Féminisme, contes et érotisme : Les Petites Manies d'Isabelle Pellouin

Antoine Oury - 24.01.2020

Reportage - Isabelle Pellouin - Les Petites Manies - Herland livre


Faire de chaque œuvre un livre unique devrait motiver tout éditeur digne de ce nom. Isabelle Pellouin, avec sa maison d'édition Les Petites Manies, fait en sorte que chaque exemplaire soit unique. En 18 années d'existence, elle a porté peu de livres, mais en s'investissant totalement pour chacun d'entre eux. Qu'il s'agisse d'une version illustrée du Corbeau d'Oscar Wilde ou d'une réédition très spéciale de l'utopie féministe Herland, de Charlotte Perkins Gilman.

Les Petites Manies
Herland, de Charlotte Perkins Gilman, édition Les Petites Manies, avec un dessin d'Isabelle Pellouin
 

Le lecteur du Corbeau d'Oscar Wilde, dans l'édition des Petites Manies, n'aura pas entre les mains le même livre que son voisin, littéralement. Chaque exemplaire de cet ouvrage a en effet été intégralement fabriqué par Isabelle Pellouin, des couvertures sérigraphiées aux illustrations signées de sa main, en passant par la reliure des pages, à la machine à coudre, puis de l'ouvrage dans son ensemble.

Des Petites Manies aux petites mains, il n'y a pas grande différence : la plupart des titres du catalogue de la maison demandent plusieurs jours de travail à l'éditrice, Isabelle Pellouin, pour la seule fabrication. Aussi, la grande majorité est proposée en édition très limitée, entre 50 et 100 exemplaires. « Mon but n'est pas d'être une usine », nous explique-t-elle, « c'est de créer des choses, de les vendre, mais aussi de me renouveler, d'avoir de nouveaux projets ».

Le Corbeau et un écran utilisé pour la sérigraphie
 

Dans un petit local situé à Caen, géré par l'association L'encrage dont elle fait partie, Isabelle Pellouin, réalise ses sérigraphies, profitant de l'équipement et la place mise à disposition. Sa maison d'édition, elle l'a créé il y a 18 ans, alors en 5e année aux Beaux-Arts de Caen, pour publier des textes érotiques : « J'écrivais quelques textes moi-même, mais j'ai également publié des écrits de Marie-Laure Dagoit, dans une perspective assez féministe », se souvient-elle.
 

Le livre comme un geste artistique


Une autre collection de la maison, les « Mignardises », prolonge ce goût de l'artisanat : un conte traditionnel, proposé « dans sa version la plus atroce, de préférence » sous la forme d'un livre miniature, se retrouve mis en boite, accompagné d'un petit objet, fait main, emblématique. Par exemple, une petite clé ensanglantée pour Barbe-Bleue, le lit de Poucette pour le conte d'Andersen ou encore un petit bonhomme de pain d'épices pour le conte qui le met en scène. La boite pour le tout, des dimensions d'un gros paquet d'allumettes, est réalisée en sérigraphie, de manière artisanale, et les textes sont illustrés par Pellouin elle-même. Le tout en 50 exemplaires.

« Quand j'étais aux Beaux-Arts, j'ai découvert la résine, et j'ai pu assouvir un de mes fantasmes : créer plein de petites chaussures, les paires des Barbies me fascinent depuis que je suis toute petite. J'avais découvert le texte de Nathalie Quintane, Chaussure [publié chez P.O.L en 1997, Ndlr], alors j'ai eu l'idée de proposer ces petites paires dans des boites, accompagnées par un extrait de son texte. Quelques années plus tard, j'ai eu la chance de la rencontrer, et j'ai pu lui en offrir une », souligne Isabelle Pellouin. 

À l'occasion d'un salon du livre jeunesse, à Rouen, elle déclinera ce concept artistique pour créer la collection « Mignardises », suivie un peu plus tard par « La Passerelle ». Cette dernière s'appuie aussi sur un objet lié à un livre, en un peu plus grand : « C'est venu, car j'ai fait un doudou en laine pour mon garçon... Et j'ai continué pour faire une autre mise en scène de la littérature, destinée aux enfants et aux adultes. » Une petite poule rousse, la souris verte ou encore le chat botté ont ainsi rejoint la compagnie des Petites Manies...

Les Petites Manies
Dans l'atelier de l'association L'encrage (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


Le catalogue de la maison d'édition reflète la pratique artistique multiple qui est celle de sa fondatrice : « J'ai toujours fait de la couture, du tricot, de la broderie, du dessin, de la peinture... C'est aussi une éducation, celle de ma grand-mère, qui m'a appris à faire de la peinture, à tricoter, puis de ma mère, qui m'a appris à coudre. Ma mère et ma grand-mère étaient paysannes, elles faisaient du tricot et de la couture pour faire des vêtements, ma perspective est artistique, mais pas si éloignée de sa source, finalement. »
 

Herland, un autre pays


Avec la publication de Herland, de Charlotte Perkins Gilman, Isabelle Pellouin a fait découvrir un nouveau territoire aux Petites Manies : cette fois, l'ouvrage est passé par la case imprimerie, chez IMB, Imprimerie Moderne Bayeux. « Herland est une utopie, un pays imaginaire où l'on ne trouve que des femmes, isolées depuis des siècles. Trois hommes entament une expédition pour confronter ce monde à leurs préjugés », résume l'éditrice.

Un texte fort, assurément, dans l'air du temps, qui plus est, mais écrit en 1915 et publié en feuilletons par Charlotte Perkins Gilman dans son propre journal, The Forerunner. Née en 1860, morte en 1935, Charlotte Perkins Gilman fut l'une des plus importantes auteures américaines féministes de l'époque, engagée contre la ségrégation et dans des mouvements anticapitalistes.

« Pour l'autrice, il s'agissait de montrer que les femmes peuvent faire partie de la société, qu'elles peuvent créer et être au premier plan. Le roman évoque aussi différents thèmes, comme l'éducation, très marquée par les théories de Maria Montessori, ou l'écologie — toutes les Herlandaises sont végétariennes. »

Les Petites Manies
Une sérigraphie proposée en édition limitée avec Herland
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Herland, qui se trouve au centre d'une trilogie utopiste, reste le texte le plus important de Charlotte Perkins Gilman, redécouvert dans les années 1970 par la nouvelle génération de féministes, aux États-Unis. « Je connais cette autrice depuis plus de 15 ans », explique Isabelle Pellouin. « Je l'avais découverte avec Le Papier peint jaune, une de ses nouvelles, qui traite de la dépression post-partum, de l'hystérie et de l'incompréhension des maux qui frappent les femmes. J'ai longtemps cherché d'autres traductions de ses œuvres, avant de me dire qu'il suffisait que je les publie moi-même. »

Pour son édition de la traduction de Yolaine Destremau, Isabelle Pellouin décide de voir les choses en grand, et en illustration : elle signe elle-même plusieurs cartes et paysages, ainsi que la couverture, tandis que K et HubbubHum, qu'elle a rencontré dans des salons, ont illustré le texte. L'édition de l'œuvre de Perkins Gilman s'est poursuivie avec La Glycine géante, un recueil de nouvelles, écrites à la fin du XIXe, « dans lequel on trouve des textes plus gothiques, avec un côté Edgar Allan Poe. Elle écrivait parfois “à la manière de” tel ou tel auteur masculin. » Cette fois, la traduction de Virginie Walbrou est exclusive aux Petites Manies.

Les Petites Manies
La carte de Herland (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


La publication de ces ouvrages a fait changer d'échelle la maison d'édition : « Généralement, il existe entre 50 et 100 exemplaires des livres des Petites Manies, là, nous en avons fait tirer 1000 exemplaires. » Sans perdre pour autant de vue le côté limité : une fois le tirage épuisé, aucun autre ne suivra.
 

Féminisme et petite culotte


La portée féministe de Herland vient amplifier un engagement et des convictions qui datent des études d'Isabelle Pellouin : « Aux Beaux-Arts, je lisais énormément de textes féministes pour contrebalancer le machisme des professeurs, très marqué à l'époque... Olympe de Gouges, Benoîte Groult, Christine Féret-Fleury et son livre terrifiant, L'évier, par exemple... »
 

Petit à petit, l'étudiante devient une prescriptrice de lectures féministes, que ses camarades consultent en cas de besoin, ce qui lui attire parfois des regards masculins de travers... La publication des livres érotiques de la maison prolonge cet élan féministe bibliographique. Qui n'a pas quitté Isabelle Pellouin depuis : elle a par exemple signé une Ode à la petite culotte, en résistance au string. « Je trouvais ça désagréable, le string, et un vêtement imposé, même si certaines m'ont assuré qu'elles aimaient bien. J'y voyais une contrainte pour faire fantasmer son compagnon, doublé d'un risque d'infections urinaires à répétition » : voici donc un petit texte ironique, mordant, pour faire valoir ce point de vue.

Dans Trésor, créé en 6 mois en 2017, Isabelle Pellouin invite les femmes et les petites filles à connaître leur corps, à le respecter et à se l'approprier. Un livre en « moumoute rose » qui mêle peinture et broderie, limité à 9 exemplaires seulement, tous vendus à l'occasion de salon du livre, à Caen ou à Paris, notamment, ou en festival de la microédition.

Un goût du décalage qui s'applique aussi à La Petite Cochonne (2013), texte écrit par Pellouin, une variation féministe autour des Trois petits cochons : « J'aime bien écrire ces petits textes, légers, féministes, de temps en temps. Le conte sert à rester vigilant, à toutes les époques. »

Les éditions Les Petites Manies seront au cœur d'une exposition à la librairie La Curieuse, à Argentan, du 1er février au 28 mars prochain.



Commentaires
Bonjour

Je soulève une grosse erreur :le Corbeau est un tire d'Edgar Poe et non Oscar Wild...



Merci de faire la correction.

Isabelle
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