Decryptage : Houellebecq, gratuit sur le net, grâce à Wikipedia

Clément Solym - 27.11.2010

Reportage - houellebecq - pirater - creative


Dans cette histoire de piratage présumé - n'oublions pas la présomption d'innocence, un peu de politesse - du livre de Michel Houellebecq, qu'est-ce que le commun des mortels pourrait tirer d'enseignement ?

Ce n'est pas très compliqué en fait : que désormais, les éditeurs n'ont plus le choix de faire l'économie d'une version numérique d'un auteur, tout particulièrement dans le cas de Houellebecq, dont la patronne des éditions Flammarion a si bien su ménager l'arrivée. Et qui a, par-dessus le marché, obtenu un prix Goncourt.

Pirates et piratage

Mais dur de s'arrêter là. Lors de la présentation de l'Observatoire que Le MOTif a mis en place, ElabZ, destiné à comprendre le modus operandi et les coutumes du piratage, l'une des premières intentions mises en exergue des contrefacteurs était de rendre disponible auprès du plus grand nombre de fichiers qui n'existent pas encore. Sur ce point, l'initiative de Florent (et pas Florian...) Gallaire est particulièrement probante, et surtout motivée par un raisonnement juridique. Plus ou moins valable, c'est justement ce que la justice décidera.

Mais dans cette hypothèse, il faudrait que son geste soit justement placé dans une logique de piratage. Ce qui n'est pas du tout démontré. En s'appuyant sur les principes de licence Creative Commons, qui régissent Wikipedia, c'est avant tout une sorte de tour de force juridico-philosophique qu'il a entrepris. Et vraisemblablement un petit coup de promotion tout personnel.

Boucle d'or et les trois ourses...

Si Houellebecq s'est servi dans l'encyclopédie Wikipedia, le point de vue de Florent est d'estimer que le roman est contaminé par la licence qui sous-tend la rédaction des articles et leur utilisation par la suite. Donc par extension, La Carte et le territoire deviendrait une oeuvre soumise aux conditions d'utilisation de l'encyclopédie. Un syllogisme assez déroutant, mais surtout assez (im)pertinent pour mériter que l'on s'y arrête. Ce qui coince dans cette histoire, c'est le passage à l'acte et la mise à disposition d'un fichier constitué par ses soins... (notre actualitté) Mais dans tous les cas, n'ayant pas sourcé ses références, Houellebecq se retrouve quelque peu acculé.

Ainsi que l'explique Florent, les contributeurs de Wikipedia agissent gratuitement et « dans un but de bien commun », avec pour seule revendication, que l'on respecte leur travail et les conditions d'utilisation. (source BFMTV) Évidemment, Flammarion n'est pas du tout de cet avis. Or, si l'éditeur venait à être reconnu coupable de violation de licence libre (on nage un peu en pleine science-fiction, d'accord...), il serait alors... un pirate.

Amusant, puisque c'est en s'abritant derrière le côté "tradition littéraire du patchwork", et en se revendiquant d'auteurs comme Lautréamont, que s'était organisée la défense, après que le pot aux roses a été découvert.


Assuré de sa victoire contre Flammarion, Florent Gallaire estime cependant que les juges sont aujourd'hui suffisamment informés pour comprendre les enjeux des licences libres. Et donc, condamner l'éditeur.

Tel est pris qui croyait ne pas être pris ?

Or, ce qui reste, dans cette affaire, c'est que si l'éditeur avait respecté ses premiers engagements, en sortant une version numérique du livre de Houellebecq au 8 septembre, comme prévu, il est probable que des petits malins de la faille juridique ne se seraient pas engouffrés comme c'est aujourd'hui le cas.

Citons, à titre d'exemple, Chris Anderson, qui pour le coup avait copié ouvertement Wikipedia, sans citer sa source, et qui s'en était tiré à bon compte, avec des excuses officielles, regrettant une maladresse. Pourtant, personne aux États-Unis ne lui était tombé sur le râble avec une version piratée. Oui, mais la version numérique du livre existait, et peut-être que justement, les petits malins se sont abstenus de ce fait...

Simplement, Gilles Haéri, directeur général de la maison, l'a expliqué hier à l'AFP : « Cela est d'autant plus préjudiciable que nous allons rendre disponible en téléchargement légal, dès la semaine prochaine, la totalité de l'oeuvre de Michel Houellebecq, soit 13 livres. » Une sorte de corbeau, qui, comme dans la fable, jure, « mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendrait plus ».

C'est justement là que le bât blesse : si le discours officiel tend à dire que l'on s'investit dans le livre numérique et que l'on fait ce qu'on peut pour y arriver, l'engouement pour le livre de Houellecq avait tout pour déclencher son envol sur le territoire français. Et pas besoin de carte pour le deviner. En retenant la sortie de ce titre, Flammarion a joué contre lui-même, entraînant la loi dite J.K. Rowling et que l'on formulerait de la sorte : tout auteur qui refuse une version numérique de son livre, s'expose à devenir le commanditaire de son propre piratage. (en savoir plus)

Jugement perilleux

Ce qui a le plus choqué nos lecteurs, c'est le fait que l'éditeur puisse se draper dans une accusation de piratage, alors que finalement, la position de Florent Gallaire met avant tout en évidence un manque d'écoute et d'attention portés aux lecteurs qui souhaitent désormais profiter des auteurs, tout en étant prêts à payer, mais en version numérique. Sauf que les rentrées d'argent générées par un Goncourt, en papier auraient pu être revues à la baisse dans cette histoire.

Difficile de présumer ce qu'un juge pourrait décider dans pareil cas. Se mettre à dos l'une des grandes maisons de France, ou condamner une démonstration prouvant qu'un auteur n'a pas respecté les règles du jeu des licences libres. Après tout, cette dernière s'applique à tous, romanciers y compris, et son éditeur, comme les autres, si prompts à dégainer la défense du droit d'auteur, se retrouve quelque peu le bec dans l'eau.

Ou du moins, pas très loin de la flaque.

Et si pour certains auteurs, frileux vis-à-vis d'internet et du numérique, on peut comprendre la position contre l'ebook, il serait dur à avaler que Houellebecq, avec son passé dans l'informatique, ne soit pas au fait des questions relatives au livre numérique...

Reste alors la moralité de la fable de La Fontaine pour épilogue :
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Espérons qu'il sera possible de trouver une voie médiane...