Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Guerre commerciale entre Hachette et Amazon : le Grand Pardon

Nicolas Gary - 30.05.2014

Reportage - Hachette BOok Group - Amazon - négociations commerciales


Certains espèrent encore que le conflit entre Hachette Book Goup et Amazon autour de la vente de livres cessera prochainement. Peu probable. Depuis les premières révélations du New York Times, le 8 mai dernier, on nage dans le grand vide d'informations. Contacté à différentes reprises, le groupe Hachette Livre, en France, ne souhaite pas faire de commentaires.

 

Quant à Amazon France, ils ne sont pas responsables de la situation, aussi n'engagent-ils aucun propos. Nous avons souhaité réunir dans ce dossier les différents articles, chronologiquement, afin que l'ensemble de l'histoire puisse être mieux comprise. Après tout, Jeff Bezos, devant ses actionnaires, avait pris l'habitude de dire « Nous ne parlons que lorsque nous avons quelque chose à dire ».

 

Bien entendu, ce dossier sera mis à jour à mesure que de nouveaux éléments apparaîtront, ou en fonction des commentaires qui pourront être apportés par les différentes parties concernées. 

 

dossier initialement publié le 27 mai à 12h30

 

 

Sommaire

 

King Kong Vs. Godzilla II

King Kong VS Godzilla, au sabre laser...

Stéfan, CC BY NC SA 2.0, sur Flickr

 

 

Les faits, origine du conflit et ramifications

 

Etats-Unis : Hachette, avec un couteau d'Amazon sous la gorge 9 mai

Sophie Cottrell, porte-parole de Hachette, explique : « on nous a posé des questions légitimes sur les raisons pour lesquelles nos ouvrages sont indiqués comme indisponibles, avec des délais d'expédition relativement longs, constatés sur le site d'Amazon, alors que leur disponibilité est immédiate sur d'autres sites et en boutiques. » Amazon, évidemment sollicité, traîne la patte, bien entendu. 

 

Hachette contre Amazon : mangas et romans graphiques en otage 12 mai

Mais la littérature n'est pas la seule à être touchée par l'embargo : ICV2 s'est penché sur les titres de la filiale Manga et Romans graphiques de Hachette Book Group, Yen Press. Ouverte en 2006, cette maison vend des séries manga comme Soul Eater ou encore Nabari no Ou. Pas vraiment de petites publications. Elle oeuvre aussi dans le manhwa et le manua. 

 

Le conflit Amazon-Hachette profite... aux autres libraires 13 mai

Le libraire Books-A-Million, chaîne américaine, a su profiter de la guerre ouverte entre Hachette Book Group et Amazon, et communique abondamment sur la disponibilité de l'ensemble des oeuvres au catalogue de Hachette.

 

Marges : Amazon pressurise maintenant les éditeurs allemands 19 mai

Alexander Skipis, directeur général, assure dans un communiqué : « La domination croissante du marché de la société Amazon en termes économiques et culturelles dangereuses pour le marché du livre. » En février dernier, un éditeur allemand avait annoncé qu'il cesserait de vendre ses livres sur la plateforme, parce qu'il lui était demandé une remise de 50 % sur la vente de livres.

 

Les précommandes de livres Hachette partent aux oubliettes 23 mai

En fin stratège, Amazon a décidé d'empêcher les clients de réserver les livres de gros vendeurs, comme le prochain Robert Galbraith, le pseudonyme utilisé par JK Rowling pour ses titres de polars. Il en va de même pour Megan Abbott, Michael Koryta, Anne Rivers Siddons, et d'autres encore.

Toutes ces sorties, prévues pour les mois de juin, et de juillet. Et plutôt que d'encourager, comme cela se voit dans les pages du site, les clients à précommander les ouvrages, on ne retrouve plus que de grands vides : format Kindle, Hardcover, ou même Paperback et audiobook sont laissés vierges. Aucun renseignement, sinon l'incitation à laisser son email pour être alerté de la date prochaine de publication. 

 

Le CEO de Hachette présente ses excuses aux auteurs pour Amazon 25 mai

« Je suis désolé de vous dire que, désormais, Amazon a supprimé la possibilité de précommander les publications de Hachette Book Group », explique le grand patron. « Sachez que nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour trouver une solution à cette situation difficile, qui servira les auteurs et leur travail », poursuit Michael Pietsch CEO de Hachette Book Group. L'éditeur promet que ses attentions sont tournées vers les créateurs, et la pérennité de la relation qui les unit à leur éditeur. « Je sais que ce n'est pas une situation confortable pour la plupart d'entre vous, et je vous remercie de votre soutien et des nombreux messages que j'ai reçus. » 

 

Les livres de Hachette à prix cassé chez les libraires américains 3 juin

Bloquant les précommandes de l'éditeur, imposant des délais de livraison de 2 à 5 semaines, en fonction des titres, Amazon joue des foudres pour faire céder l'éditeur, qui, de son côté, bat la chamade en se couvrant de la peau du bouc émissaire. Et pendant ce temps, les libraires concurrents fracassent les prix des romans, mettant en avant les James Patterson, David Baldacci et autre Nicolas Sparks, les grands best-sellers de la maison. 

 

La Commission européenne penchée sur l'affaire Hachette / Amazon 6 juin

Le commissaire de la concurrence à l'Union européenne a décidé qu'il souhaitait comprendre le conflit qui oppose actuellement Amazon et Hachette, aux États-Unis. C'est à l'occasion d'une conférence de presse que Joaquin Almunia a expliqué que la Commission était « penchée sur cette question et essayait de la comprendre ». Et pour cause, le marché européen pourrait également être concerné par ces questions.

 

Warner Home Video logé à même enseigne que Hachette chez Bezos 11 juin 

Comme le raconte le New York Times, plusieurs titres, et pas des moindres, sont concernés par l'opération d'embargo : The Lego Movie, 300: Rise of an Empire et Winter's Tale, pour ne citer que de la grosse superproduction. Et ce, alors qu'ils comptent parmi les sorties les plus imminentes. Mais voilà, tout comme avec Hachette Book Group, les précommandes sont rendues impossibles, pour les clients

 

Amazon, principal vendeur des ebooks de Hachette - 60 % aux USA 12 juin

La présentation n'a certainement pas été diffusée de bon coeur, mais elle montre combien les relations entre Hachette et Amazon, sur le domaine numérique, sont importantes. Et surtout, que les autres acteurs sont relayés à quelque clopinettes : Apple ne réalise que 13 % aux USA et 12 % au Royaume-Uni, Barnes & Noble représente 19 %, Kobo 5 % sur le territoire britannique. 

La part d'Amazon dans le chiffre d'affaires numérique du groupe pousse à la conclusion suivante : «Les éditeurs sont maintenant aux prises avec des acteurs technologiques géants, qui disposent d'un pouvoir de négociation considérable » mais surtout, qui « ont une logique économique différente des détaillants traditionnels ». 

 

 

 

Les différentes réactions

 

Prendre les auteurs en otage, les lecteurs à partie : tactique Amazon 14 mai

« Chaque cents que nous donnons à Amazon va aider à accélérer leurs efforts pour mettre un autre [libraire] indépendant hors de la course », explique le responsable d'une grande maison américaine. Or, si les hypothèses avancées par le New York Times, qui avait dévoilé l'affaire, sont justes, Amazon serait actuellement à la recherche de meilleures marges, sur la vente de livres - pour répondre aux attentes des actionnaires. 

 

Auteurs et lecteurs, véritables victimes du conflit Amazon-Hachette 15 mai

« Les vrais perdants sont les auteurs et les lecteurs, bien sûr. J'espère que cela se résoudra bientôt. Ce sera un grand jour lorsque les éditeurs se rendront compte qu'ils risquent de perdre beaucoup en permettant aux libraires de dicter leurs décisions commerciales. Surtout quand ce sont des grandes chaînes qui mettent tant d'indépendants sur la paille, depuis des dizaines d'années. »

 

James Patterson : l'affrontement Hachette/Amazon, incompréhensible 19 mai

Que ce soit James Patterson, ou Jeffrey Deaver, les écrivains se servent de Facebook pour faire-part de leur scepticisme. « Ce que je ne comprends pas, dans cette bataille tactique, c'est comment elle intervient dans l'intérêt des clients d'Amazon. Ce n'est certainement pas dans l'intérêt des auteurs », assure le premier. Et le second de renchérir : « Amazon a choisi de faire pression sur les éditeurs, les auteurs, et les lecteurs, aussi bien en réduisant de façon significative les remises sur le prix d'achat de mes livres, que sur ceux écrits par les autres auteurs de Hachette. » 

 

Le comportement honteux d'Amazon, et des auteurs démunis 24 mai

« En raison d'un différend avec Hachette Book Group, Amazon a choisi de tenter d'intimider les éditeurs, les auteurs et les lecteurs, en diminuant de manière significative les remises sur mes livres », écrit en substance Jeffery Deaver. Et il n'est pas le seul. De nombreux autres prennent la parole, autant de relais d'informations pour le groupe, qui s'est terré dans un mutisme de mauvais augure depuis que le problème s'est répandu dans la presse. 

 

Amazon contre Hachette : "On n'est pas sorti de l'auberge" 28 mai

Amazon, depuis ses forums, a décidé de répondre. C'est officiel, bien entendu, mais resté assez discret.  « Chez Amazon, nous faisons des affaires avec plus de 70.000 fournisseurs, y compris des milliers d'éditeurs. Un de nos importants fournisseurs est Hachette, qui fait partie d'un conglomérat de médias pesant 10 milliards $. Malheureusement, en dépit du travail réalisé des deux côtés, nous avons été incapables de parvenir à un accord mutuellement acceptable », explique le vendeur. 

 

"Amazon reconnaît que ses décisions affectent la vie des auteurs" (Hachette) 28 mai

Répondant aux questions de ActuaLitté, Hachette Book group prend acte des réponses d'Amazon. "Il est appréciable de voir qu'Amazon reconnaît que ses décisions commerciales affectent de manière significative la vie des auteurs. Pour des raisons qui lui sont propres, Amazon a limité la capacité de ses clients à acheter plus de 5000 titres de Hachette."

 

Qui refuse les fourches caudines d'Amazon voit son catalogue supprimé 2 juin

[Tribune du SDLC, Syndicat des distributeurs de loisirs culturels] Il ne faut pas croire que les combats qui se mènent en ce moment ne nous concernent pas : qu'on le veuille ou non, ces deux entreprises américaines font aussi leur business en France, et il y a gros à parier que les décisions prises sur d'autres territoires feront sans doute autorité bientôt sur le nôtre. 

Les déboires de la filiale américaine d'Hachette avec le géant de la distribution ont déjà été largement commentés. Rappelons que, pour faire pression sur son fournisseur et obtenir de meilleures conditions, Amazon a, dans un premier temps, imposé des délais de livraisons très supérieurs à ses normes sur les livres d'Hachette avant de supprimer tout simplement la possibilité de commander certaines nouveautés majeures.

 

Malcolm Gladwell, un amant délaissé par le revendeur de ses livres 3 juin 

« C'est une sorte de déchirement, quand votre partenaire vous met le feu. Au cours de ces 15 dernières années, j'ai vendu pour des millions de dollars de livres sur Amazon, ce qui veut dire que j'ai fait faire des millions de dollars à Amazon. J'aurais pensé que j'étais l'un de ses meilleurs atouts. Je pensais que nous étions partenaires dans une équipe qui allait bien. C'est une drôle de manière de traiter quelqu'un qui vous a fait gagner des millions », explique-t-il. 

 

Stephen King et Neil Gaiman dénoncent Amazon le "voyou" 12 juin

L'écrivain britannique Neil Gaiman aborde le conflit par un versant d'économiste : « On assiste au capitalisme en action, et ce n'est pas marrant du tout », souligne l'auteur, qui déplore l'irruption de méthodes aussi ouvertement mercantiles dans le domaine de l'édition. « Je pense que les livres sont spéciaux. Les livres sont sacrés. Et lorsque l'on vend des livres, je pense que, malgré les pertes et profits, il faut se souvenir que l'on travaille sur un terrain sacré. »

 

Analyses de la situation

 

Conflit d'Hachette et Amazon : King Kong contre Godzilla 10 mai

Jeff Bezos seul sait quand l'affaire se conclura. On est en tout cas bien loin, désormais, de l'enthousiasme de certaines maisons et des groupes qui, voyant l'ouverture d'Amazon en 95 comme une alternative à la puissance des chaînes de librairies, avaient salué l'initiative de Bezos. Les conditions commerciales, largement favorables par le passé, ne sont aujourd'hui plus vraiment à l'ordre du jour.

 

Hachette joue à Fort Alamo avec Amazon : Davy Crockett contre Goliath 21 mai

Nul doute qu'un acteur comme Hachette Book Group peut disposer d'une trésorerie en mesure de soutenir l'actuelle action menée contre lui par Amazon. Mais c'est une sorte de siège que l'éditeur a entamé : on tient bon, tant que les ressources sont abondantes, en effectuant un rationnement qui sera de plus en plus strict, tant que le camp d'en face n'a pas cédé. De David contre Goliath, à Davy Crockett, après tout... 

 

Théorie du complot : Amazon, victime de l'édition américaine ? 26 mai

David Gaughran n'est pas vraiment un novice dans le monde de l'édition, pas plus qu'il n'est né de la dernière pluie. « Il y a beaucoup en jeu dans ces négociations, pour les deux parties. Chacune peut perdre des millions et des millions de dollars en fonction de ce que ce co-op va coûter [NdR : le co-op, c'est le placement des produits dans les magasins, même numériques], et le pourcentage de réduction sur le prix qui sera convenu avec le détaillant », assure-t-il.

 

L'épicerie et les couches se vendront bientôt mieux sur Amazon 27 mai

Les ventes de livres représenteraient moins de 20 % de l'ensemble des transactions, en volume, réalisées sur le site Amazon, montrant que Hachette a bien plus besoin d'Amazon que l'inverse. Surtout qu'avec les nouveaux développements de la société, lin se pourrait tout à fait que la livraison de produits d'épicerie, par drones, dépasse rapidement la vente de livres. Enfin, les couches-culottes et les céréales passeraient devant le Paperback. 

 Mike Levin, du cabinet Consumer Intelligence Research Partners, société basée à Chicago, estime que « les gens sont plus susceptibles d'acheter de la nourriture que des livres sur Amazon. »

 

"Pratiques inacceptables" d'Amazon : qu'en sait Aurélie Filippetti ? 28 mai

La ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, intervient dans les débats. « Alors qu'Amazon prétend faire tomber les frontières entre les écrivains et les lecteurs, il entrave aujourd'hui la diffusion de certains livres.  Or le livre n'est pas un produit comme les autres ; il est le vecteur des idées et des pensées. En empêchant des précommandes ou en allongeant les délais d'attente, Amazon empêche tout simplement des lecteurs d'avoir accès aux textes de leur choix ! »

Mais sa réaction s'appuie sur une connaissance nécessairement incomplète du dossier, et par conséquent, trop partisane.

 

Encourager les DRM favorise le monopole : double peine pour Hachette 30 mai

L'autre point, c'est qu'en protégeant ces fichiers de la sorte, Amazon s'abrite sous l'aile du Digital Millenium Copyright Act, la loi qui empêche de cracker des DRM, de dupliquer des fichiers, etc.. Les clients sont alors prisonniers, à double titre : d'un côté, du format propriétaire, de l'autre, de l'interdiction légale de toucher auxdits fichiers. Sous peine de se faire tirer les oreilles par la justice américaine, n'est-ce pas ! 

Finalement, Hachette devrait en profiter pour comprendre quelque chose de plus vaste : les DRM ne sont pas une solution. Bien au contraire : ils sont une source supplémentaire de problèmes. Et ont conduit, doublés avec un écosystème propriétaire, à bâtir le temple monopolistique d'Amazon. Celui-là même qui tente de faire s'abattre la foudre sur l'éditeur aujourd'hui. 

 

James Patterson : 'L'avenir de notre littérature est en danger' 31 mai

« En ce moment, les librairies, les bibliothèques, les auteurs, les éditeurs et les livres eux-mêmes sont pris dans le feu croisé d'une guerre économique entre les éditeurs et les vendeurs en ligne. Pour être un tout petit peu, un minusculement peu plus précis, Amazon semble être hors de tout contrôle commercial dans ce pays. Cela aura finalement un effet sur chaque épicerie, et dans les grands magasins, sur toutes les grandes surfaces, et finalement, cela va mettre des milliers de boutiques pour Papa-et-Maman, hors jeu. Cela arrivera, et je ne vois personne qui a écrit à ce sujet, pourtant ça sonne comme le début d'un monopole à mes yeux 

 

Monopole contre entente, ou l'édition américaine au pied du mur 2 juin 

Personne ne s'est indigné de la fusion entre Random House et Penguin, qui est devenu le plus important groupe éditorial au monde, avec les prix Nobel et les best-sellers les plus vendeurs. Pourtant, cette réunion conduira inéluctablement à la disparition d'emplois. « Au lieu de cela, nous l'avons pris comme une solution plus efficace pour aider ces grandes institutions en concurrence avec [Amazon], qui tente de baisser les prix et d'augmenter les revenus des auteurs. » (Hugh Howey)

Et de frapper plus fort encore : « Toutes ces entreprises devraient aborder le marché avec pour objectif d'être les meilleurs absolus dans tout ce qu'ils font. Pour soutenir la concurrence. » Sauf qu'en regard de la condamnation d'Apple pour entente, avec les éditeurs américains (dont Hachette Book Group), l'édition donne aujourd'hui l'impression d'un grand milieu de culture, certes, mais surtout d'entente. Où la concurrence n'aurait pas sa place…

 

La popularité d'Amazon, à peine éraflée au cours des dernières semaines 9 juin

La dernière montée au créneau de l'auteur et présentateur Stephen Colbert, durant son talk-show n'aura pas égratigné la réputation d'Amazon. Classée l'année passée société la mieux perçue aux États-Unis, la firme ne souffre manifestement pas beaucoup de la mauvaise presse dont elle écope.