Entre libraires de Suisse, Belgique, France et Québec, tant à partager

Nicolas Gary - 03.05.2019

Reportage - libraires francophonie - Genève éditeurs libraires - échanges partages libraires


SDLGENEVE19 – Sans se mesurer au fellowship qu’organisent les éditeurs québécois dans le cadre du Salon du livre de Montréal, le salon du livre de Genève a fait la part belle aux libraires de la francophonie. Renouvelant la matinée de rencontres avec les éditeurs suisses romands, les assises de l’édition, volet professionnel de la manifestation, a enrichi son projet. En plus d'une matinée avec les éditeurs suisses romands, une soirée exceptionnelle, au Musée Voltaire, était au programme.

Editeurs suisses et libraires francophones
Hadi Barkat (Editions Helvetiq) et Bernardette Renard (Librairie du Centre Ferney-Voltaire)
 

Parler de la librairie, en mêlant les voix suisses, françaises, belges et québécoises, tout en découvrant les manuscrits originaux de François-Marie Arouet, alias Voltaire, ça ressemble à un déballage de cadeau au matin de Noël. En effet, une trentaine de libraires de la francophonie étaient réunis ce 2 mai au soir pour échanger et partager leurs expériences — incluant Isabelle Lemarchand de La Page (Londres - UK) et Montse Porta, Jaimes (Barcelone).

Musée Voltaire - Genève
porte-plume de voyage de Voltaire... juste pour le plaisir

 
« Nous avons cherché, en premier lieu, à permettre la rencontre de ces professionnels, dans un endroit que même les libraires de Suisse ont eu plaisir à découvrir », indique Delphine Hayim, en charge des assises, coorganisées par ActuaLitté. « Spécialisés en BD, généralistes, galeries, nous avions aussi une volonté de diversité dans le choix de nos invités. » 
 

Séduire les lecteurs, partager les bonnes pratiques


Pour cette première édition, les échanges de la soirée avaient pour thématique l’attractivité de la librairie : réinventer et repenser la relation aux clients, et plus encore parvenir à capter l’attention. « Les gens, dans toutes les capitales, ou les grandes villes, sont constamment sollicités », indique Claire Renaud, de la librairie-galerie Atmosphère à Genève. « Moi, je m’efforce de leur offrir du temps, une pause dans leur vie, pour découvrir les trésors que nous abritons. »

Attirer, certes, cela commence par « savoir sourire, se montrer commerçant », relèvera Wilfrid Séjeau (Le Cyprès et Gens de la Lune à Nevers - France), président du réseau Initiales — très tourné vers la francophonie. « On entend et rencontre encore trop d’établissements où les libraires peuvent maîtriser leur sujet, mais manquent d’échanges avec leurs clients — du sens du commerce. Et cela passe par la formation, évidemment. »

Car les exemples d’initiatives audacieuses, elles, ne manquent pas : Yasmina Giaquinto-Carron (Baobab à Martigny - Suisse) ose même les soirées payantes. « Lors d’une soirée italienne, nous avons demandé un droit d’entrée de 40 francs (35 €) : nous avions sollicité une trattoria pour le buffet, proposé une lecture en italien et même installé une Fiat 500 et une Vespa dans la librairie, pour l’ambiance. »
 

Le coût (coup ?) de la culture


Payer pour accéder à une rencontre, cela interroge : Olivier Verschueren de Livre aux Trésors (Liège - Belgique), pèse le pour et le contre. « La gratuité des musées, par exemple, c’est un idéal. Pour une librairie, il y a une certaine habitude, une tradition de l’accès libre durant les rencontres. » Karine Henry de Comme un roman (Paris) évoque « une question éthique. J’ignore comment cela pourrait être reçu », entraînant quelques réticences à opérer cette bascule, ne serait-ce que pour certains événements.

Pourtant, l’idée qui court que de rémunérer les auteurs durant les interventions en librairie — chose qui se fait déjà en Allemagne — implique « un changement de paradigme. Cela pourrait justifier de réfléchir à des événements payants, mais on ne peut demander au libraire d’assumer à lui seul ces frais », souligne Maya Flandin de Vivement dimanche (Lyon - France). 

Reconquérir les centres-villes est pourtant un enjeu commun. Jacques-Etienne Ully, gérant de trois établissements Folies d’encre en Seine–Saint-Denis et Val de Marne indique être parvenu à attirer une clientèle de préados avec « des ateliers tournés autour des loisirs créatifs. Nous avons mis en place des séances facturées 15 €, ce qui n’est pas une somme anecdotique pour notre territoire, et qui fonctionnent ». 
 

Créer des liens avec son environnement


Passer par des produits autres que le livre, pour améliorer les marges très faibles de la librairie, l’idée fait son chemin. Olivier Boisvert (Gallimard, Montréal - Québec) évoque pour sa part un partenariat avec le théâtre proche de la librairie. « Nous proposons une éditorialisation en fonction des pièces programmées, choisissant des titres qui sont vendus par le théâtre de Quat’Sous. Cela nous permet d’exister chez eux, et de toucher une autre clientèle. Et de faire des ventes supplémentaires, bien entendu. »

Pour Julie Houillon (Momie à Clermont-Ferrand - France), membre du réseau CanalBD, c’est par le cinéma que cette coopération passe. « C’est avec le cinéma que nous travaillons : on offre des places gratuites, à trouver grâce à un faisceau d’indices, cachées dans notre librairie. » En retour, le cinéma renvoie un flux de visiteurs, attiré par les sélections de titres qu’effectue la librairie. 

Tisser des liens, en somme, comme les livres en l’air, sur le modèle du café suspendu qu'Ann Dürr du Boulevard (Genève), librairie coopérative, et résolument sociale, a instauré.

Et plus encore : « L’idée globale, c’est de constituer une toile d’araignée, parce que l’on ne peut plus attendre que les clients viennent à nous : il faut travailler avec les autres commerçants de la ville, et les voir comme des partenaires », pointe Lydie Zannini, Le Théâtre (Bourg-en-Bresse - France). Voilà quelques années qu’elle propose « de mettre les auteurs sur le trottoir ». L’expression fait rire, bien que littérale.

« La première année, nous avons sollicité le charcutier pour avoir quelque chose à grignoter, une pâtisserie a apporté des douceurs… et une voisine a apporté du thé. » L’opération était lancée, et reconduite désormais avec un soutien de la ville, pour installer quelques tables, sur le trottoir. Et voici comment le cours de Verdun, au printemps, s’anime.
 

 
Quant à la découverte des précieux manuscrits et objets ayant appartenu au patriarche de Ferney que possède le Musée Voltaire, « c’est magique », relève Christophe Piller, de Librophoros (Fribourg - Suisse). Nous y reviendrons dans un prochain article, mais il fait reconnaître que découvrir l’un des bonnets de nuit du philosophe a quelque chose de particulièrement émouvant.

Au lendemain matin, les choses ne sont pas moins sérieuses : c’est avec les éditeurs suisses romands que les libraires français et belges ont rendez-vous. Organisée pour la première fois en 2018, cette matinée offre une occasion unique de découvrir des catalogues « qui auraient pu passer à la trappe, dans le flot d’informations », savoure Montse Porta (Jaimes, Barcelone - Espagne).
 

Le contact humain, impossible à dématérialiser


« Ce qui nous manque le plus, à nous libraires, c’est le temps. Alors, pouvoir le prendre dans un contexte aussi agréable que celui de la villa Sarasin… Ce sont des maisons que l’on connaît pour certaines, autant qu’on les découvre finalement : avoir l’éditeur face à soi, cela change beaucoup d’une simple lettre d’information par email », continue-t-elle. 

« Se rencontrer, entre nous libraires, c’est essentiel. Cela favorise le partage. Pouvoir écouter ceux qui produisent les livres, cela apporte l’inspiration pour ouvrir de nouveaux rayons. Et quel plaisir de les entendre parler de leurs coups de cœur. »

Editeurs suisses et libraires francophones

 
Assurément, et pourtant la matinée déborde assez facilement sur des sujets plus généraux : on parle d’Amazon, de la Fnac, des problématiques respectives des métiers, de la nécessité de mieux se connaître. Pour Olivier Babel, secrétaire général de l’ASDEL, cette nouvelle édition « atteste du besoin de créer des réseaux, autres que purement professionnels. L’opportunité pour les éditeurs suisses romands de rencontrer une quinzaine de libraires, c’est celle de faire connaissance, avant tout ».

Surtout que l’Association suisse des diffuseurs, éditeurs et libraires a su, en 2019, concrétiser les échanges de 2018, en impulsant La Quinzaine du livre suisse. « Le but avoué est de convaincre d’autres librairies d’y prendre part en 2020. Nul doute qu’un tel moment accorde aux éditeurs une véritable vitrine pour convaincre les libraires par la suite », reconnait-il.

Et puis, entre deux livres, on parle de ses dernières lectures, on se conseille et recommande des découvertes de livres. Quoi de plus normal, finalement ?
 

La mutualisation des expériences, ou le temps retrouvé


Venu plus comme observateur, Arnault Costilhes, secrétaire général du groupement de librairies Initiales, apprécie « tout instant qui encadre des partages entre professionnels. Entre les discussions d’hier — que nous aurions aisément pu prolonger plus tard encore dans la soirée ! – et la découverte des catalogues de chacun ce matin, tout converge vers une compréhension mutuelle ». Et de suggérer qu’il serait bon de recommencer... c'est bien noté.

Julie Houillon poursuit : « En tant que libraire BD, nous développons le secteur jeunesse, et j’ai trouvé des maisons avec des livres très intéressants. Il faut maintenant faire le tri, pour savoir ce que l’on choisira de défendre. Dans tous les cas, c’est passionnant de les découvrir et de les écouter. » 

Lydie Zannini confirme : « Le plus merveilleux, c’est l’enthousiasme dont ces maisons font preuve. Il y a ici un optimisme qui donne la pêche ! »

Editeurs suisses et libraires francophones
Editions Zoé : Isabelle Coutau et Lydie Zannini échangent
 

Avec un sourire, Aurélia Maillard Despont, représentante de la section Littérature et société au sein de la Fondation Pro Helvetia, par qui le financement de cette opération est rendu possible, savoure « l’excellence du projet, confirmée encore ce matin. Cela apporte une place supplémentaire aux professionnels tout en revalorisant l’ensemble du Salon du livre ». 

Et d’ajouter : « C’est aussi un témoignage de respect, pour le métier de libraire et d’éditeur que de les accueillir dans ces conditions, et de tout mettre en œuvre pour leur accorder un temps privilégié. C’est ainsi que l’on construit des relations durables — sans parler de surdiffusion, il devient nécessaire d’inventer d’autres formats de présentation des livres. Tout en déchargeant les éditeurs de cette dimension de relation individuelle pour laquelle ils manquent de temps. »

Une cinquantaine de participants, éditeurs et libraires, auront, entre café et croissants, eu l'opportunité d'y remédier...


photos : ActuaLitté, CC BY SA 2.0


Commentaires
Merci de ce beau travail !trous jours passionnants .
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