Dionnet signe son retour à la BD avec une fresque monumentale

Clément Solym - 19.01.2012

Reportage - Jean-Pierre Dionnet - Hommes - Dieux


Non. La série Des Dieux et des Hommes n'est pas un remake dessiné du film primé à Cannes de Xavier Beauvois. C'est, selon son scénariste Jean-Pierre Dionnet, une « série mégalomaniaque » qui conte la vie de supposés Dieux nés aux Etats-Unis en 1929 le long de la fameuse route 66, et dont le troisième opus sort le 20 janvier en librairie.

 

Une petite ville en Amérique ouvre sur une page méconnue de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, la mise dans des camps des citoyens américains d'origine japonaise par les autorités qui craignaient alors des actes de trahison ou de rébellion. Un des dieux fait son apparition et annonce à son père qu'il est envoyé en mission pour arrêter un autre dieu, allemand celui-ci. Voilà pour le pitch de ce dernier album.

 

La mise en dessin de Danijel Zezelj très sombre, presque inquiétante, porte un scénario un peu simpliste jusqu'à une autre dimension. Les longues planches, même si elles ne comportent pas d'action réelle, du dessinateur se révèlent très impressionnantes à regarder.

  

Zezelj est un dessinateur d'origine croate qui partage son temps entre New York, Zagreb et l'Italie, où il a été découvert par Federico Fellini en personne à 16 ans. Malgré le succès de Luna Park, il n'est  pourtant pas très reconnu en France, ce qui explique la volonté de Dionnet d'avoir voulu travailler avec lui et de faire connaître ses dessins « durs, sombres et anguleux ».

 

Couverture du dernier album par Zezelj

 

Mais revenons au thème de cette série. Des Dieux et des Hommes est un projet pharaonique, monté il y a plusieurs années par Jean-Pierre Dionnet, fondateur de Métal Hurlant et présentateur de Sex Machine notamment, racontant la vie de dieux observant la fin de l'espèce humaine sans y prêter d'attention particulière et qui s'ennuie tellement qu'ils se battent entre eux, malgré leur invincibilité, pour passer le temps.

 

Après avoir connu sa période faste dans les années 70 et 80, Dionnet retourne au monde la bande dessinée plus de vingt ans après avoir quitté la rédaction de Métal Hurlant. « Je ne veux pas être une légende vivante, clame-t-il. Je veux être quelqu'un d'aujourd'hui ! ». Et de demain aussi, devrait-il préciser. Ce n'est pas une vulgaire trilogie mais bien une série de trente albums qui est en préparation. Le premier étant paru il y a tout juste un an et le troisième ce mois-ci, je vous laisse imaginer jusqu'à quelle date Jean-Pierre Dionnet restera dans l'univers de la BD.

 

Pour autant, il garde au moins un pied sur terre et s'inspire volontairement de pan entier de l'histoire « réelle ». Par exemple, Goering : cette figure du parti nazi pendant la guerre apparaît dans l'album et chacune des bulles qui lui est dédiée est une retranscription scrupuleuse de paroles qu'il a réellement prononcées.

 

Premier numéro avec Laurent Thereau à l'oeuvre

 

C'est un choix que Jean-Pierre Dionnet assume entièrement. « Je pensais par exemple qu'on parlait peu des camps de concentration américains pendant la guerre, où étaient enfermés les japonais pour des raisons pratiques. J'ai aussi écrit cette BD pour ça, pour que les gens lisent une leçon d'histoire sans s'en rendre compte ».

 

Des Dieux et des Hommes a donc une portée historique, mais pas seulement. Dionnet regrette que la mondialisation se soit réalisée essentiellement sur des perspectives économiques et désire qu'à travers « ce héros japonais, cette description de l'histoire américaine par un dessinateur croate, il y ait une mondialisation culturelle, en passant notamment par la bande dessinée. »

 

Le volley-ball, passe-temps des prisonniers japonais

Dessin de Danijel Zezelj

 

Et il n'est pas prêt de s'arrêter là. Des Dieux et des Hommes, bien que scénarisé dans son ensemble par Dionnet, demeure une série chorale. C'est-à-dire que chaque album a un dessinateur qui lui est propre. Et le casting est impressionnant. Après avoir travaillé avec  Laurent Thereau et le spécialiste érotique Roberto Baldazzini, des collaborations sont prévues avec l'Argentin Carlos Nine et la française Annie Goetzinger notamment.

 

C'est à la fois une cure de jouvence et un petit cadeau personnel que se fait Jean-Pierre Dionnet avec cette fresque monumentale. Certains personnages ou scènes sont d'avantage dus à un plaisir de l'auteur qu'à une nécessité scénaristique : « en écrivant l'histoire, je me suis de plus en plus attaché au seigneur des mouches (ndlr : le protagoniste du premier album). Il est comme Lino Ventura dans les Tontons Flingueurs. Un imbécile qui croit jouer dans un film sérieux ».

 

Couverture du deuxième album par Baldazzini

 

 

C'est aussi dans la perspective de satisfaire ces petits désirs qu'il incorpore dans les albums des articles de journaux factices qui permettent à la fois entracte « comme dans Lawrence d'Arabie » pour le scénariste et outils pour le lecteur afin de comprendre le monde imaginaire.

 

A la question «Pourquoi des Dieux, et pas des superhéros ? », Dionnet répond qu' « avec Watchmen, Alan Moore et Dave Gibbons ont tué les superhéros. Ces dieux ont des spécificités différentes, ils sont en empathie avec la Terre ». Ce ne serait donc plus des Dieux mais des Titans comme ceux de la Grèce antique. Vaste programme.

 

Encore 27 albums à paraître pour Des Dieux et des Hommes, et Jean-Pierre Dionnet compte bien les achever, même s'il le dit lui-même « je ne connais pas la fin de l'histoire. Si c'était le cas, je ne l'écrirais pas ».

 

Ultime clin d'œil, le crépuscule des Dieux et ultime album de la série aura pour date l'année 2147, année du bicentenaire de la naissance de son auteur.

 

Lino Ventura / Jean-Pierre Dionnet (1947 - 2147?)