Comité de lecture : la marche du manuscrit vers l'empereur

Association Effervescence - 08.10.2013

Reportage - publication de livre - services des manuscrits - livres numériques


Chaque semaine, ActuaLitté, en partenariat avec l'association Effervescence, réunissant les étudiants et anciens élèves du Master Édition et Audiovisuel de Paris IV-Sorbonne, vous donne rendez-vous : retrouvez dans les colonnes de notre magazine une chronique, réalisée par les étudiants de la formation, racontant la vie du Master et de l'association. 

 

Cette semaine, la promo édition vous ouvre les portes des comités de lecture.

 

En cette rentrée littéraire, nous avons voulu en savoir un peu plus sur ces piles de papier qui s'entassent dans les maisons d'édition et qui sont parfois destinées à devenir des livres. Thierry Fraysse a visité ces contrées hostiles que sont les services des manuscrits. 

 

On a beau les affubler d'une réputation toute cartésienne, les Français n'en sont pas moins rêveurs. Qui ne s'est jamais imaginé écrivain, qui n'a jamais espéré voir son œuvre en librairie ou placardée dans le métro ? Têtes en l'air, tous convoitent les sommets, ces neiges (qu'ils croient) éternelles, synonymes de succès. Mais qu'y a-t-il vraiment au pied de la montagne ? 

 

Si l'ascension est réputée difficile, nombreux sont pourtant ceux qui s'y essaient et, armés de leur plume informatique et de leur écran de papier, débutent une longue marche. Éclairés de leur seul espoir, les manuscrits prennent forme peu à peu, et s'achèvent. Au loin, des cols se dessinent. Leurs noms sont bien connus, leur réputation déjà acquise. Gallimard, Le Seuil, Flammarion, Robert Laffont, Fayard, Grasset, P.O.L., il va falloir commencer à grimper.

 

La file pour emprunter le col de Gallimard n'en finit plus. Chaque année, ce sont plus de 6 000 candidats qui s'y engouffrent. Au col du Seuil, on en dénombre 5 000, pratiquement autant à Laffont ainsi qu'à Fayard et un peu moins chez Grasset. Le cortège est sacrément long et les espoirs souvent déçus… De ces milliers de manuscrits, seuls quatre ou cinq trouveront le chemin des cimes enneigées.

 

 

 

Le premier contrefort arrive rapidement. Pour beaucoup, il s'agit du plus difficile à franchir car tout le monde sait que seuls 15 à 20 % des candidats passeront à l'étape suivante. Les veilleurs monticoles ne font aucun cadeau et avancent masqués. On ne parvient pas bien à distinguer leurs visages sous les bourrasques glacées, mais leurs traits sont souvent ceux de stagiaires ou d'assistants d'édition. Des légendes planent néanmoins ; on y raconte qu'au col de P.O.L., ce serait Paul Otchakovsky-Laurens lui-même qui étudierait les propositions de chacun. 

 

Le niveau est élevé : les touristes sont congédiés, ainsi que les flâneurs. Aucune place n'est réservée aux promeneurs, obligés de dévaler la pente, mais parmi eux, on en voit certains se renfrogner et courir au col suivant, persuadés que leur manuscrit y trouvera cette fois une place. Pour les quelques-uns qui parviennent à se faufiler entre les mailles du premier filet, le versant se raidit et chaque pas est une nouvelle épreuve. 

 

À l'arrière, on entend encore les cris des gardiens suivis des pas lourds de ceux qui abandonnent. La plupart commencent par le fameux « Nous sommes au regret de vous apprendre… », toujours ce même écho impersonnel de la montagne, inlassablement répété. Les autres sont redirigés vers des forces obscures qui ne révèlent que rarement leur visage. On les dit étudiants en lettres le plus souvent, parfois professeurs ou bloggeurs, tous payés au lance-pierre, environ cinquante euros la fiche de lecture.

D'autres files se créent alors et de nouveaux candidats apparaissent tout à coup ; ceux-là n'ont pas eu besoin de franchir la première étape. Ils se sont immédiatement hissés au deuxième palier, profitant d'une réputation ou d'une connaissance interne. Ce sont en général ces derniers qui parviennent au faite des pics gelés. D'aucuns y sont d'ailleurs déjà allés et n'ont pu se résoudre à ne pas réessayer. 

 

Sous l'œil aguerri des lecteurs, une infime partie en reviendra le regard brillant de fierté. Pour les randonneurs qui n'ont pas su faire face à tous les obstacles, le retour aux collines se fait le cœur lourd. Mais d'autres voies s'offrent à eux car, qui sait, peut-être les cols voisins leur seront-ils plus favorables… Les critères sont parfois bien différents selon les chemins empruntés.

 

 

 

 

Au col de Gallimard, chaque randonneur averti se voit attribué une note. Ces notes vont de 1 (sommet) à 2 (pied de la montagne), en passant par 1,25 (réserve), 1,5 (à retravailler) et 1,75 (quelques idées). Ce système n'est pas commun à tous, évidemment, et beaucoup ne s'appuient que sur le jugement de quelques-uns. Des rumeurs circulent même au cœur du massif rocheux : quelques connaisseurs affirment que du côté des éditions Héloïse d'Ormesson, la décision est prise uniquement par le couple Cohen-Solal et d'Ormesson. Et puis, un 1,5 peut bien valoir un 1 ailleurs… qui sait ?

 

Ce sont ces fameux 1 qui nous intéressent, toujours dans la course. Ne restent que cinq malheureux pourcents, les grimpeurs de haut niveau, ceux auxquels il est permis de rencontrer le comité de lecture. Le dernier stade. S'y réunissent les grands maîtres, les gardiens, fin connaisseurs. 

 

Une fois par mois ou une fois par semaine, à dix-sept ou à deux, les comités diffèrent selon les cols choisis. Certains sont réglés comme du papier à musique depuis 1920, comme au col de Gallimard où les styles, les scénarii et les espoirs sont évoqués pour chaque manuscrit. Pour les 5 % restants, la suite de l'aventure se joue au gré des ententes et des débats qui y ont cours, et pour les meilleurs d'entre eux, la brume se fait plus fine et laisse apercevoir quelques formes généreuses : les sommets. 

 

 

 

 

Les grimpeurs s'élèvent et marchent alors vers leur but. Là-haut, trônent quelques sommités déjà reconnues et un autre groupe, qu'on n'avait pas aperçu jusque-là, y tient une place particulière. Et si les grimpeurs finissent immanquablement par redescendre un jour, après quelques semaines ou quelques mois de succès, ce nouveau groupe semble se maintenir. Plus constants que les grimpeurs, plus réfléchis, ses membres ont escaladé la roche avec une vigueur sans pareille et ont laissé une trace. Les artistes. 

 

Leurs manuscrits ont pris la forme du livre, ils se sont forgés une place au plus profond de la « chaîne » éditoriale et gardent une place forte dans le cœur des lecteurs. Le manuscrit a traversé bien des périples et vécu bien des heures sombres. Et si le choix des éditeurs est drastique, il n'en est pas moins difficile.

 

 

Pour les éditions Rouages, dont le col, aujourd'hui érodé, était à l'époque surveillé par les étudiants du master Édition de Paris-Sorbonne, il ne fallut pas moins de seize lecteurs pour choisir les meilleurs grimpeurs. Les réunions, très animées, avaient lieu toutes les deux semaines pour définir les œuvres qui constitueraient le recueil Instants.

 

Et l'espoir a porté ses fruits puisque des 350 manuscrits reçus, 50 candidats levèrent la tête, pensant déjà à cette vue, celle qu'ils contempleraient quelques mois plus tard, au sommet de la montagne : un livre.  

 

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