De Lone Sloane à Salammbô : Philippe Druillet, dantesque

Nicolas Gary - 16.11.2015

Reportage - Philippe Druillet - Delirium exposition - Lone Sloane


Il suffit de s’avancer dans la galerie pour immédiatement remarquer l’attroupement. Et au centre, un monstre, qui focalise l’attention. Ça mérite en soi d’être immortalisé, mais la distance et l’iPhone ne fixent qu’une image bien imparfaite. Quatre heures plus tard, la capitale était pétrifiée. Mais sur l’instant, la rencontre était gourmande, astronomique, exceptionnelle. 

 

Exposition Druillet

Philippe Druillet - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Le 22 octobre dernier, 20 années de carrière de Philippe Druillet devaient être retracées à la galerie Huberty Breyne. Le vernissage devait se faire en présence du dessinateur gigantesque. Mais un accident survient, et voilà que le vernissage est reporté, sine die. Et chacun attend alors d’avoir des nouvelles. 

 

Ce 13 novembre, huit jours avant la fermeture de l’exposition, Philippe Druillet était bien présent. Une soixantaine de toiles, de grands dessins et de planches originales, ainsi que des sculptures et photographies, l’artiste dévoilait une multitude d’univers. Baptisée Delirium, l’exposition prolongeait l’autobiographie du même nom, sortie en janvier 2014 aux éditions des Arènes.

 

Philippe Druillet est né le 28 juin 1944, et, du haut de ses 71 ans, il garde la gouaille et le moral. « Je ne peux plus dessiner pour l’instant, mais je suis un gaucher contrarié. Si je m’y mets maintenant, dans un an et demi, je deviendrai un gaucher contrariant. » 

 

Pour avoir travaillé aux Chroégies d’Orange en juillet dernier, Druillet garde un souvenir ému de son Carmina Burana. « Ils ont écrit que mes images étaient magiques, mais t’imagines que l’on me confie Carl Orff, c’était fantastique pour moi. J’étais pété de trouille, mais quelle belle aventure. Simplement extraordinaire de bosser là dessus. »

 

Premières images des Carmina Burana et du travail du dessinateur Philippe Druillet. Envie d'en voir plus ? Rendez-vous demain jeudi 17 juillet à 21h45 au Théâtre antique d'Orange.Infos et réservation www.choregies.fr

Posté par Chorégies d'Orange sur mercredi 16 juillet 2014

 

« Maintenant, avec ce bordel, je vais être un peu au ralenti. Mais t’en fais pas, j’ai pas mal de projets. » Oui, évidemment, et notamment celui de l’adaptation de La Divine comédie de Dante. « C’est une folie ce livre, et ça me bouffera tout le temps que j’ai, mais ça y est, c’est signé. J’y vais tout seul, mais je vais le faire. Dante, c’est un livre fascinant qu’il nous a laissé. »

 

Et puis, au fil de l’exposition, Maestro va s’asseoir. Il raconte qu’il avait pris du poids, il délire sur les crocodiles et les hippopotames, qui vivent ensemble en Tanzanie. Il salue François Schuiten et Daria Schmitt, passés pour apprécier les planches exposées. Il allume une autre cigarette, ses bagues innombrables qui brillent. 

 

Comme cinq ans auparavant, lorsqu’ActuaLitté l’avait rencontré. C’était pour l’exposition de ses planches autour de Salammbô. « Désolé, garçon, mais je m’en souviens pas. Tu sais, avec tout ce que j’ai pris... aujourd’hui, je demande aux amis de me servir de mémoire. » Et il éclate d’un rire franc. Il a la voix cassée, parfois il donne l’impression d’avoir en face de soi un ado en pleine mue. 

 

"Je dessine à l'ancienne, moi"

 

Mais que quelqu’un l’apostrophe pour suggérer de travailler avec une palette graphique, ou une tablette, et il expédie l’impertinent : « Oh ta gueule avec tes tablettes. » Druillet, anti-techno ? « Certainement pas. Je suis un vieux con, mais pas là-dessus. Quand dans les années 80, j’ai affirmé que les images de synthèses seraient l’avenir du dessin animé, je crois que la suite m’a pas vraiment donné tort. Simplement, je dessine à l’ancienne, moi. J'ai besoin de sentir ce que je fais, et ces écrans, c'est trop lisse. Ça donne envie de tout retravailler et il en sort des dessins totalement aseptisés. »

 

Et pour autant, il a travaillé avec des équipes, « ils étaient tous installés derrière leur ordinateur », pour des dessins animés. « C’est pas la même chose. Le dessin, c’est du contact pour moi. »

 

Et il suffit de regarder sur les dessins à l’encre le travail du lettrage, les coups de gomme pour estomper le trait du crayon. Il n’y a qu’à l’entrée de la galerie, que l’on s’interroge : les couleurs sont là, l’idée même est bien présente : ça ressemble à du Druillet... et même si on le renifle, ça pourrait donner le change. Sauf que c’est une authentique contrefaçon. « Ça vous fait pas chier, monsieur Druillet, que votre exposition commence avec une contrefaçon signée de Vuillemin ? »

 

Exposition Druillet

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Là encore, il rigole. « T’es con. » Il prend une grande bouffée. « C’est le plus beau cadeau que Vuillemin ait pu me faire. Parce que, de chez les mecs crades, dans la BD, y’en a pas des masses qui arrivent à son niveau. Il excelle, et qu’il parodie de cette manière, en se foutant de ma gueule, avec un pareil hommage... Comme te dire... » Il sourit, il se marre de nouveau, et se retrouve happé, par d’autres. Des souvenirs, des camarades de jeu. On entend parler de Métal Hurlant, de Lone Sloane, de ces femmes bleues qui peuplent la science-fiction et la BD. 

 

Quatre heures plus tard, Paris était sous l’enfer des balles. À l’émotion de la rencontre succède l’émotion de l’horreur. J’aurais bien demandé à Druillet ce qu’il en pensait. Il aurait certainement répondu avec son franc-parler que c’étaient des connards. 

 


Pour approfondir

Editeur : Les Arènes
Genre : autobiographies...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782352042983

Delirium

de Philippe Druillet

Philippe Druillet a attendu soixante-dix ans pour faire face à son histoire et délivrer ses Mémoires hurlantes. Enfant, pour fuir son milieu familial, il s'inventait des mondes futuristes. Il est le génial créateur de la série de BD de science-fiction Lone Sloane. Delirium raconte cette famille qui le hante, la jeunesse et les amours d'un artiste sous les toits de Paris, les temps héroïques de la BD et de Pilote, sous le patronage fidèle de René Goscinny. Un récit biographique écrit à l'eau-forte, dans lequel on découvre une personnalité exceptionnelle, généreuse et sans concession.

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