Entre artisanat et création : "La reliure est un métier d'équilibre"

Association Effervescence - 15.04.2014

Reportage - reliure - livres - entretien


Chaque semaine, ActuaLitté, en partenariat avec l'association Effervescence, réunissant les étudiants et anciens élèves du master Édition et Audiovisuel de Paris-Sorbonne, vous donne rendez-vous : retrouvez dans les colonnes de notre magazine une chronique, réalisée par les étudiants de la formation, racontant la vie du master et de l'association. 

 

Cette semaine, les relieurs qui ont mis en valeur l'ouvrage des Uchroniques vous racontent leur passion.

 

En effet, les étudiants de la promotion Édition ont demandé à cinq relieurs, diplômées de l'école Estienne, de réaliser chacune une reliure originale sur l'ouvrage Le jour où le mur de Berlin n'est pas tombé – et tous ceux qui suivirent. Pour nous faire découvrir la reliure contemporaine, trois d'entre elles nous racontent aujourd'hui leur parcours, ainsi que leur travail en collaboration avec Les Uchroniques.

 

 

Comment en êtes-vous arrivées à vouloir faire de la reliure votre métier ? 

 

Marion Huchet : Après être passée par une mise à niveau en art appliqué et découvert le monde du design et de la pub, j'ai préféré me tourner vers le milieu de l'artisanat, et ainsi renouer avec mon choix professionnel initial : restaurer des ouvrages anciens. À Estienne, j'ai découvert la technique mais aussi la création. Je jongle maintenant avec toutes ces connaissances, et c'est très enrichissant !

 

Lucie Racineux : À chaque fois que je dis que je suis relieur, il y a toujours ce « oh », mi-étonné, mi-admiratif – du moins je le suppose – ou plutôt, ce « ach so ». Pourquoi une française comme moi est-elle partie faire de la reliure à Berlin ? 

 

J'ai toujours été entourée de livres. Pas spécialement de beaux livres ; chez moi, les livres sont avant tout lus et relus. Si j'ai appris la reliure d'art, c'est avant tout l'artisanat qui m'a attirée. Après mon bac, je suis entrée à l'école Estienne, un peu par hasard, sans trop savoir ce que je voulais étudier après. Le mercredi, nous avions des initiations aux différents métiers d'art enseignés à l'école ; c'est à cette occasion que je suis entrée dans l'atelier de reliure. Il y avait ces papiers fraîchement marbrés suspendus partout, ces tiroirs en bois, les presses, les étaux, l'odeur de colle. Tout cela m'a immédiatement fascinée. 

 

Après mon diplôme, j'avais besoin de prendre du recul, et j'ai décidé de partir en Allemagne faire  un stage, chez n'importe quel relieur allemand qui voudrait de moi. 

 

Si j'apprécie l'art, le graphisme, c'est avant tout l'aspect technique que j'aime dans ce métier. La précision, la compréhension des matériaux, l'expérimentation technique. Essayer d'atteindre une certaine perfection : quelle jubilation de fermer une boîte et de sentir ce petit appel d'air au moment où le couvercle tombe ! Puis vient le fait de travailler avec de belles choses, avec pour but de les rendre plus belles encore. Les papiers, le cuir, les gravures… on travaille vraiment avec le beau. 

 

 

 

Reliure réalisée par Marion Huchet

 

 

Lorsque vous concevez vos reliures, comment se déroule le processus de réflexion ? 

 

Amélie Bossard : Le travail de création en reliure a ceci de particulier : il se base sur une œuvre déjà existante. Chaque intervention est ainsi guidée par l'interprétation personnelle d'un texte, d'illustrations ou de photographies. Les émotions suscitées sont alors évoquées par une composition, une structure, une couleur, un matériau... L'objet livre se pense comme un tout. Plus qu'une enveloppe de protection, la reliure donne à voir un texte, modélise une pensée ou un sentiment.

 

Lucie Racineux : La reliure est un métier d'équilibre. On nous donne un ouvrage qui a déjà un format, une qualité de papier, une époque. On ne part pas de zéro. Le défi est de réussir à assimiler l'ouvrage, tout en laissant son contenu un peu en retrait pour se laisser une certaine liberté d'interprétation. Et en parallèle, il faut toujours réfléchir aux aspects techniques : le livre doit pouvoir s'ouvrir parfaitement, avoir un titre lisible, être maniable. Le point de départ est parfois aussi une question purement technique, l'envie de tester une structure, un matériau…  Je pense que la curiosité et le goût de l'expérimentation sont nécessaires. 

 

Ce qui m'intéresse dans la reliure, ce n'est pas de plaquer un décor. Dans les catalogues de reliure d'art, les reliures sont très souvent représentées les deux plats ouverts, comme un tableau. Je trouve qu'il ne faut pas oublier qu'une reliure, c'est un livre avant tout. 

 

 

 

Reliure réalisée par Amélie Bossard

 

 

Combien de temps avez-vous mis pour réaliser votre reliure pour Les Uchroniques ? Quelles techniques avez-vous utilisées ?

 

Marion Huchet : J'ai adoré travaillé sur l'ouvrage des Uchroniques. Il y avait du challenge : le temps imparti était très court. Ma réflexion principale a été de trouver un système de reliure rapide à faire, avec un décor n'imposant pas de machine ou d'espace de travail. En effet, j'ai pu relier l'ouvrage assez rapidement en atelier et m'attarder ensuite sur la broderie (que je pouvais avancer chez moi, devant la télé, dans le train, etc.). J'ai relié l'ouvrage en environ vingt heures.

 

Amélie Bossard : Il m'a fallu une dizaine de jours pour concevoir la maquette et réaliser la reliure finale. Au départ, je n'avais pas d'idée prédéfinie en ce qui concerne le type de reliure que j'allais réaliser. Pour le décor, je voulais travailler sur la notion de mur ou de brique et, après plusieurs tests, j'en suis arrivée à réaliser ce transfert sur carton brut. La structure à plats rapportés s'est imposée d'elle-même lorsque j'ai trouvé, pour le dos, un papier  qui rappelait les transferts des plats du livre.

 

Lucie Racineux : Je n'avais qu'une semaine pour réaliser ma reliure, et j'ai également eu peu de temps pour la concevoir. Au départ, j'ai été très studieuse, je suis allée visiter le mémorial du Mur et autres sites à Berlin, j'ai pris des notes, j'avais toujours mon petit carnet rouge sur moi. Mais je dois dire que le véritable point de départ a surtout été une lubie. Je rêvais de pouvoir dorer les tranches du livre en orange, et tout dans le livre s'y prêtait tellement bien (son contenu, son format, le type de papier) que je n'ai pas pu résister, malgré mes réticences « éthiques » – puisque le livre en est irrémédiablement modifié. Le reste a découlé de ce choix initial : des tons gris et noirs en contraste avec cet orange, une pièce de titre orange, avec un rappel de l'inclinaison du titre original.

 

Les cinq reliures originales sur le stand des Uchroniques au Salon du livre

 

 

Lorsqu'on regarde vos cinq reliures, on remarque tout de suite cinq styles différents. Comment reconnaît-on le style d'un relieur ?

 

Lucie Racineux : Il est intéressant de constater comment un même ouvrage a été interprété par cinq relieurs différents. Alors même que nous nous sommes donné une contrainte commune, à savoir utiliser un papier orange, nos reliures sont très différentes. Je n'ai vu que des photos des autres reliures, mais je peux parfaitement dire qui a fait quoi. Il est difficile de dire précisément à quoi cela tient, un détail technique, un type de structure, un matériau, une forme. Nous avons chacune notre réflexion, certes, mais aussi nos préférences et nos goûts.

 

Marion Huchet : Nous avons toutes les cinq des matériaux de prédilection, des manières de travailler et des influences différentes. Je suis par exemple attirée par les matières comme le bois, le tissu, et j'ai un travail assez plastique. Le style, je pense, vient avec les multitudes d'expérimentations qui nous permettront de trouver notre signature, l'élément de la reliure qui nous identifiera. 

 

Amélie Bossard : Entre relieurs, nous nous étions donné comme contrainte l'emploi des couleurs bleu et orange, et l'utilisation du papier comme partie intégrante de la structure ou du décor. Cela fait que même si nos reliures sont très différentes, je trouve qu'elles forment une belle harmonie lorsqu'elles sont rassemblées.

 

 

 

 

Reliure réalisée par Lucie Racineux

 

 

Pour finir, une question spéciale pour Lucie : ta reliure a été vendue dès le premier jour du Salon du livre ! Quelle a été ta réaction ?

 

Lucie Racineux : Quand j'ai appris que quelqu'un avait acheté ma reliure, j'ai été tellement surprise ! Jusque-là, j'avais un peu oublié cette réalité : on peut gagner de l'argent avec ce métier, en faisant ce que l'on aime. Depuis, je suis extrêmement motivée pour réitérer l'expérience, pour essayer, ici en Allemagne, de faire de la reliure d'art. Qui sait, d'ici vingt ans, il y aura peut-être une colonie de relieurs par ici… Ce ne sont pas les artistes qui manquent.

 

 

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Afin de voir de vos propres yeux les quatre reliures qui n'ont pas encore trouvé leur heureux acquéreur, vous avez jusqu'au 27 avril pour vous rendre à l'exposition DuVent. En plus de ces reliures, vous y trouverez exposées les œuvres de nombreux illustrateurs du livre des Uchroniques. (Librairie-galerie BD SPIRIT, 10, rue Ramey, 75018 PARIS. Ouvert du mardi au dimanche de 11 heures à 20 heures.)

 

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