Discours de Max Gallo

Clément Solym - 31.01.2008

Reportage - Max - Gallo - Academie


Mesdames et Messieurs de l'Académie,

J'ai beaucoup écrit et souvent pris la parole.
Trop, ont dit certains, sans que cela n'interrompe le flux de mots qui m'a emporté depuis l'adolescence.
Or, j'ai craint que ce flux, dès que vous m'avez élu au 24e fauteuil de votre Académie, ne fût tari.

Je savais ce que je voulais vous dire, mais, avait déjà noté Jean-François Revel, mon prédécesseur à ce fauteuil, dans son discours de réception, le 11 juin 1998 : « L'homme ému ne dispose pas d'une infinité de façons d'exprimer sa gratitude quand il entre dans votre académie. »

Quels sont donc les mots justes ? Ceux qui me viennent de loin.

Car vous avez élu, Mesdames et Messieurs de l'Académie, un fils d'immigrés italiens, originaire de la Gaule cisalpine - le Piémont et l'Émilie - et, longtemps avant moi, d'autres choisis par vous arrivaient de terres bien plus étrangères. Car vous avez élu le fils d'un ouvrier électricien et mon premier diplôme est un certificat d'aptitude professionnelle de mécanicien- ajusteur.

Vous affirmez ainsi, une nouvelle fois, que votre conception de l'unité et de l'identité nationale française, dont votre compagnie reste depuis Richelieu l'une des expressions majeures, est ouverte. En m'élisant, et je mesure avec humilité et gravité l'honneur que vous m'accordez, vous m'invitez à une communion solennelle avec la France.

Cependant, Mesdames et Messieurs de l'Académie, si, me présentant devant vous, mon trouble est profond, c'est parce que je succède à Jean-François Revel. En effet, comme vous, je porte le deuil de cet homme que j'aimais.

Tout au long de ma vie, Jean-François Revel m'a tendu la main. Lorsque, au mois de juin 1968, je lui ai envoyé par la poste le manuscrit d'un essai sur les événements de Mai, que j'avais vécus comme professeur d'histoire à la faculté des lettres de Nice, il a répondu moins d'une semaine après à l'anonyme que j'étais et a publié ce petit texte dans la collection Contestation qu'il venait de créer.

J'ai mesuré, dès cette première rencontre, que le goût des idées, le respect de celles des autres, la volonté de les promouvoir si elles lui paraissaient utiles au débat, lui importaient autant que le succès des siennes, parce qu'il plaçait au-dessus de tout la liberté d'expression.

Jean-François Revel n'a cessé dès lors de m'ouvrir des portes. Il était de ces amis qui vous aident sans que vous ayez besoin de faire appel à eux. Avant même que je ne le sollicite, Jean-François Revel comprenait le souhait que je n'osais exprimer. Il a ainsi changé le cours de ma vie. Et lui succéder aujourd'hui m'étreint. En apprenant que je pouvais être candidat à son fauteuil, je dois avouer que j'y ai vu comme un signe de sa part, une invitation à tenter l'impossible. Je sais qu'il rirait aux éclats de ces propos « irrationnels », mais je me sens tenu de vous faire cet aveu.

Au vrai, je lui dois bien plus que l'aide spontanée, fraternelle et généreuse qu'il m'a apportée, et sans laquelle celui qu'aucun héritage n'a initié aux rituels sociaux s'égare et risque à chaque pas de renoncer ou de dépérir, voire de mourir étouffé par le désespoir, la colère et même la rage. En fait, au-delà de son attention amicale, ses livres, ses articles, et surtout son indépendance d'esprit, son courage, sa clairvoyance m'ont guidé. J'ai eu la sensation, en le côtoyant, d'être à la fois devant un homme bon et rigoureux, ouvert à mes analyses, mais intransigeant dès lors qu'il s'agissait de la vérité. Il frappait alors à coups redoublés. Il m'a évité la cécité et la bonne conscience que suscitent les origines modestes lorsqu'on se vit comme un humilié et un offensé.

Ainsi, durant toute mon enfance, j'avais écouté avec ravissement ma grand-mère Italina et ma mère Mafalda raconter, dans leur langue d'Émilie, leur Italie perdue en répétant Amarcord, Amarcord, je me souviens. Par mon père Jè, j'étais le petit-fils d'un piquapeira, casseur de pierres piémontais. J'étais donc partagé, victime de cette schizophrénie des immigrés, écartelés entre les images d'un pays qu'on n'a pas connu mais qui est la terre des souvenirs familiaux, et les leçons de l'instituteur républicain et patriote. On ne laissera pas « germaniser la plaine », mais c'est du côté de Turin et de Parme que votre mémoire familiale vagabonde.
Revel m'a aidé à explorer cette dichotomie.

Il avait publié en 1958 Pour l'Italie. Je l'ai lu. L'Italie, c'était donc cela ! Une terre, un peuple, une histoire à aimer, mais aussi, comme en toute nation, une étouffante accumulation de préjugés. Derrière le décor des Amarcord nostalgiques, grâce à Jean-François Revel, j'ai découvert la réalité.

De même, alors que mon père, autodidacte, combattant de la Grande Guerre, me hissait sur ses épaules, en 1936, pour que je voie mieux les « lendemains qui chantent », Jean-François Revel, tout au long de son oeuvre, avec sa bienveillante attention et l'exemple de lucidité intrépide qu'il donnait, m'a conduit à comprendre ce siècle, et non plus seulement à me laisser bercer par les émotions et la fraternité des réunions où l'on chante en choeur l'espérance et la « lutte finale ».

« Le grand malheur du xxe siècle, écrit Jean-François Revel, ce sera d'avoir été celui où l'idéal de la liberté aura été mis au service de la tyrannie, l'idéal de l'égalité au service des privilèges, toutes les forces sociales comprises à l'origine sous le vocable de gauche embrigadées au service de l'appauvrissement et de l'asservissement. « Cette immense imposture a falsifié tout le siècle en partie par la faute de quelques-uns de ses plus grands intellectuels. »

Ainsi, c'est avec Jean-François Revel que j'ai depuis quarante ans dialogué. Il n'imposait pas son point de vue, mais il était comme ces joueurs d'échecs, les grands maîtres, devant qui l'on se sent désarmé, que l'on veut imiter, de qui l'on veut apprendre et qu'on ne peut contester qu'en quittant le jeu, trop exigeant, et en reprenant les parties de belote si rassurantes. Mais, peu à peu, d'hésitations en errements, de livre en livre, de chroniques en éditoriaux, j'ai abandonné les jeux de cartes.

J'ai écrit comme si Jean-François Revel avait été penché sur mon épaule, compréhensif et impitoyable, approbateur ou déçu, voire accablé, mais toujours amical et affectueux. Il l'a été pour moi, et pour tous ceux qui restaient enfoncés ou retombaient dans leurs erreurs. Ainsi son ami Louis Althusser. Mais il n'a jamais dérogé à cette règle qu'il avait faite sienne : « J'ai de l'amitié pour Platon, mais plus encore pour la Vérité. »

J'ai donc partagé le jugement qu'il porte sur le xxe siècle qui, dit-il, « a surpassé tous les autres dans l'art et la technique d'enfermer les hommes et de les exterminer ».

J'ai rejeté avec lui et expérimentalement, en étudiant telle ou telle période de notre passé, ces « lois de l'Histoire » qui ne sont que le masque du renoncement à la liberté créatrice de l'homme.

« L'Histoire est un théorème indémontrable », écrit Revel dans Le Voleur dans la maison vide. « Elle est l'enfant de notre seule pensée et de notre besoin d'interrogation, d'explication, de synthèse. Comment pourrions-nous éprouver ce besoin si l'Histoire, qu'elle soit collective ou individuelle, ne pouvait pas à tout instant devenir autre qu'elle n'est ? L'Histoire ne fixe aucun rendez-vous, elle ne pose que des lapins. Seul l'homme peut se fixer des rendez-vous à lui-même, et seul il a le pouvoir de s'y rendre. »

Revel place donc l'homme au centre du jeu, c'est-à-dire face à ses responsabilités individuelles. C'est pour les fuir qu'on prétend que des mécanismes incontrôlables, économiques, sociaux ou politiques, ont le pouvoir de déterminer notre destin.

Nous sommes libres. Nous sommes comptables de notre vie. Notre volonté est le ressort du monde. Instruit par Jean-François Revel, la seule loi de l'Histoire que je reconnaisse aujourd'hui est celle de la surprise, qui renvoie à notre indestructible liberté.

On comprendra, Mesdames et Messieurs de l'Académie, que je ne me livre pas ici, en prononçant l'éloge de Jean-François Revel, à un exercice convenu. Comment d'ailleurs dresser le portrait « académique » d'un homme, philosophe, éditeur, pamphlétaire, éditorialiste, mémorialiste, écrivain de haute lignée, qui caresse, dévore, boit la vie ? Qui, jeune lycéen - « lecteur précoce » des livres et des corps -, rédige ses dissertations, le jeudi après-midi, dans le salon-bar d'un lupanar de Marseille ? Qui établit avec l'Autre, quel que soit son statut social, ce rapport d'égalité, de liberté qui est la vraie forme du respect d'autrui. Et qu'hommage soit ici rendu à ses épouses, à ses enfants, que la personnalité de Jean-François Revel n'a jamais empêchés d'être, eux-mêmes, des personnes libres dans leur vie.

C'est son fils Matthieu qui, après des études de biologie, devient moine bouddhiste. Il dialogue avec son père, le philosophe athée, et on a le sentiment que Jean-François Revel s'interroge, au plus profond de lui, sur la signification de la foi, de la transcendance.

C'est Claude Sarraute qui, fidèle à la volonté de Jean-François Revel de prolonger, par-delà la mort, la rencontre avec les autres, sans préalable, vient de léguer toutes les archives de son époux au Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France.
Ce don, ces archives, ces matériaux d'une pensée sont des semences nécessaires. Car ce que Jean-François Revel transmet, inocule à ceux qui l'ont approché, lu, c'est le désir de liberté. Et sa vie l'illustre. Il constate, évoquant les croyances de ses enfants, et l'on devine son étonnement malicieux qu'un rire doit conclure, comme s'il s'agissait d'une farce ou d'une blague : « Moi, l'ancien élève des Jésuites, devenu athée, moi, disciple de Voltaire, animé depuis ma dix-huitième année de cet agnosticisme virulent que sait susciter la Compagnie de Jésus, je me retrouvais avec une fille orthodoxe grecque, un fils bouddhiste tibétain et un autre fils juif ! »
Et il ajoute, en vieux « jésuite voltairien », comme il se qualifie : « L'indifférence avait depuis quelques années atténué, puis exténué mon anticléricalisme. Le danger, au fond, ce n'est pas le clergé, mais la religion. »

Décidément l'éloge académique et consensuel est impossible à propos de Jean-François Revel. La vie est là, imprévisible, entre drame, paradoxe et facétie, non seulement dans les joutes intellectuelles, dans les combats politiques, dans le courage du polémiste, dans la rigueur du penseur, le travail solitaire de l'écrivain et le retour sur soi du mémorialiste, mais aussi - voilà l'inattendu ! - sur le champ de courses de Longchamp ! Car Revel aime parier. Mais il n'est pas qu'un simple joueur : « Je suis de ceux, dit-il, qu'un trotteur attelé à un sulky et multipliant les battues en changeant de vitesse transporte par le rêve au flanc des vases grecs. »
On retrouve toujours, à l'oeuvre chez lui, cette dialectique entre la jouissance, le plaisir, le jeu - faut-il oser nommer « la Chair » ? - et le savoir, la culture - faut-il dire « l'Esprit » ? Jean-François Revel a retrouvé cette unité perdue, un instant réalisée au cours de l'histoire humaine dans la sagesse de certains philosophes grecs. Jean-François Revel est leur héritier. Il est un homme de la Méditerranée, de Marseille, la cité phocéenne, mais aussi de l'Italie et de l'Espagne. « Ainsi, l'italianité, dit-il, me colla sans cesse davantage au coeur de l'intellect, comme l'hispanité d'ailleurs, celle-ci sous sa double incarnation, européenne et latino-américaine. »

On ne s'étonnera pas, avec de telles affinités, de l'union entre le festin et la parole - la chair et l'esprit - qu'est sa vie.
Il magnifie cette osmose dans cette Histoire littéraire de la sensibilité gastronomique de l'Antiquité à nos jours, qu'il intitule précisément Un festin en paroles. « La sublimation par le langage, dit-il, est un facteur constitutif de la fête. » Revel prolonge Brillat-Savarin, selon qui « l'homme d'esprit seul sait manger », en affirmant que l'homme de culture seul sait boire.

« Le vin, écrit Revel, est associé à l'amour et au manque d'amour, il accompagne la joie et la tristesse, le succès et l'échec, il préside à l'amitié, il imprègne profondément la culture de l'esprit, le négoce, la guerre et la paix, le repos du travailleur. « Ne plus boire de vin, dans certaines civilisations, c'est quasiment devoir renoncer à penser, et les implications sociales, sentimentales et morales du vin font qu'il crée un réseau d'habitudes débordant largement le besoin d'alcool proprement dit. »

Jean-François Revel fut, avec panache, de cette civilisation-là, et il a pu conclure que « depuis trois mille ans, l'Europe méditerranéenne est bien moins une aire géographique plantée de vignes qu'un territoire suspendu à un vignoble ».

Il y a un « esprit du vin », et chaque jour Revel fut l'homme d'un festin en paroles où il le célébra en même temps que l'amitié.

Nombreux ici furent ses convives et certains parmi vous, Mesdames et Messieurs de l'Académie, ont fait sa connaissance il y a plus d'un demi-siècle. Ainsi, quand on parle de Jean-François Revel, c'est un portrait avec groupe qu'il faut peindre. Je ne peux nommer tous ses commensaux. Je choisirai quelques-uns de ceux qui n'ont jamais siégé sous la Coupole : André Breton et Luis Buñuel, Mario Vargas Llosa et Octavio Paz, Simon Leys et Branko Lazitch, Louis Althusser, Olivier Todd et Claude Imbert, Vladimir Boukovski et Indro Montanelli. En fait, c'est tout le siècle intellectuel qu'il faudrait convoquer, de Raymond Aron à André Fermigier, et je ne veux pas choisir parmi les intellectuels américains les plus prestigieux qui furent ses amis et ses correspondants. Les amitiés de Revel en font le descendant direct de ces philosophes des Lumières, pour qui n'existaient que les frontières intellectuelles et morales qui les séparaient des dévots et de leurs cabales, mais qui avaient pour première patrie l'humanité tout entière.

Comme eux, Jean-François Revel le polyglotte était un cosmopolite. Il avait vécu en Algérie, au Mexique, en Italie, aux États-Unis, et parcouru la plupart des continents. Il avait donné des dizaines de conférences, publié des centaines d'articles. Ses livres avaient été des succès mondiaux. Et, chaque jour, il nourrissait sa réflexion en dévorant les quotidiens de plusieurs pays. Mais cet homme ouvert au monde demeurait enraciné dans sa civilisation, on pourrait presque dire son terroir. Né Ricard, à Marseille en 1924, il avait choisi pour pseudonyme, en 1957, Revel. C'était là le nom d'un restaurant de la rue de Montpensier, en face des domiciles de Jean Cocteau et d'Emmanuel Berl, dont le chef, aux dires de Jean-François, cuisinait une « daube irréfutable ».

Énoncé étonnant !
Il confirmerait, s'il en était besoin, Mesdames et Messieurs de l'Académie, que Jean-François Revel, accueilli sous la Coupole par le discours fraternel et magistral de Marc Fumaroli, Revel qui fut heureux d'être parmi vous membre actif et attentif de votre commission du Dictionnaire, restait capable de toutes les audaces, de toutes les transgressions.

Il était, comme il aimait à le rappeler, « l'homme de toutes les marges », et, de ce fait, indépendant ; au coeur des affrontements intellectuels et politiques de la Cité, il chargeait ses adversaires avec la furia francese d'un polémiste incomparable. Lucide, sincère, il n'hésite pas à reconnaître - dans la préface à une réédition de Pour l'Italie, en 1976 - que, dans l'âpreté des joutes, il a cédé à la colère et usé de toutes les armes.

« Mais peut-être, note-t-il, une certaine vérité n'est-elle atteinte que lorsque le tireur est assez peu regardant sur le choix des flèches. »
Et il précise que « les intuitions justes ont parfois pour véhicules des affirmations insensées ». On conteste ce mot de Jean-François Revel. Car ce n'est pas de déraison qu'il s'agit, mais bien de la révolte de la raison d'un homme qui refuse d'accepter la règle du mensonge.

« Quand, dit-il, dans un pays, une civilisation, un individu, un groupe social, une école littéraire ou artistique, un journal, un parti, une religion s'adonnent à des pratiques intellectuelles ou morales en opposition complète ou partielle avec leurs principes ou avec leur réputation, alors la concession dont je suis incapable, c'est de m'abstenir de le constater et c'est d'édulcorer les termes dans lesquels s'exprime mon constat. Les mots, les phrases, les images, les épigrammes surgissent et s'organisent alors dans ma tête quasiment malgré moi... »

Ce « malgré moi » de Revel est l'aveu de la force irrépressible de la vérité, de la nécessité de la dire, de la crier et d'agir, parfois au péril de sa vie - tel aura été son engagement dans la Résistance. Cela aura supposé aussi la capacité d'affronter, pour chacun de ses livres, chacun de ses textes, l'incompréhension et souvent la bassesse et la calomnie.

Mais Revel ne peut se taire. C'est ce qu'on appelle le courage, spontané et instinctif. « Je suis envahi, écrit Revel, impressionné (au sens d'une pellicule photographique) par la manifestation de cette évidence, fréquente sinon constante : l'humanité agit dans la réalité selon une norme qui est le contraire de celle qu'elle affiche et professe dans ses idéaux. « En écrivant, je me borne à rapprocher la réalité effective de la réalité fictive, et leur contact provoque en général une explosion. » Cette exigence intellectuelle est d'abord une morale ; Revel ne transige pas avec le mensonge. Il le traque. Il le montre. Il l'attaque. Et s'il parle fort, c'est parce que, dit-il, « devant certaines surdités volontaires, il faut travailler à l'explosif ».

Je dois confesser, Mesdames et Messieurs de l'Académie, que j'ai été malmené, choqué, renversé par certaines de ces déflagrations. Jean-François Revel avait pris pour cibles de Gaulle, Malraux, Claudel, Péguy, Aragon, d'autres moins illustres mais qui étaient - et sont encore - de mes amis. Il opérait sans anesthésie, avec l'assurance, la main ferme de celui qui ne se soucie ni des puissants, ni des modes, ni des conventions ou du conformisme. Ses interventions contre des hommes que je révérais, qui m'avaient enthousiasmé, me laissaient pantelant.

Mais, après le choc opératoire, j'étais contraint de reconnaître qu'il avait porté le fer là où il fallait, et crevé des abcès que la complaisance, la prudence, l'aveuglement rassurant, l'admiration béate dissimulaient. Revel obligeait à regarder, à mettre en cause ses certitudes, à rompre avec les idées reçues. Si l'on voulait contester son diagnostic, il fallait trouver des arguments qui ne pouvaient plus être d'autorité, mais fondés sur une analyse et des raisonnements aussi pertinents que les siens. La présence de Jean-François Revel dans le débat obligeait chacun de ses contradicteurs soit à fuir, soit à se murer dans le mensonge ou l'illusion, soit à calomnier faute de pouvoir répondre. Dès lors, d'une confrontation avec Jean-François Revel on sortait, si on avait tenté d'être aussi rigoureux que lui, défait le plus souvent, mais enrichi par une polémique aussi exigeante.

On était contraint de l'écouter, de reconnaître la justesse de ses critiques quand il stigmatisait, par exemple, « la grandiloquence chevrotante et l'emphase creuse de rhéteurs prétentieux qui ne faisaient qu'encourager notre penchant national pour le verbiage historico-mondial de deuxième main et pour la vulgarisation ampoulée aux déclamatoires prétentions métaphysiques ; et ces patenôtres pâteuses, jalonnées de rapprochements vertigineux et d'enjambements racoleurs, flattaient malheureusement le public ivre de mots en lui communiquant l'illusion d'accéder aux cimes d'une critique visionnaire et transcendante, dédaigneuse du détail mesquin et de la sordide exactitude ».

Ici Élie Faure et André Malraux sont mis en cause. Mais, avec la même verve pamphlétaire, il condamnera Aragon, ses poses, dira-t-il, de cabot mélodramatique, ses vers de mirliton qui font de lui un fabricant de faux meubles anciens. Il n'épargne pas davantage Paul Claudel qui « braille », « hurle » : « Sa grandiloquence me semble une esthétique creuse, c'est l'antipoésie par excellence. » Et lorsque Revel compose Une anthologie de la poésie française, il en exclut Aragon aussi bien que Claudel et Péguy. Qu'on ne prétende pas, comme certains, que Revel n'a pas la tête épique. Il cite plusieurs poèmes de Hugo où gronde et crie l'histoire : « On n'avait pas de pain et on allait pieds nus » et « Ces femmes qu'on envoie aux lointaines Bastilles : Peuple, ce sont tes soeurs, tes mères et tes filles... » Ce n'est pas la grandeur que récuse et rejette Revel, c'est sa caricature. Il aime le marbre, pas le stuc. Par ses explosions de colère, il veut briser le silence respectueux, le conformisme et l'unanimité qui suspendent tout jugement. Il choque, il me heurte parfois, mais c'est d'abord pour contraindre chacun à prendre position, à sortir du choeur des bien-pensants, des satisfaits. Il invite à s'interroger en esprit libre, quitte ensuite, examen effectué, à se laisser à nouveau emporter par les envolées de Malraux et les vers de Péguy, de Claudel et d'Aragon et à continuer d'admirer de Gaulle, l'écrivain et le politique. Ce que je fais.


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