Enlumineur de France : la magie des manuscrits entre tradition et modernité

Laure Besnier - 17.01.2018

Reportage - Enlumineur France - Métier Art Artisan - Artistes Graphisme Esthétisme


Il y a des métiers dont on n’imagine pas la longévité. C’est le cas des enlumineurs, un art né au Ve siècle environ et qui a perduré jusqu’au XVe siècle. Aujourd’hui, c’est encore une pratique enseignée, notamment par l’Institut Supérieur Européen de l’enluminure et du manuscrit (ISEEM), basé à Angers. Ce dernier forme au diplôme d’Enlumineur de France. Entre modernisation et tradition, quelques ateliers tentent de subsister. 

 

Alice Cornière travaillant sur un blason, Alys Art



« Aujourd'hui je dirai que 80% des personnes à qui je parle de mon travail ne connaissent pas du tout le mot "enluminure". » constate Alice Cornière, Enlumineur de France, dont l’atelier se situe à Nantes. Et pour cause : la pratique est très spécifique et date du Moyen-Âge. 
 

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« Par définition, l'enluminure est une peinture exécutée à la main qui illustre un texte. Le mot vient du latin "illuminare" qui signifie "mettre en lumière" (en référence à la feuille d'or qui orne les manuscrits) », explique Alice Cornière à ActuaLitté. De même, Inès Gougeon, Enlumineur de France et calligraphe, complète : « Pour réaliser une enluminure, le support utilisé au Moyen-Âge était du parchemin : peau de chèvre, veau, mouton, lapin… » De surcroît, « toutes les enluminures sont faites au pinceau et à main levée. » Mais qu’en est-il de la pratique aujourd’hui ? Comment peut-elle faire vivre ses artistes au XXIe siècle ? 


La réponse vient de Barbara de Monchy, directrice artistique de l’ISEEM et Maître Enlumineur, tient au mot-clé de « l’adaptation. » L’Institut, depuis sa création en 1981 par Philippe Petit, est le seul en Europe à délivrer le diplôme d’Enlumineur de France à assurer « une continuité historique ». Quelques enlumineurs pratiquent toutefois leur art sans ce diplôme. 

 

L’ISEEM délivre une formation payante de deux ans, avec des promotions contenant en moyenne 15 élèves, sélectionnés sur dossier, lettre de motivation, CV et entretien. Pour y entrer, il faut au moins éprouver un certain intérêt pour le Moyen-Âge, et plus largement pour l’esthétisme et le Beau. Comme les critères sont à la fois larges et spécifiques, les élèves viennent de tous les domaines, certains en reconversions, et sont âgés de 16 à 65 ans, nous explique Barbara de Monchy. Les intervenants sont des professionnels qui possèdent leur propre entreprise. Sont aussi délivrés des cours théoriques autour de l’histoire du livre, du symbolisme, de la technique…

Sans que l’on dispose des chiffres exacts, Barbara de Monchy nous précise qu’il y aurait sûrement une quarantaine d’ateliers d’enlumineurs en France, dirigés par des élèves sortis de l’école. L’une d’eux, Claire Biteau-Guillemain, dont l’atelier se trouve au Puy-du-Fou, est même devenue meilleure ouvrier de France, dans la catégorie enluminure. « D’autres élèves se lancent dans la pédagogie auprès d’associations ou dans des activités auprès des scolaires », spécifie la directrice artistique de l’ISEEM. 

Inès Gougeon


 

Un métier précieux, de patrimoine, qui permet d’entretenir, de restaurer les trésors du passé, mais aussi d’innover, de créer d’autres formes, d’autres techniques.  « Nous évaluons la modernisation graphique, l’adaptation contemporaine, l’illustration de livres, d’affiche, l’apport décoratif du style graphique en dehors du livre, sur les objets, dans la décoration intérieure. On peut s’adapter aux demandes. L’enluminure est avant tout un art graphique. » raconte la Maître Enlumineur. 

 

Si certains élèves décident de travailler la technique, le style, et de s’inscrire dans une tradition, Barbara de Monchy précise que l’enluminure, avec les évolutions techniques et historiques, continue de s’adapter à son temps. D’autres élèves se concentrent sur la création, l’interprétation. En nourrissant ces compétences artistiques, « l’enluminure a encore de beaux jours devant elle. »
 

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Des beaux jours, pourtant fragiles pour certains. La preuve : Inès Gougeon et Alice Cornière peinent à vivre uniquement de leur passion. C’est qu’il est « difficile aujourd'hui d'être enlumineur en France. » Toutes deux ont pourtant deux approches différentes du métier : la première aime les « créations modernes », tandis que la seconde préfère les créations au « style très classique. » 

Inès Gougeon propose des « créations encadrées : enluminures, créations au stylo-bille, au crayon, au stylo à encre de Chine. Je réalise également des magnets (aimants), cartes postales, cartes à encadrer, marque-pages, le tout 100% fait main ou en édition limitée. » précise-t-elle. Elle travaille sur commande, notamment de personnes ayant découvert son art lors d’expositions. « Les amateurs d'enluminure sont habitués à voir des enluminures de style médiéval. », la nouveauté leur plaît donc, remarque l’Enlumineur. 

Elle nous décrit, par ailleurs, sa technique de travail : « Je réalise d'abord mon dessin sur papier, que je reporte ensuite sur mon support. Une fois le dessin reporté, je commence par la pose de feuille d'or, puis je passe à la mise en couleurs. J'utilise des pigments en poudre, que je mélange avec une recette médiévale pour pouvoir les appliquer au pinceau sur mon support. Une fois la mise en couleurs terminée, j'ajoute tous les détails ainsi que tous les contours au pinceau et à main levée. Ensuite je fais des retouches lorsque c'est nécessaire pour finaliser l'enluminure. »

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De son côté, Alice Cornière essaye de travailler avec « les méthodes médiévales (pigments, parchemin) » même si c’est « assez difficile, car certains pigments de l'époque étaient extrêmement toxiques (Blanc de plomb, orpiment, cinabre etc.) donc je les remplace par des pigments de synthèse. Mais je travaille aussi avec des pigments naturels (Indigo, ocres, pastel etc.). Pour le parchemin, j'utilise de la peau de chèvre. Pour tout le reste (pinceaux, brosses, crayons, mortier, plaque de verre etc.) c'est du matériel moderne qui n'a rien de médiéval ! » lance-t-elle. 

 

En plus de vendre des enluminures, elle vend également des marques-pages - son « best seller » - des kits d'enluminure ou encore des cartes postales. Elle donne aussi des cours. Tout comme Inès Gougeon, elle reçoit des commandes. 

 

Quand on lui demande comment elle modernise son art, elle nous répond qu’elle ne le fait pas vraiment. « Je préfère la technique à la création. J'aime passer du temps à chercher quelles couleurs ont été utilisées, faire des essais pour obtenir le même résultat que sur l'enluminure originale. ». Résultat, elle reste encore « très traditionnelle ». 

 

Il y a donc deux écoles, orientées soit vers la création contemporaine soit vers le perfectionnement technique traditionnel. Malgré tout, ce métier-passion reste fragile. Alice Cornière conclut ainsi : « Je pense que le métier peut perdurer quand plus de monde connaîtra l'enluminure ». 

 

 




Commentaires

Que de merveilles !
quel travail magnigique

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