Éditions des Saints Pères : la passion du manuscrit gagne les États-Unis

Nicolas Gary - 21.11.2017

Reportage - Editions Saints Pères - Saints Pères manuscrits - manuscrit numérisation Céline


Tout débuta avec un manuscrit d’Amélie Nothomb, pour aboutir 6 ans plus tard à l’ouverture d’une agence à New York. Les éditions des Saints Pères sont nées d’une envie, « et la littérature n’a pas de frontières ». Nicolas Tretiakow et Jessica Nelson, cofondateurs, écrivent un nouveau chapitre de cette histoire, et pas des moindres.




 

Les Saints Pères, un nom tout trouvé, pour évoquer les livres, mais également Paris, en tant que capitale de l’édition. Un projet qu’on leur disait irréalisable, impossible, « mais quand c’est impossible, il faut que Nicolas y parvienne », plaisante Jessica Nelson. Tous deux passionnés par la chose écrite, ils décident en 2011 de créer une maison d’édition inédite. « Nous avons commencé avec Amélie Nothomb, en reproduisant Hygiène de l’assassin, sous la forme d’un coffret en édition limitée. »
 

Pour insensé que soit le pari, le succès est au rendez-vous : nombre de grands auteurs comptent désormais dans leur catalogue, comme Apollinaire, Marcel Pagnol ou plus récemment Jean Cocteau, illustré par Buffet. Les Saints Pères restent un éditeur spécialisé dans la redécouverte de manuscrit : « Tout se passe comme si ces derniers dégageaient quelque chose de si fort, qu’ils en dépassent la barrière de la langue », note Nicolas Tretiakow.
 

Et pour cause : l’an passé, à la British Library, tous deux rencontrent l’une des directrices, qui leur parle du manuscrit original de Jane Eyre. Partiellement numérisé, ce dernier semble jeter un défi — et quand c’est possible… « Le projet était taillé pour nous, mais le défi n’en était pas moindre », se souvient Jessica Nelson. 1200 pages plus tard, et 1000 exemplaires imprimés, voici qu’ils tiennent leur galop d’essai. « Nous étions prêts, en novembre 2016, à nous lancer dans l’aventure britannique. »
 

Un an plus tard, un autre titan de la littérature intègre leur catalogue, pour accompagner le lancement aux États-Unis : The Great Gatsby, de Francis Scott Fitzgerald. « Nous cherchions des manuscrits de littérature anglo-saxonne, et Gatsby est devenue une évidence. » Une négociation entamée en amont avec les ayants droit, et voici que la reproduction — somptueuse, comme toujours — du texte manuscrit est proposée dans l’un de ces coffrets qui ont fait leur marque.
 

 

 

« Nous avons décidé de commencer par l’Angleterre, du fait de la proximité éditoriale, mais également pour des questions logistiques de distributions au sein de l’espace européen », se souvient Nicolas Tretiakow. Si le Brexit leur cause quelques froncements de sourcils, la création de la branche américaine implique une attention constante. « Nous avions commencé par les manuscrits français, mais nous avons toujours espéré ce développement international. Du fait de mes origines américaines, le monde anglo-saxon était aussi assez logique », poursuit Jessica Nelson.
 

Coups de cœur et coups de chance


Au cœur des publications des Saints Pères, « ce sont des coups de cœur, comme le Voyage au bout de la nuit ou L’Écume des jours : c’étaient des manuscrits marquants pour nous », précise Jessica Nelson. « La priorité, ce sont les coups de cœur. Et avec Gatsby, il y avait autant l’auteur que le personnage, le roman lui-même, cette proximité entre Fitzgerald et la France, et puis le film bien entendu. »
 

Un faisceau d’indices qui les a tous deux conduits à offrir aux publics britanniques, américains et français, de redécouvrir cette œuvre — et l’écriture même de Fitzgerald. « C’est probablement ce qui marque le plus : être face à l’écriture même. D’abord, parce que les auteurs parlent plus facilement de leur livre, une fois qu’il est abouti. 

Ensuite, les brouillons… ne sont que des brouillons, tant que l’œuvre n’a pas vécu sa propre existence », poursuit-elle.


Jean Giono La gloire de mon père
La gloire de mon père - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 


Ce fut par exemple le cas de La gloire de mon père. « Nicolas Pagnol nous a expliqué que la famille pensait n’avoir, jadis, au milieu des archives, que de “vulgaires” papiers. Il en a réalisé l’inventaire, avec son frère. Et au sein même de cet inventaire, il y a encore eu du classement et de l’assemblage à faire pour reproduire La Gloire », se souviennent-ils. « Et on les comprend, parce que c’est là tout l’enjeu : le travail préalable, d’écriture, de ratures et de corrections, tout cela ne prend de la valeur qu’une fois l’œuvre devenue importante, a posteriori… »
 

Le modèle économique, celui de la rareté — édition limitée, numérotée, dans un véritable écrin bleu, aux proportions démesurées — n’a pourtant pas fait l’unanimité. « Nous y avons cru, parce qu’on avait cette volonté de démocratiser des objets qui étaient l’apanage des chercheurs. Le public ne pouvait toujours y accéder : aujourd’hui, nous en avons fait des objets de collection, qui intéressent même les universitaires. »

 

Encore faut-il trouver les pistes pour dénicher ces perles. « Nous développons un réseau, avec le temps, qui se compose d’institutionnels, de collectionneurs privés. De fait, notre dimension patrimoniale intéresse particulièrement, parce que nous produisons nos propres numérisations de ces œuvres. Et l’on découvre aussi que des manuscrits majeurs — je dirais dans le Top 50 des ouvrages mondiaux — ne sont toujours pas numérisés », s’étonne encore Nicolas Tretiakow.
 

Un travail minutieux de numérisation


Cette dimension du travail reste la plus méconnue — et pourtant, représente la partie immergée de l’iceberg. « Nous disposons de notre propre matériel de numérisation, pour aboutir aux fichiers les plus qualitatifs possible. Il est possible, par exemple, que, dans la compression d’une image, la qualité pose problème. De même pour l’éclairage, qui doit être uniforme. Et certains documents sont particulièrement complexes à traiter », précise-t-il.
 

« D’autre part, il nous faut un standard de numérisation, pour donner à l’ensemble de nos livres une cohérence, cette ligne éditoriale et cette identité graphique propre. Pour ce faire, et dans le respect de l’intégrité de l’œuvre, nous avons nos propres outils. La lumière, la fragilité. » Soudain, le flash, né d’une numérisation en particulier : « Le livret militaire de Céline, c’est un souvenir magique : ce document est encore imprégné d’énergies de la guerre et des tranchées. Ça, ça force le respect. »
 

Ce professionnalisme, autant que le travail de sélection, a fini par payer : « Nous sommes désormais légitimes, je pense, et notre travail est reconnu. Les ayants droit nous font confiance, ils savent que notre objectif est de rendre hommage aux écrivains et de les faire rayonner encore autrement » savoure Jessica Nelson.
 

Voyage au bout de la nuit (Céline) manuscrit originel
Voyage au bout de la nuit - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

« Nous avons aussi acquis une expertise. Les Saints Pères avaient commencé avec des œuvres majeures de la littérature française, maintenant, nous attaquons les trésors anglo-saxons. Mais tout cela reste une niche, et il serait impossible de réaliser des tirages plus importants — il n’y aurait pas suffisamment de public », ajoute Nicolas Tretiakow.
 

Voilà quelques années, Les Saint Pères on également développé des produits dérivés de ces recherches dans les archives : la reproduction de la Marseillaise ou l’Appel du 18 juin, et même la tirade du nez d’Edmond Rostand, le tout sous cadre.
 

Avec un soin toujours très minutieux et particulier. « Ils revêtent une symbolique et un sens particulier — comme la lettre de Victor Hugo à Juliette Drouet. En fait, ils ont marqué l’histoire : notre maison apporte un moyen de se les réapproprier. Dans le cas du livre de Pagnol, par exemple, c’est une charge émotionnelle et affective qui s’ajoute. »
 

Dans le programme à venir, une édition de la Bible, «  presque aussi épuisante à réaliser que le Jane Eyre », assure Jessica Nelson en riant. 
 

Quant aux parutions de 2018, elles resteront secrètes. « Plusieurs manuscrits ont déjà été négociés. » On parle d’une carte de L’île mystérieuse, et bien d’autres encore. D’agréables surprises, sans aucun doute. En attendant, les Londoniens pourront retrouver les livres des Saints Pères dans la librairie Heywood Hill et à New York, chez The Strand.