Cours de philosophie et de rock durant les Francofolies

Clément Solym - 19.07.2012

Reportage - Francofolies - philosophie - lectures


Les Francofolies de La Rochelle s'ouvrent à la littérature. Cette année pour la deuxième fois la programmation comportait en sus des concerts et animations variées, une série de rencontres littéraires. Hier nous vous présentions Bernadette Bourvon, l'organisatrice, et la conférence du samedi sur le thème « Un air à la mode » ; aujourd'hui la rencontre aborde des réflexions plus métaphysiques, mais finalement assez proches.

 

Si les intervenants du samedi matin s'accordaient sur les origines symboliques des codes vestimentaires des rockeurs (beaucoup viendraient des prisons américaines, comme les pantalons portés bas faute de ceintures, ou les jambes relevées sur les chevilles à l'emplacement des chaînes, ou encore le bandana dans la poche arrière qui pouvait indiquer une homosexualité active ou passive selon le choix de la poche droite ou gauche…), les invités de ce dimanche, dernier jour du festival, se sont penchés plus en détail sur les conséquences de ces codes vestimentaires ou comportementaux.

 

Encore une fois, la parole était aux critiques musicaux : Denis Roulleau ancien journaliste qui a signé plusieurs ouvrages sur la culture rock et Michel Embareck, riche d'une longue carrière chez Best et romancier. Le troisième invité, Francis Métivier, est quant à lui professeur de philosophie et auteur de Rock'n philo.

 

« Le rock a une dimension littéraire »

 

« J'ai commencé à écrire sur le rock le jour où mon fils m'a reproché de ne lui avoir jamais rien raconté sur mon expérience à Best. Jusqu'alors j'avais toujours cru que ça n'intéressait personne ! », raconte Michel Embareck, « J'ai réuni dans Rock en vrac quelques critiques, mais surtout des souvenirs de la rédaction et des anecdotes amusantes. Enfin, j'y ai ajouté des nouvelles pour montrer que le rock a aussi une dimension littéraire, tout un univers culturel. D'ailleurs, je ne suis pas musicien et ce qui m'intéresse ce n'est pas tant la musique que les gens qui la font. »




 

Denis Roulleau ne s'étonne pas de cette distanciation de la technique au profit de la narration. « Dans la presse des années 70, Rock'n Folk et Best étaient caractérisés par un style et une plume assez chiadés. En fait, cela remonte assez loin, puisque les premiers à s'inspirer de la prosodie pop dans leur écriture c'était les beatniks et Jack Kerouac qui s'inspiraient du rythme de la musique et en particulier du jazz. Pour revenir à la presse rock, je crois qu'en France le style y est un peu plus littéraire qu'ailleurs. »


« Oui, et les auteurs américains cités dans mon livre font partie de la galaxie rock bien qu'ils ne soient pas musiciens eux-mêmes. », reprend Embareck, « Hunter S. Thompson a très peu écrit sur le rock par exemple, mais son style, sa liberté de ton et ses thèmes font partie intégrante du mouvement. On pourrait aussi mentionner Bukowski, qui exécrait ce genre musical, mais dont l'écriture comme la vie en font le meilleur exemple de la culture rock.»

 

Si Michel Embareck adopte une vision large, n'hésitant pas à inclure dans le rock des écrivains qui en sont parfois relativement éloignés ; il considère à l'inverse que de nombreux musiciens sont des auteurs qui s'ignorent. « Par exemple, Bernard Lavilliers, avec qui je suis très ami, passe son temps à parler de tout sauf de musique. C'est un excellent conteur, il raconte des tas d'histoires incroyables et les journalistes cherchent toujours à savoir si c'est vrai, mais ils ne comprennent pas que ce n'est pas cela qui est important. »


Rock et philo posent les mêmes questions

 

Denis Roulleau voulait également faire des liens entre le rock et les autres domaines artistiques. Au départ, il s'intéressait plus particulièrement aux rapports entre rock et cinéma, puis au fur et à mesure de la rédaction, son encyclopédie de la culture rock est devenue plus générale. Elle s'interroge sur l'influence du mouvement musical sur les autres arts : le cinéma, mais aussi la littérature, les arts plastiques ou encore la mode. Dans cet exercice, il se revendique « d'une grande mauvaise fois et d'une totale absence d'objectivité. »




 

De son côté, Francis Métivier s'intéresse à l'influence du rock sur notre quotidien en faisant un rapprochement judicieux avec la philosophie. « J'ai écrit de la philo dès l'adolescence et j'ai toujours été fasciné par le personnage de Socrate. À cette époque de ma vie, je partageais la même passion pour le rock et la philo, ce qui m'a conduit logiquement à lier l'un et l'autre. D'ailleurs,   bien souvent ils posent les mêmes questions existentielles, dont la première serait "quel est le sens de la vie ?"».


Il a développé plusieurs théories sur ce sujet, adaptant les idées des philosophes aux différentes branches du rock. « Chez certains musiciens, on sait qu'il y a des références. Par exemple, le morceau "The end", chanté par Morrison, évoque assez explicitement le complexe d'Œdipe. Mais d'une manière générale, le rock applique les conseils d'Aristote, qui disait “Laisse ton enfant jouer avec sa crécelle pour qu'il ne casse pas tout dans ta maison.” C'est une application politique de la catharsis qui consiste à inciter les gens à se défouler dans certains cadres, afin de préserver l'ordre social. Aristote considère l'art comme purificateur, puisqu'il permet de se défaire de ses mauvaises pulsions. Il parlait de l'art scénique de son époque, mais aujourd'hui, l'art scénique c'est aussi le rock. » On reconnaît le prof dans le long discours de Métivier, qui après avoir illustré ses propos de quelques exemples et contre-exemples (la violence de Manson, les sucettes de Gainsbourg…), conclut : « Contrairement à Michel et Denis, mon métier ne me conduit pas à rencontrer ces artistes. Et finalement, je ne m'intéresse pas trop à leur vie, mais plutôt à leur travail. J'essaie de percevoir les interrogations qui sous-tendent leur musique. »    


Accrochés à ces démonstrations, on a à peine le temps d'apercevoir Gérard Pont, le grand ponte des Francofolies, qui nous assure de son enthousiasme et remercie l'assemblée lors un furtif passage au micro, avant de partir en courant presque, vers de nouveaux horizons musicaux ou littéraires à faire découvrir l'année prochaine.   


À lire :
-    Michel Embareck, Rock en vrac, éditions L'Ecailler, 2011.
-    Denis Roulleau, Culture rock, l'encyclopédie, Flammarion, 2011.
-    Denis Roulleau et Patrick Eudeline, L'encyclopédie raisonnée de la littérature rock, éditions Scali, 2008.
-    Francis Métivier, Rock'n philo, éditions Breal, 2011.