Inédit : Saint-Exupéry, intime, à la galerie Gallimard

Nicolas Gary - 29.11.2018

Reportage - Antoine Saint-Exupéry Galerie Gallimard - exposition manuscrits dessins - Vent sable étoiles


EXPOSITION AVANT-PREMIÈRE – Il restera à jamais le créateur de ce petit blondinet aux cheveux couleur de blé. Mais l’aventure littéraire et personnelle d’Antoine de Saint-Exupéry dépasse de loin ce cadre. La Galerie Gallimard lui consacre ce 29 novembre, et pour deux mois, une pleine exposition.


Du vent, du sable et des étoiles
ActuaLitté, CC BY SA 2.0


Toutes les expositions de la Galerie ne sont pas liées à la publication d’un beau livre illustré – comme ce fut pour le cas La Princesse de Clèves, illustrée par Christian Lacroix. En réalité, la maison ne publie qu’un titre par an de ce type, pour en préserver le caractère exceptionnel et ne pas brusquer le segment éditorial. 

Pour Saint-Exupéry, l’exposition va de concert avec la publication d’un Quarto, édition qui regroupe l’ensemble de l’œuvre littéraire de l’écrivain, de nombreuses lettres, témoignages, textes inédits et documents originaux – édités par Alban Cerisier, secrétaire général de Madrigall.
 
La tentation d'Hollywood

La rencontre avec l’écrivain s’opéra voilà vingt ans, quand Alban Cerisier découvre à l’Université de Californie, dans les Archives Jean Renoir, des disques des années 1940 où l’on retrouve la voix de Saint-Ex. « Lui et Jean Renoir avaient partagé la même cabine du paquebot qui les avait conduits de France vers New York fin décembre 1940. » 

Les deux hommes projettent d’adapter Terre des Hommes. Saint-Exupéry avait signé le scénario d’Anne-Marie, film de Raymond Bernard sorti en 1936. « Depuis Manhattan, Antoine enregistrait sur des disques une forme de script, qu’il envoie à Renoir, basé à Los Angeles. » La passion n’a jamais décru.

L’exposition présentée à la galerie Gallimard s’intitule Du vent, du sable et des étoiles, comme le Quarto. « Il s’agit de la traduction du titre de l’édition américaine de Terre des Hommes : Wind, Sand and Stars. Il ne l’aura pas retenu pour l’édition française, mais elle résume parfaitement son œuvre, aventureuse et poétique. »

Du vent, du sable et des étoiles
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
Dans la première salle sont présentés des dessins originaux inédits, réalisés à l’encre en 1942, alors que l’écriture du Petit Prince avait débuté. Offerts à une amie journaliste, Silvia Hamilton, ils appartiennent aujourd’hui à un collectionneur privé qui a exceptionnellement accepté de les prêter pour l’exposition. 
 
11 dessins inédits, contrepoints du Petit Prince

« Ce sont onze dessins allégoriques qui figurent les différents âges de la vie. Ils sont d’ailleurs numérotés, comme pour mieux suivre l’évolution : avant la vie, les premiers émois, et ainsi de suite. » Le personnage que l’on retrouve, un jeune garçon, est proche du locataire de l’astéroïde B 612. Réalisés à l’encre noire ou bistre, ils amorcent comme un plan biographique qui pourrait accompagner, seconder, la lecture du conte. 

« Dans Le Petit Prince, Saint-Exuypéry visait l’universel, cherchant à gommer la plupart des détails biographiques qui auraient pu affaiblir la poésie du récit et la force de la fable. Il s’était mis en quête d’un texte idéal, détaché de l’anecdote et n’ayant recours à sa propre expérience du désert que pour atteindre une signification générale sur le sens de la vie. » Ces dessins, encore jamais présentés au public dans une exposition, « offrent un autre regard sur cette œuvre : les liens sont évidents, avec de profondes différences toutefois, qui font contraste avec Le Petit Prince. Il y a là quelque chose de plus âpre, de plus dur, de plus direct dans le pathétique et la nostalgie ». 

L’un d’entre eux, assez terrifiant, montre ainsi ce jeune garçon, au bord d’une falaise, comme poussé par une montagne en arrière-plan, vers le vide. Et de ce gouffre surgit une sorte de ver-monstre, avec quelque chose de Tim Burton, par anticipation. « Nous sommes loin du serpent, cette “drôle de bête [...] mince comme un doigt” ». Perturbant, tant l’un apparaît comme le contrepoint de l’autre – avec une finalité pourtant proche.

Du vent, du sable et des étoiles
ActuaLitté, CC BY SA 2.0


La publication de l’édition originale du Petit Prince aux États-Unis coïncide avec le départ de Saint-Exupéry vers l’Algérie. « On ignorait encore s’il avait pu lui-même assister à la sortie de son livre à New York : il était parti dans un convoi militaire, avec un exemplaire en mains, cela était certain. La date de commercialisation de la version américaine était bien établie au 6 avril 1943, mais était-il encore là pour s’informer de la réception de son livre ? Les témoignages étaient contradictoires. », s’émeut Alban Cerisier. 
 
La petite histoire d'une grande parution

Les propos de Saint-Ex sur son Prince sont rarissimes — tout juste a-t-on des lettres adressées à son éditeur, où il se plaignait de ne rien savoir du sort de son ouvrage en librairie et dans les consciences américaines.... « L’auteure de Mary Poppins, Pamela L. Travers l’avait lu, en avait donné une merveilleuse critique (l’une des plus belles jamais écrites), assurant qu’il s’agissait là d’un “véritable trésor”. Mais la question restait de savoir si le départ du convoi militaire s’était opéré avant ou après la publication. »

Une question d’autant plus cruciale que Saint-Exupéry avait la hantise d’être incompris de ses lecteurs ; ne rien savoir sur son livre était un supplice pour lui, a fortiori s’il n’avait même pas pu assister lui-même à sa parution. Or, par un jeu de hasards fantastiques, et après avoir presque abandonné, Alban Cerisier finit par trouver la preuve qui lui manquait. 

En cherchant des informations sur Yvonne de Rose, la femme d’un jeune diplomate français (François de Rose) dont on savait qu’elle avait connu Antoine de Saint-Exupéry pendant la Guerre, Alban Cerisier finit par apprendre, via un faire-part de décès, que celle-ci était une parente d’un certain Timothée de Fombelle, auteur bien connu de la maison Gallimard Jeunesse. Le contact est précieux : Alban Cerisier apprend ainsi qu’Yvonne de Rose était la grand-mère de son épouse et qu’elle avait vécu avec son mari diplomate à Alger pendant la Guerre.

C’était donc bien là que le lien avec Antoine de Saint-Exupéry s’était fait. Timothée de Fombelle a la gentillesse alors de communiquer quelques informations biographiques sur Yvonne de Rose ainsi qu’une photographie de l’époque.

Du vent, du sable et des étoiles
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
Et ce n’est pas tout : il lui révèle l’existence d’un journal intime d’Yvonne, où elle consigne, dans des termes bouleversants, sa première rencontre avec l’écrivain, qui lui confie son propre exemplaire du Petit Prince ! Elle est très émue par la lecture du conte, « une eau claire remplie de pépites d’or. » Ce journal est daté bien sûr. Et c’est ainsi qu’Alban Cerisier peut établir avec certitude qu’Antoine de Saint-Exupéry est bien à Alger le 20 avril 1943 ; il peut ainsi remonter aisément au convoi militaire qui l’y a conduit : et celui-ci est parti de New York le 2 avril 1943. 

« Antoine de Saint-Exupéry est parti de New York le 2 avril 1943. Ce qui signifie qu’il n’a effectivement pas assisté au lancement du livre en librairie. Or, il ne sera pas non plus présent pour la sortie fin 1942 aux éditions Gallimard de Pilote de Guerre. Pas plus qu’il ne verra celle du Petit Prince en français, sorti en 1946… » Quelle étrange destinée pour un auteur si sensible à ce que l’on disait ou écrivait sur ces livres et qui considérait la littérature comme une « conversation d’homme à homme ». 

Et Alban Cerisier insiste : « Yvonne de Rose – quel nom prédestiné ! – est très certainement la première lectrice du Petit Prince en dehors du continent américain. » 
 
Des pièces rares, des textes émouvants

Poursuivant l’exposition, on découvrira notamment un dessin original du Petit Prince assistant au coucher de soleil sur sa planète (chapitre VI), qui a servi à l’impression du Petit Prince aux États-Unis – en couleur, alors qu’elle est en noir et blanc dans le texte original. Mais également la gourmette offerte par ses éditeurs américains – avec l’adresse de la maison américaine Reynal & Hitchcock. Ou encore un agenda de 1943, dont Saint-Ex se servira à Alger en... 1944, modifiant les noms de jours. Avec des dessins du Petit Prince, toujours, comme une présence continue et réconfortante auprès de lui.

La seconde salle évoque ensuite les « œuvres d’une vie » : 5 feuillets de poésie et de prose de jeunesse, adressée à sa fiancée de 1923, Louise de Vilmorin, dite Loulou. « Si la famille de Louise a probablement fait pression sur leur couple pour mettre fin à leur liaison (on craignait la vie aventureuse de l’aviateur), Antoine n’a jamais coupé les liens avec elles, malgré la rupture de leurs fiançailles. » Femme mariée, elle recevait encore les manuscrits offerts par l’amoureux de ses vingt ans, qui s’était inspiré d’elle pour son premier personnage féminin : Geneviève, dans Courrier Sud.
 
Du vent, du sable et des étoiles
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
Parmi ceux-ci, il faut souligner la présence de deux proses inédites racontant, de façon littéraire, son premier accident de vol au Bourget, en date du 1er mai 1923. « Ce sont les deux premiers écrits connus de l’écrivain sur l’aviation, l’expérience de vol. C’est le point de départ de toute son œuvre, un véritable tournant, qui aboutira six ou sept ans plus tard à Courrier Sud puis à Vol de nuit. Ils sont aussi passionnants parce qu’ils attestent d’une volonté, existentialiste avant l’heure, de décrire la vérité d’une expérience toute subjective plongée dans le réel. » L’attention que Sartre porta à l’œuvre de Saint-Exupéry à la fin des années 1930 n’est pas étrangère à cette intention littéraire.
 
Moi, j’étais fait pour être jardinier” Antoine de Saint-Exupéry

Autre moment d’émotion, la lettre écrite au résistant Pierre Dalloz, fondateur du maquis du Vercors. Cette lettre est la dernière écrite par Antoine de Saint-Exupéry, la veille de sa mort, le 30 juillet 1944, dans sa chambre d’aviateur à Borgo, près de Bastia. Il avait préparé l’enveloppe pour pouvoir la confier à l’un de ses camarades au prochain départ d’un avion vers Alger. Mais il n’en aura pas le temps. Et dans cette enveloppe, il y avait une deuxième lettre adressée, elle, à Nelly de Vogüé, reproduite pour la première fois intégralement dans le Quarto.

Cette lettre à Dalloz est chargée d’une exceptionnelle émotion. « On a l’impression qu’il savait qu’il ne reviendrait pas… » Elle s’achève sur les derniers mots qu’il ait écrits : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. » Bouleversant. « Cette image du jardin occupait ses pensées depuis quelques mois. Ses lettres en témoignent ; mais aussi quelques-unes des plus belles pages de Citadelle. »

Du vent, du sable et des étoiles
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
« L’engagement, quelles qu’en soit la cause ou la fin, c’est là la seule vérité qui importait pour Saint-Exupéry. Il redoutait plus que tout le repli sur soi, la perte de sens, l’appauvrissement de l’expérience humaine, la mécanisation de la vie et l’instrumentalisation des consciences – manipulée par des intérêts économiques, productifs », relève Alban Cerisier. « L’humanisme de Saint-Exupéry passe par la participation, l’engagement, la volonté de dépassement ; mais il est à la mesure de chacun, disponible à toute la variété des expériences. » Son projet était de le faire comprendre, dans une époque bien peu attentive à la valeur des individus…

Ce projet d’autant plus complexe qu’il reconnaissait ne pas disposer du langage nécessaire pour ce faire. D’abord, le langage est trompeur, sujet à la manipulation – les méthodes de Goebbels en avaient largement démontré les dérives. Mais surtout, il fallait exprimer une autre réalité, celle de sa génération, celle du monde moderne : « Il reconnaissait n’avoir à sa disposition que le vocabulaire religieux pour essayer de se faire comprendre, alors même que ce qu’il avait à dire et à partager avait peu en commun avec la foi de son enfance… Le monde de Saint-Exupéry, comme celui de Malraux ou de Camus, était privé de Dieu… » 

Mais l’homme affectionnait également « ces heures riches », où il cédait à la tentation du retrait, se mettant volontairement à l’écart de l’agitation du monde. « Que ce soit un instant partagé avec un grand ami (ces fameux moments avec Léon Werth, sur les bords de Saône, qu’il évoque dans la Lettre à un otage) ou seul avec lui-même, dans sa petite piaule d’officier, ces moments étaient vécus avec une extraordinaire intensité. Y régnait un silence presque hors du temps. C’était comme une plongée dans l’atemporalité. »    

L’exposition est présentée jusqu’au 2 février à la Galerie Gallimard. Le temps de donner à chacun l’occasion de « saisir la matière humaine dont l’écrivain a, durant sa courte vie, cherché à dire la vérité et la noblesse ». Parce qu’en somme, si l’on ne voit bien qu’avec le cœur, certaines choses méritent d’être découvertes avec les yeux.

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