“Ce n'est pas eux qui sont mis en danger” : ces libraires inquiets d'une réouverture

Antoine Oury - 03.11.2020

Reportage - librairies confinement - libraires covid - reconfinement gouvernement


ENQUÊTE – Depuis l'annonce du reconfinement et la fermeture des librairies, contraintes au système click and collecte (étrangement francisé en “clique et collecte”), les injonctions au gouvernement pour l'ouverture au public de ces points de vente se multiplient. Pourtant, des libraires se disent inquiets d'une telle réouverture. Ils déplorent même une campagne qui vient brouiller les messages quant au livre, au virus et même au maintien de l'activité des librairies. Et, derrière les discours, la lutte des classes et les inégalités face au coronavirus se révèlent à nouveau... 

covid librairie


Avant même l'annonce du deuxième confinement, le 28 octobre dernier, trois organisations du livre s'unissaient. Le Syndicat national de l'édition, le Syndicat de la librairie française et le Conseil permanent des écrivains interpellaient le gouvernement d'une seule voix : « [L]aissez nos librairies ouvertes pour que le confinement social ne soit pas aussi un isolement culturel. »

L'appel n'aura pas été entendu : les librairies, considérées comme des commerces non essentiels, doivent fermer leurs portes au public pour se contenter du “clique et collecte”, qui permet aux lecteurs de commander des ouvrages à retirer sur place.

Depuis ces annonces — outre la concurrence déloyale de Fnac et de grandes surfaces alimentaires, vivement dénoncée —, les prises de position et autres tribunes fusent, pour que le gouvernement revienne sur sa décision et ouvre finalement les librairies au public. Des écrivains, des politiques, des organisations professionnelles signent des textes prônant la raison dans une période troublée.
 

La santé des libraires, masquée ?


Le Syndicat de la librairie française souligne que les librairies peuvent rester ouvertes au public pour ce deuxième confinement, contrairement au premier. Ce dernier estime que les mesures sanitaires sont désormais connues des libraires, du port du masque au lavage des mains, en passant par la distanciation. C'est oublier que ces mesures, connues – par une part que l'on peut estimer importante de la population –, n'ont pas empêché une nouvelle flambée de l'épidémie.

À ce titre, des libraires, interrogés par nos soins, nous avouent craindre pour leur santé et celles de leurs proches, dans le cas d'une réouverture au public, autant qu'ils redoutent le régime “clique et collecte”. « Oui, je crains de croiser les collègues dans un moment où on devrait voir le moins de monde possible et je crains de faire la distribution lors du click and collect », nous explique une libraire qui souhaite rester anonyme, de peur « de perdre [s]on travail ».

« Honnêtement je ne comprends pas cette mobilisation, les commerces essentiels sont les commerces de bouche, pas les librairies. Il faut respecter le confinement pour ne pas participer à la propagation du virus. Cela ne met pas seulement en danger les libraires, les clients aussi », poursuit-elle.
 


Plusieurs confrères, s'exprimant en faveur de la réouverture au public de leurs commerces, soulignaient que les mesures sanitaires étaient sans doute mieux respectées dans un petit local, que l'on peut facilement surveiller et aérer, qu'au sein d'un supermarché.

Mais d'autres mettent un bémol à cette vision des choses : « [N]ous avons fait des efforts en mettant en place les mesures sanitaires demandées, mais ce que je peux constater en voyant chaque jour les clients entrer dans la librairie, c'est qu'elles sont insuffisantes : par manque de bon sens, parce que ces gestes et ces précautions ne nous sont pas naturels, etc. Notre capacité à demander au client d'adopter tel ou tel comportement frise l'ingérence dans leur liberté de se mouvoir, et même avec le sourire, insister au-delà d'une simple demande devient vite très compliqué », témoigne une libraire de salariée en Nouvelle-Aquitaine, qui souhaite aussi rester anonyme. 

« Il faut ici rappeler que le livre en librairie est un objet très manipulé par plusieurs personnes au cours d'une même journée et que nous ne pouvons ni le nettoyer facilement, ni le placer en isolement (comme des bibliothèques ont pu le faire) », ajoute-t-elle par email.

Les activités autour du livre, menées par des libraires ou des bibliothécaires, semblent même contraires aux mesures sanitaires, pour des professionnels. « Au risque de faire sursauter certains de mes collègues, je ne souhaite absolument pas accueillir du public dans les établissements actuellement », indique ainsi un bibliothécaire. « Notre métier peut se définir de différentes façons, mais on peut s'accorder sur le fait qu'il s'agit essentiellement d'œuvrer à faire du lien social et culturel d'une part, et organiser le transit de documents d'un foyer à un autre d'autre part. On y ajoute bien entendu le fait d'être un lieu d'accueil et de partage pour le public. Résumons : lien social, partage, échanges. Exactement tout ce qu'il faut éviter afin de limiter la propagation du virus. »

Les professionnels interrogés le rappellent tous, presque comme si on l'avait oublié en quelques mois : le confinement a vocation à soulager les services d'urgence, en se contraignant collectivement, et non à favoriser des occasions de contamination...
 

L'intérêt collectif, ou celui de quelques-uns


« Essentiel », « véritable refuge culturel », « Comme si on n'éclairait plus la ville »... Les formules et termes très relevés sur l'ouverture des librairies se sont multipliés ces derniers jours, appelant collectivement à un accueil du public dans les commerces vendant du livre.

Pour des professionnels, cependant, le message n'est pas si compréhensible. « Le livre n'est pas interdit, comme on peut le lire parfois, le livre n'a pas disparu (ni de nos rayons, ni de vos étagères), et nous non plus. De nombreuses activités continuent à fonctionner pour fournir un accès à la culture — qui, non, n'est pas morte avec notre fermeture au public... — par ce médium particulier. Les librairies comme les bibliothèques s'organisent, et pendant les deux à quatre semaines à venir, les livres ne vont pas se volatiliser et... nous non plus » remarque cette libraire de Nouvelle-Aquitaine.

Un constat partagé par d'autres professionnels du livre, comme ce bibliothécaire, directeur d'un réseau de médiathèques composé de 11 établissements. « Défendre l'accès au livre physique en cette période me semble être bien souvent une posture, plus que l'analyse d'une nécessité. [...] L'idée du pauvre lecteur n'arrivant pas à mettre la main sur un livre est une idée triste, qui nous déplaît à tous, mais fausse. Qui connait une seule personne qui soit restée sans rien à lire durant le premier confinement ? Les lecteurs ont bien souvent des livres d'avance, et il est possible de passer des commandes sans passer par Amazon. C'est aussi peut-être aussi l'occasion de passer au numérique », indique-t-il. 

Une question ne tarde pas à se poser : « Et que veut-on dire, exactement ? Que le livre est essentiel, ou qu'acheter des livres est essentiel ? » À ce titre, difficile de ne pas relever certains profils parmi les partisans des réouvertures de librairies : des patrons de grosses maisons d'édition, des gérants de chaînes de librairies, des organisations professionnelles — des auteurs aussi, cependant, maillon très fragile de la chaîne du livre... Et même un fameux animateur d'émission littéraire sur France 5, qui plaide pour les libraires, oubliant au passage bibliothèques et médiathèques.

Notons aussi que les personnes qui ont accepté de témoigner pour cet article l'ont toutes faite de manière anonyme, craignant des conséquences professionnelles néfastes. Liberté d'expression, donc, à condition de moutonner façon Panurge ?
 
Or, il semble évident que le facteur économique entre en compte pour motiver cette demande de réouverture : très peu de textes appelant à l'ouverture des librairies demandent le même traitement pour les bibliothèques, qui versent pourtant des droits d'auteur aux artistes [via le droit de prêt, constitué par une contribution de l’État sur la base des usagers inscrits en bibliothèques et une contribution des fournisseurs de livres sur la base de leurs ventes aux bibliothèques, NdR] et achètent des livres en passant par les libraires.

Le syndicat du livre SGLCE-CGT s'étonne d'ailleurs de ce basculement : à l'occasion de ce second confinement, les enjeux économiques passeraient au premier plan, au détriment de la santé des libraires, en particulier des salariés.
 


Dans une économie capitaliste, la lutte des classes n'est évidemment jamais terminée : « Ce ne sont pas les principaux intéressés qui parlent [d'ouvrir les librairies au public, NdR]. Ce n'est pas eux qui sont mis en danger dans le contact avec le public. Je comprends par contre que cela part d'un bon sentiment, mais sans souci de la réalité du terrain », relève une libraire « polyvalente » qui fait « un peu de tout » dans la librairie. « Oui, le travail prime sur la santé. C'est une idéologie dominante », déplore-t-elle en écho au discours de Macron sur le nouveau confinement, qui mettait pratiquement à égalité la santé des citoyens et celle de l'économie.
 

Une défense salutaire du livre et de la librairie


Si ces derniers jours ont pu fruster et agacer des libraires au sein d'une profession loin d'être unanime sur le sujet, on reconnaît toutefois une mobilisation et un soutien salutaires, qui prouvent l'attachement des clients et la possibilité de mobiliser la population pour les librairies. « Jamais on n'aura autant entendu parler de la librairie qu'au cours de ces derniers jours », insiste un commerçant parisien.

Pour poursuivre sur cette lancée, une consoeur suggère que l'« on mène ensemble une grande campagne de mobilisation de nos lecteurs sur le clic et collecte, et plus généralement tout autre moyen qui, sans en être strictement, permet de garder le contact avec vos librairies habituelles, par mail, par téléphone, par les réseaux sociaux, etc. pour les soutenir financièrement et continuer à fonctionner ».

Par ailleurs, de nombreux interlocuteurs comptent sur la fidélité des lecteurs pour que ces derniers réalisent des achats massifs dès la réouverture des commerces, pour garantir une bouffée d'air semblable à celle de la sortie du premier confinement.

« Ce deuxième confinement arrive par ailleurs à un moment critique de l'année, où nous réalisons une partie très importante du chiffre d'affaires, ce qui explique la position des grands syndicats : beaucoup des maillons de notre chaine, fragilisés, dépendent de cette période », nous rappelle-t-on. Près de 25 % des ventes de livres se concentrent en effet sur novembre et décembre.
 
Le click and collect, par ailleurs, n'assurera pas des rentrées financières suffisantes pour certaines librairies, notamment celles possédant des frais fixes importants, comme les salaires ou d'importants loyers. Certains libraires ne possèdent pas de catalogues en ligne, mais « bricolent » parfois des solutions alternatives, comme l'envoi de listes d'ouvrages ou la communication du stock aux clients.

La solidarité sanitaire, qui pousse certains libraires à plaider pour une fermeture au public, devra en tout cas être suivie d'une solidarité sociale avec les librairies. C'est le moment de compter sur « le soutien précieux de nos clients, qui se montrent de plus en plus soucieux des modèles économiques », résume une professionnelle.
 

Mise à jour 13h08 :


Cet article a été mis à jour pour intégrer d'autres témoignages de professionnels.

Photographie : illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0


Commentaires
bonjour,



j'ai l'impression d'être dans le film "un jour sans fin... on a lu les mêmes articles en mars, avec d'une part les clients des librairies, auteurs etc et d'autre les libraires inquiets. Combien de libraires ont-ils été contaminés depuis le confinement ?

Les masques et les gestes barrières sont-ils brusquement devenus inopérants ?

Arrêtez la psychose et prenez tous vos précautions !
Je ne prends pas parti sur rouvrir ou pas. Je comprends les deux points de vue.



Mais il est intéressant de faire valoir (c'était très visible en avril) que les appels à ne pas rouvrir émanent en général de librairies qui peuvent se le permettre, parce que bénéficiant du chômage partiels pour leurs employés et de bons revenus. Ceux qui veulent rouvrir sont en général des petites structures tenues par des gens qui ne peuvent pas se salarier, donc bénéficier du chômage, et qui gagnaient déjà si peu que les aides du gouvernement, basées sur leur CA, n'y font rien. Ceux-là se disent qu'en cas de fermeture, ils meurent de toute façon.



Il y au moins une chose qui restera ouverte, c'est le débat entre les uns et les autres.
Nous tous ici voulons travailler, patron et salariés, tous !!! Si la librairie ferme les salariés partiront au chômage et le patron n'aura rien, sauf les dettes dont il est caution.



Arrêtons de taper sur ceux qui portent les emplois, et qui souvent gagnent moins que leurs employés en librairie.
Petit détail : ce ne sont pas les bibliothèque qui participent aux droits d'auteur, ce sont les libraires qui paient un droit de prêt à la Sofia.
Les bibliothèques versent des droits d'auteur aux artistes??? De quelle façon?

Ce sont plutôt les librairies qui versent 9% du montant de ce qu'ils facturent aux bibliotheques à la Sofia.
C'est dommage simplement qu'il n'existe pas de décomptes précis de ce genre de transactions et qu'on est obligés de croire sur parole un bout de papier que vous envoie la SOFIA :-(
J'aimerai signaler qu'au Québec pendant le confinement tous les magasins sont ouverts, même les librairies.! Avec 1000 contaminations par jour, surtout à Montréal.

Et aucun cluster dans les librairies. J'ajoute que les lieux de culte sont fermés.
Les libraires "ont peur" de la contamination ? mad

Qu'en diraient les hotesses de caisse d'un hypermarché ?

Honte aux pétochards qui condamnent la réouverture de leurs propres librairies en doutant du caractère essentiel du livre.

Pensez à changer de métier avant de réouvrir.
Honte aux pétochards qui condamnent l'ouverture de leurs propres librairies. C'est profondément indécent. Quand celles-ci auront fermés, ce seront les mêmes qui pleureront de se retrouver au chômage. Qu'en diraient les hôtesses de caisse, les médecins, infirmiers... des hôpitaux ?
Etat des lieux très clair, Monsieur Oury. Merci.



Mourir de faim ou mourir de covid? La même question partout dans le monde actuel. D'autant plus aiguë que la pratique capitaliste y prospère.



En combien de temps d'abstinence un individu lambda meurt-il de faim? En combien de temps un lecteur moyen meurt-il de ne plus lire?

Laquelle prime donc : l'économie d'un pays ou la santé de ses habitants?



Le désespoir suite à la perte de son emploi et son salaire pour manger, payer le loyer, se soigner équivaut-il au désespoir du lecteur privé du plaisir d'acheter ses livres en librairie?

Voyons, soyons sérieux!



Le choix des libraires de ne pas ouvrir leur librairie est tout à fait honorable.

Ceux qui l'ouvrent prennent un très gros risque : être contaminés - eux et leur famille - par leurs visiteurs et, peut-être, mourir d'une maladie gravissime où l'agonie est abominable.



Quoi qu'il en soit, les braves gens continueront d'ergoter sur les mêmes thèmes.

Manière comme une autre de tuer le temps du reconfinement.
La question qui fâche: pourquoi tant de pays en rouge, même l'Espagne,pourtant si stricte depuis des mois ?

Les masques sont-ils si efficaces que cela ?



Je n'ai pas la réponse: je pose la question...

En tout cas, on a l'impression de patauger dans la semoule.

Avec tous ces scientifiques qui se contredisent, la polémique interminable sur Raoult et l'hydroxychloroquine, les intérêts financiers monstrueux en jeu (Big Pharma pour synthétiser: un fait avéré, aucun complotisme ni de relents d'extrême droite: une réalité incontestable), etc.

Quel salmigondis déprimant voire révoltant !

La démocratie et la liberté sont menacées, selon de nombreuses voix plutôt crédibles et convaincantes.

Il n'est pas question ici des imprécateurs à la petite semaine de la twittosphère...

CHRISTIAN NAUWELAERS
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