De la fiction à la réalité : Montréal pense le monde

Justine Souque - 25.11.2015

Reportage - Salon Montréal - Dany Laferrière - Kamel Daoud


Les articles de presse, les documents, mais aussi les fictions sont, pour reprendre la formule proustienne, d’excellents instruments d’optique pour observer toutes les nuances de notre humanité. En témoignent quelques brillants ouvrages présentés lors du Salon du livre de Montréal. 

 

Quelques ouvrages présentés au Salon sont, eux aussi, de véritables enquêtes portant sur des phénomènes tentaculaires. Parmi eux, Généalogie de la violence (Mémoire d’encrier), de l’anthropologue Gilles Bibeau, qui dénonce les liens dangereux qui ont été tissés entre le politique, le religieux et le militaire, et La fabrique du djihad (Édito), de Stéphane Berthomet, analyste des affaires policières et terrorisme, qui revient sur l’acte terroriste du 22 octobre 2014 au Canada en le resituant dans le contexte global de la montée de la radicalisation. 

 

 

 

Mais pour que cette compréhension de notre monde contemporain soit possible, encore faut-il que les journalistes, blogueurs et écrivains soient libres d’exercer leurs droits. Amnistie internationale – en partenariat avec l’Union des écrivains québécois (UNEQ) et le PEN international – lutte pour la liberté d’expression en organisant chaque année le jumelage « Livres comme l’Air » : un auteur québécois offre un livre qu’il dédicace à un penseur emprisonné, torturé pour délit d’opinion. Au-delà de ce geste, « Livres comme l’Air » crie tous les ans son indignation, et grâce à ses efforts – conjugués avec ceux d’autres organisations – jusqu’à présent, 86 écrivains ont été libérés.

 

C’est trop peu, car la liberté d’expression ne saurait accepter aucune exception, aucune excuse doctrinaire, institutionnelle ou religieuse. « Il faut d’autant plus écouter ce qui nous dérange, il est indispensable de maintenir le débat », s’est indignée Béatrice Vaugrante, directrice d’Amnistie internationale, s’adressant aux pays qui, comme la Chine ou la Russie, ne tolèrent pas les libres penseurs. 

 

lecture Joséphine Bacon

L’auteure d’origine amérindienne Joséphine Bacon lit son poème à l’enseignante et poète iranienne Mahvash Sabet

Justine Souque/ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Et quelques coups de coeur 

 

Commençons par le roman Tout de qu’on ne dira pas, Mongo (Mémoire d’encrier) de l’Académicien Dany Laferrière qui a reçu, lors de cette 38 édition du Salon du livre de Montréal, le Grand Prix littéraire Ludger-Duvernay pour l’ensemble de son parcours et de son œuvre. À l’heure où le Canada s’apprête à accueillir 25 000 réfugiés syriens, cet ouvrage – dialogue fictif entre l’auteur, arrivé il y a quarante ans au Québec, et le jeune Mongo – donne un coup de sabre au portrait trompeur du migrant criminel. 

 

Prix à Dany Laferrière

Dany Laferrière - Justine Souque/ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Réparer le Monde, d’A.B. Winter (Flammarion Québec), roman initiatique dans lequel un prisonnier apprend des leçons de vie grâce à un enfant, ce dernier étant le fils du dictateur qui l’a enfermé. Un beau retournement de situation où chaque personnage est amené à prendre conscience des qualités de l’autre, indépendamment des douloureuses circonstances de la rencontre et des violences autour d’eux.  

 

Du pain et du jasmin, de Monia Mazigh (éditions David), un titre renvoyant aux révolutions tunisiennes, celle dite de 1984 et celle de 2010. L’auteure nous invite à regarder au-delà des stéréotypes à travers des personnages dont les identités sont mouvantes et complexes. Dans son œuvre par exemple, les musulmanes ne sont pas représentées comme des femmes soumises et opprimées, elles se définissent par leurs doutes et par leurs choix. 

 

Livre Du pain et du jasmin

Justine Souque/ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Le parfum de Nour, de Yara El-Ghadban (Mémoires d’encrier) ou la découverte subtile de la culture palestinienne par les effluves. L’œuvre puise sa force et sa sensualité, entre autres, dans le plurilinguisme de son auteure : « J’écris en français, mais dans la langue de mon écriture, il y a aussi des images qui me viennent en arabe et en anglais. Je suis en perpétuel travail de traduction », confit-elle. Son livre est un passeport qui dépasse les antagonismes géopolitiques actuels et donne accès à un univers empreint de sensualité.        

 

Enfin, le Prix Goncourt du premier roman, Meursault, contre-enquête, de Kamel Daoud (éditions Barzakh et Actes Sud), qui a suscité bien des passions médiatiques. « Haroun est un personnage colérique et lâche parce qu’il n’a pas assumé son désir du monde », déclare l’auteur pendant la conférence du 21 novembre, « Être Arabe aujourd’hui ». Dans le roman, cette frustration, fruit pourri cultivé par le dangereux fantasme d’une identité arabe, conduit à l’exclusion et ensuite, à l’absurdité du meurtre. « Je suis aussi le centre du monde », conclut Kamel Daoud, conscient des dérives que peut engendrer la marginalisation.   

 

Conférence Etre Arabe aujourd'hui

Justine Souque/ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Certes, le Salon du livre de Montréal s’est déroulé loin de Paris, de Beyrouth et de Bamako, mais il a offert, grâce à ces invités, des moments de clairvoyance sur ce qui se joue dans le monde, moments qui se prolongent dans les livres.