Exposition La pente de la rêverie : Victor Hugo dans l’infini

Elodie Pinguet - 18.11.2016

Reportage - Victor Hugo poème - La pente de la rêverie - expostion maison Victor Hugo


À la maison de Victor Hugo s’est ouverte l’exposition La pente de la rêverie, accessible jusqu’au 23 avril 2017. Elle présente une vision multiple du poème de Victor Hugo, à travers les yeux de lycéens et d’artistes contemporains. Il est temps d’embarquer à travers le temps, la rêverie et l’infini.

 

Photographies de Jean-Christophe Ballot

 

 

« La pente de la rêverie » est ce poème oublié du recueil Les Feuilles d’automne, publié en 1831. Considéré par beaucoup comme le premier texte visionnaire de Victor Hugo, il annonçait même les grands poèmes de l’exil selon Baudelaire. Pour son exposition, le commissaire Vincent Gille a  réuni l’académie de Créteil, deux artistes et  plusieurs poètes contemporains avec le concours de la Maison des écrivains et de la littérature. Un résultat probant, étonnant, qui apporte une vision moderne et personnelle à la lecture du poème.

 

Dans l’œil des lycéens

 

En 2014 pour les épreuves de français, les élèves de première S et ES en France planchent sur un commentaire du poème « Crépuscule » de Victor Hugo. C’est la désillusion générale pour les élèves et Victor Hugo devient la risée des réseaux sociaux. Poète méconnu, incompris par la jeune génération ?

 

Au printemps 2015, Vincent Gille choisit de s’associer avec l’académie de Créteil pour un projet d'exposition, avec la volonté d'intégrer les élèves de 10 classes de lycées généraux et professionnels. Tout débutera à l’automne : les classes découvrent le poème, lu par un comédien, et le trouvent « effrayant ». Durant l'année scolaire, chacune travaillera à exprimer plus en détail ce que le texte d'Hugo leur a inspiré. C'est cet aboutissement que nous découvrons aujourd'hui.

 

Les rendus finaux sont variés, de la photo, des vidéos, de la couture et même du dessin et une chanson. Au lycée Henri-Wallon à Aubervilliers, les élèves de seconde ont choisi d’associer plusieurs idées et de présenter une réalisation 3D du poème. Les professeurs ont laissé libre court à l’imagination : « Ils ont fait un brainstorming par groupe. Certains ont eu l’idée de la spirale, d’autres des portes puisqu’à la fin le poète est dans l’infini et voit tous les possibles s’ouvrir devant lui. Un autre a eu l’idée de la pente et un dernier de la fenêtre, le début du poème », raconte leur professeur. 

 

Les secondes Métiers de la mode et du vêtement du lycée La Source de Nogent-sur-Marne ont réalisé plusieurs boléros. Le plus compliqué aura été la compréhension du poème, expliquent-ils : « La façon dont il est écrit, plein de sous-entendus et sans phrases claires. » Chaque vêtement découle cependant de quelques vers du poème. Celui d’Angèle s'inspire des ténèbres : « J’ai travaillé avec la lumière pour qu’on fasse ressortir la dentelle et j’ai fait tout un col en plumes parce que je voulais rappeler le corbeau, l’animal qui représente un peu la mort et donc les ténèbres. » Gustave, lui, a privilégié « la lumière à travers la matière ».

 

Bientôt autour de moi les ténèbres s'accrurent,/L'horizon se perdit, les formes disparurent,/Et l'homme avec la chose et l'être avec l'esprit/Flottèrent à mon souffle, et le frisson me prit - Boléro lycée La Source

 

 

Une classe s'est lancée dans l'écriture d’invention, imaginant une partie perdue du poème, et la représente en vidéo. La Première Bac pro photo du lycée Suger à Saint-Denis questionne avec des photographies disposées en point d’interrogation : par cette mise en scène, les élèves ont mis en avant « l’incertitude du poème, du poète mais aussi des élèves au moment du travail ». Les élèves par petits groupes ont essayé de « montrer ce qu’ils voyaient à travers le poème. Chaque photo est associée à un vers, une idée ou une strophe ». Un travail de photographie et de retouche, alimenté par leurs propres promenades, et voici « une déambulation parisienne à l’intérieur d’un rêve où chaque image est une apparition comme chaque strophe est une apparition pour le poète ». Un œil, et voilà un poète visionnaire et de l’invisible rendu visible par l’interprétation.

 

Certains ont opté pour le dessin comme les élèves de MANAA (mise à niveau en arts appliqués) du lycée La Source, d’autres pour la chanson. Au lycée professionnel Louise-Michel d’Épinay-sur-Seine, des élèves de Première Gestion-administration ont voulu « moderniser le poème et se lancer dans le rap », avec une « traduction » du poème de Victor Hugo. Et la magie opère : une musique réussie et des visiteurs enthousiastes. Pour leur professeure de français « ça casse un peu les stéréotype que l’on peut avoir sur le 93 ». Des projets différents mais qui subliment tous à leur manière le poème de Victor Hugo.

 

Un poème d’architecture visionnaire

 

Sur les trois salles de l’exposition, la deuxième parle d’architecture, thème très présent dans « La pente de la rêverie ». Le commissaire explique : « En le lisant je me suis dit que ça ne pouvait pas être simplement dans sa tête, dans son imagination, que ça correspondait forcément à des choses qui étaient dans l’air du temps à son époque. » Plusieurs peintres contemporains de Victor Hugo se côtoient, John Martin et son Festin de Balthazar, François de Nomé avec Daniel dans la fosse aux lions ou encore Piranèse et ses Vues de Rome.

 

Victor Hugo lui-même est présent avec quelques œuvres, « des architectures puisées dans notre collection », comme La Ville morte « où l’on voit des tours et des flèches de cathédrale surgir de la nuit » ou encore Chaussée « qui est un morceau d’un dessin plus vaste, on ne sait pas où cette route va, si elle descend, si elle monte, on est dans l’incertitude quant à la pente au bout du voyage ».

 

Une vision artistique et contemporaine

 

Si les élèves ont planché, des artistes contemporains ont également été mis à l'épreuve. Anne Slacik et Jean-Christophe Ballot ont ainsi livré leur lecture du poème. Habituée à travailler avec des poètes contemporains, Anne Slacik a peint cinq œuvres, La Pente de la rêverie I, II, III, IV et V ainsi qu’un livre calligraphié. Elle a également réutilisé une ancienne œuvre, Prometeo, car cette dernière illustrait parfaitement le « flot vermeil » de Victor Hugo.

 

Ses toiles n’ont pas été peintes « dans le sens de l’illustration » alors que « l’autre artiste a vraiment illustré. Moi c’est un peu le contrepied : comment se projeter dans le poème avec la peinture ». Anne Slacik voit la pente de la rêverie un peu comme une balade, « il faut promener les gens, il faut les entraîner, et je pense que la peinture abstraite entraîne le regard ». 

 

La Seine ainsi que moi laissait son flot vermeil/Suivre nonchalamment sa pente, et le soleil/Faisait évaporer à la fois sur les grèves/L'eau du fleuve en brouillards et ma pensée en rêves !

Anne Slacik devant Prometeo

 

 

Vincent Gille qualifie Jean-Christophe Ballot de photographe « plutôt de paysages ». À la lecture d'Hugo, il s'est alors « plongé dans ses archives et a trouvé des photos qui à ses yeux illustraient plus ou moins littéralement certains vers du poème et a réalisé cette installation comme un cheminement à travers le poème ». Les clichés se suivent, s’emboîtent dans une chaîne et sont légendées du vers qu’elles représentent.

 

Avec la maison des écrivains et de la littérature, huit poètes contemporains ont enregistré des vidéos présentées à l’exposition. Chaque homme et femme a écrit « des textes très divers sur le poème de Victor Hugo, aucun des gens à qui l'on a fait appel n’a eu de rejet par rapport au poème. Les poètes ont exprimé plus de réserve quant à l’intérêt de confier sa vision du monde à la rêverie », poursuit le commissaire.

 

Sur fond de mise en scène originale, l’exposition La pente de la rêverie nous entraîne dans un tourbillon d’architecture et de points de vue différents. Une idée ambitieuse qui aura demandé un an de travail à ses acteurs, pour un rendu personnel, mêlant des visions d’élèves et points de vue d’artistes.