages, et avait été promu assistant, avec un véritable contrat de travail. 

 

Derrière cette petite histoire, se cachait une affaire plus complexe. En Russie, le sujet de l'immigration est brûlant, et les critiques prétendent que des travailleurs sans papiers volent les boulots disponibles. Or, le directeur de l'établissement est intervenu personnellement, pour s'assurer que le chat ne serait pas un hors-la-loi, et par un ordre spécial, a muni le chat... d'un passeport et d'un titre officiel de travail. Il a également été vacciné...

 

C'est que l'histoire remonte à loin : nous évoquions dernièrement dans nos colonnes l'histoire de ce scribe qui, au XVe siècle, avait découvert des traces de pattes félines sur le manuscrit qu'il était en train de recopier. Ou encore de cet autre, qui avait maudit toute la race des matous, après que l'un d'eux se soit amusé à uriner sur son livre. Une malédiction implacable :  

Ici, quelque chose manque, mais un chat a uriné durant une nuit. Maudit soit cet chat du diable qui a uriné sur le livre durant la nuit, à Deventer, et aussi tous les autres chats. Et faites bien attention à ne pas laisser les livres ouverts la nuit quand les chats sortent.

 

C'est que, pour lutter contre les souris, qui affectionnent le grignotage de manuscrits, un chat, c'est tout de même pratique.

 

 

Nap time for Omar and James

 

 

 

Or, qu'il s'appelle Kouzya, Dewey (qui aura laissé pendant 19 ans les employés travailler dans la bibliothèque qu'il avait choisie) ou Minou, on entend çà et là raconter comment une bibliothèque est devenue un centre d'hébergement pour chat errant. D'ailleurs, Dewey aura même fait l'objet d'un livre, écrit par Vicki Myron, la bibliothécaire qui aura partagé sa vie et son travail avec lui.  

 

 

 

 

Ce fut le cas à Caudry, où une certaine Minette est apparue récemment, et qui a tellement enflammé les foules que certains y ont vu la réincarnation d'une précédente chatte, Lotus, qui avait été adoptée... en 2010. « Quelquefois, j'ai l'impression que c'est Lotus réincarnée… Elle a exactement les mêmes manies… », expliquait Dany Dolavinsky, directrice de la bibliothèque municipale. Et tout le monde a adopté la nouvelle.  

 

C'est la même histoire que la bibliothèque de Coulonges sur l'Autize, dans les Deux-Sèvres, où Chapitre est devenue la chouchoute de tous les usagers : enfants admiratifs et respectueux, adultes gagas.

 

La bibliothèque de Science de Nantes a même consacré une page Facebook complète à l'histoire de Vanille, qui depuis juin 1998, n'hésite d'ailleurs pas à venir assister aux cours dispensés par la fac. Et depuis novembre 2009, Vanille a fait l'objet de multiples articles dans la presse, avec même un passage à la télévision !

 

 

D'ailleurs, en Lettres et en Droit, d'autres chats animent le quotidien des étudiants, comme pour Vanille, Butch et Khazig disposent de leur page Facebook dédiée. Chat alors !

 

Bien entendu, on imagine que la Bibliothèque du Chat perché pourrait avoir une certaine incidence sur le lien entre les établissements publics et les félins. Mais il est possible que ce ne soit pas l'unique raison. Nous avons contacté une spécialiste du comportement des chats, pour tenter d'apporter quelques explications à ce phénomène.

 

Une question d'homéostatie sensorielle

 

Stéphanie Dubos, spécialiste du comportement des chats, a accepté de nous répondre. Selon elle, il n'existe pas, a priori « de raison particulière pour qu'un chat s'établisse dans une bibliothèque : s'il reste ou revient c'est qu'il le veut bien ». Il est difficile pour elle de faire une généralité, « chaque chat a son tempérament et selon l'espace où il a grandi, il sera plus ou moins à l'aise dans un milieu calme. Les deux premiers mois dans la vie d'un chat sont particulièrement importants, parce qu'il va développer son seuil de tolérance à l'agitation, en fonction des stimuli qu'il reçoit ».

 

Ce que l'on appelle alors l'homéostasie sensorielle, entre en résonnance avec le calme qui peut régner dans une bibliothèque. « Bien sûr, cela représente un abri, avec de la nourriture. Mais surtout, il peut disposer de période de tranquillité, sans que les usagers ne viennent trop l'envahir : si leur présence n'est pas trop intrusive, alors tout est réuni pour qu'il puisse profiter de l'endroit. »

 

 

 

« La présence de souris peut également effectivement être un facteur qui fait que les animaux restent dans le lieu, sans oublier que les nombreuses cachettes possibles ont une importance capitale pour le chat qui est un animal qui aime avant tout pouvoir s'isoler quand il en a besoin. »

 

Et pour les enfants qui se rendent dans l'établissement, le chat représente une présence qui apprend non seulement la complicité, autant que le respect de l'animal. « On découvre plus facilement la douceur avec un chat, qui nécessite une approche calme. » Quant au lien entre les chats et les livres, elle nous précise : « Ce n'est pas pour rien que beaucoup d'écrivains avaient des chats. C'est dans le tempérament de ces animaux de rechercher une atmosphère apaisée. »   

 

 Pas d'anthropomorphisme : les chats ne lisent pas

 

Pour Sylvie Chantre, comportementaliste animalière installée dans les Alpes maritimes, « il ne faut pas faire trop d'anthropomorphisme. Si les chats entrent dans des bibliothèques, c'est avant tout parce qu'ils sont découverts par des personnes sensibles à leur présence, et qui les ont accueillis. Les chats ne lisent pas... En revanche, de la part d'humains, cela atteste d'une certaine ouverture d'esprit ». Bien entendu, la nourriture et les espaces de libertés offerts par les lieux comptent : des étagères, de la hauteur, pour surveiller, se cacher... ou roupiller, tout cela est important. 

 

 

 

 

 

« Une bibliothèque offre des espaces confortables, des fauteuils, des coussins, et de la chaleur. Ce sont des éléments non négligeables. Il ne faut pas généraliser : les gens qui aiment les livres n'apprécient pas tous les chats. Mais les bibliothécaires sont certainement plus déclencheurs dans cette complicité que les chats eux-mêmes. Disons que toutes les personnes qui aiment les chats et travaillent en bibliothèque sont susceptibles d'être attendries. »

 

« Certains chats peuvent détester la compagnie, mais c'est moins le monde autour d'eux que l'agitation qu'ils fuiront. Les bibliothèques restent des lieux paisibles, où l'on chuchote : ce n'est pas une bruyante cour de récréation. S'il y a du monde qui va et vient, cela se fait certainement dans le calme. » Le portrait-robot du chat de bib', ou félinus bibliothecus, présenterait donc une créature sociable originellement, capable d'apprécier la compagnie. Celle des humains qui prennent soin de lui, plus que des livres...   

 

 

Attention : quand un établissement comme la BnF ouvre un service de Chat, il vaut mieux toutefois ranger ses moustaches