Jacques Tardi : “Plus qu’un devoir de mémoire, mon travail est un devoir d’avenir”

Béatrice Courau - 11.11.2017

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Jusqu’au 11 mars 2018 se tient à l’Abbaye de l’Epau, à l’orée du Mans, une exposition d’une exceptionnelle nécessité : Le Dernier assaut met en scène et à l'honneur l’immense œuvre de Jacques Tardi autour de la « Grande Guerre ».

 

 


Morceaux choisis, bribes de commentaires, moments intenses lorsqu’il s’arrête et se retourne, et s’adresse à tous avec une voix forte et claire, comme pour s’assurer que l’on comprend bien ce qu’il veut nous dire, que c’est sans doute cela le plus important. C’est avec le sentiment de vivre un moment assez privilégié que nous avons pu découvrir l’exposition en compagnie de Jacques Tardi et de sa compagne Dominique Grange.
 

 

 

 


Et d’emblée, les choses sont posées : si on lui demande si la Guerre est une obsession, il se place  sur le plan de l’expérience personnelle : « On n’a plus de grands-pères sous la main pour les faire témoigner, tout ça va disparaître et il ne faut pas ! C’est en pensant à nos grands-pères que j’ai abordé ce thème. L’un de mes grands-pères est mort durant le conflit à 22 ans. Je n’en ai jamais parlé avec mon grand-père survivant, qui est mort quand j’avais 5 ans.


Et puis j’ai vu les premières photos dans les revues comme l’Illustration, et j’ai toujours plaqué ces images à ce grand père : il avait le même casque, le même fusil, il a vécu ça. Quant aux récits épouvantables, ce sont ceux que me racontait ma grand-mère. Mais ce qui me chagrinait c’était de savoir si ce grand-père avait tué. La question de savoir s’il a tué reste encore très présente. C’est en pensant à eux, à tous ces gens qui sont morts, anonymement, pour engraisser les industriels, pour rien !!! »

 

Mais une question essentielle qui sous-tend l’œuvre est pourquoi et comment ont-ils pu tenir ? « Certes leur éducation, la religion et le sens de la revanche contre la guerre de 1870. Mais ils savaient qu’ils engraissaient les industriels, ressentaient un patriotisme plus ou moins ancré. Ce fut plus une réponse à l’attaque qu’un sentiment de revanche . »

 

 


L'explication ne satisfait pas vraiment Tardi : «  Par patriotisme ? Bof, j’y crois peu. C’était une guerre de paysans, de petits commerçants, les ouvriers eux étaient dans les usines à canon. Mon hypothèse est que c’était pour les copains, pour ne pas paraître lâche, dégonflé face à eux. J’individualise la Grande Guerre, alors qu’on en a une vision très collective. On a en tête les photos des soldats partant la fleur au fusil. Moi ce qui me préoccupe, c’est le type conscient, dont la seule préoccupation est comment survivre. »

 

"Ce que je voulais c’est rendre hommage aux petits. Il y a peu d’officiers représentés, si ce n’est au milieu des ossements. Celui qui m’intéresse est celui auquel je peux m’identifier."

 


D’aucuns s’interrogent sur à la fois la genèse de l’œuvre, et le travail documentaire : « J’ai commencé il y a une trentaine d’années, d’abord avec les romans, Les croix de bois de Dorgeles, A l’ouest rien de nouveau, Le feu de Barbusse, une collection de l’Illustration qui avait dû appartenir à mon père. Il y avait très peu de documents, seulement quelques photos dans des revues spécialisées. C’est très récent que des documents, trouvés dans les greniers et les familles, remontent à la surface et font l’objet de livres. » En effet : « Il reste encore des choses à dire, chaque nouveau document qui émerge ouvre des possibilités de récit, il y a encore des découvertes. »

 

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La méthode Tardi reste celle des recherches et des témoignages, même les plus infimes « Je m’appuie sur des photos ou des films. Mais il faut rester prudent face à la propagande, et faire le tri. Il existe très peu d’images réelles de combats, 2 ou 3 minutes au total. Il y a des reconstitutions d’après-guerre avec de vrais soldats, mais il faut se méfier des images retransmises par les télévisions lors des commémorations du 11/11; elles sont toutes issues d’un film, et c’est une « évocation » qui date de 1928. »

 

 

 

« Soit je recherche un document précis pour illustrer le propos, ou l’inverse, je n’ai pas de règle. J’ai présenté un premier scénario à Goscinny, à l’époque Pilote. Il l’a refusé, trouvant l’histoire trop naïve et trop osée : “On ne peut pas se moquer des anciens combattants .” Ces 6 ou 8 premières pages ont été reprises dans C’était la guerre des tranchées. »
 

Aux yeux de Kriss, auteur de la série Notre mère la guerre (Futuropolis), Tardi a ouvert la voie, a en quelque sorte fait œuvre d’historien : « Certes il y avait eu dans les années 90 Paroles de poilus, ou les Carnets de guerre de Louis Barthas, mais Tardi préexiste, a même suscité des vocations d’historiens. » Et Tardi de répondre en souriant : « Je ne suis pas aimé des historiens la bd est un mode d’expression mineur et trop vulgarisateur.»
 

 


Pour l’historien Stéphane Le Tison, Tardi est un passeur d’images, il « donne vie aux documents historiques, il transmet une expérience combattante. » Mais le dessinateur insiste sur la nécessité d’aller sur le terrain, de s’imprégner de la réalité des lieux, de leur silence persistant parfois. Mais « si l’on est trop ancré dans la vérité documentaire on ne peut plus “ raconter”. » 

 

Et lorsqu’on insiste sur sa précision du détail, sa volonté de vérité historique, il répond avec une merveilleuse évidence : « Eh bien,  il ne faut pas bâcler, que le bouton soit à sa place ; le casque n’est pas compliqué à dessiner, je n’ai aucune raison de travestir la vérité documentaire. S’i y a trois boutons, je dessine trois boutons » 

 

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Pour Kriss, « le dessin est à apprivoiser; le noir et blanc est peu courant, rend le dessin quasiment inconfortable, mais sert à faire ressentir le vécu. Tardi fait appel à tous les sens jusqu’à la nausée, joue des sonorités pour faire ressentir la peur par le bruit. »

 



Mais il reste malgré tout que les « scènes de tripes » restent un exercice toujours très délicat :  « Il est très difficile de rendre ça graphiquement, j’évite car c’est quasi expérimental, j’en rejette beaucoup pour ne pas tomber dans l’esthétisme du western, et éviter le comique. » 
 

L'abbaye royale de l'Epau accueille le Dernier assaut de Tardi
 

Et l’on ne pouvait que l’interroger sur la suite… « Achever le troisième tome du Stalag 2B. J’ai reçu un courrier considérable, suite à la parution des deux premiers tomes, parce que l’époque traitée est plus récente. J’ai reçu beaucoup de photos et de témoignages sur mon père, qui nourrissent mes dessins et l’histoire. »

 

Et quant à écrire une histoire dans un cadre contemporain, il répond avec un sourire faussement résigné : « Il ne faut pas embêter les gens, et il faut une bonne histoire. Et pour écrire sur l’histoire, il faut un peu de recul, et ce n’est pas pour autant la garantie d’être clair, net et vrai. Je ne me vois pas dessiner des portables et des ordinateurs, d’autres le font très bien… » 
 



 

Aux yeux de nombre d’entre nous, l’œuvre de Jacques Tardi participe pleinement d’un devoir de mémoire. A nous de saisir la nuance qu’il y apporte : « Le devoir de mémoire actuellement passe pour un truc de vieux cons. Que font les enseignants? C’est notre histoire et on n’en sort toujours pas. Les frontières tracées à la règle au Moyen Orient sont encore celles d’aujourd’hui, au Liban, en Syrie, en Palestine. Le démantèlement d’alors n’est pas étranger à ce que l’on vit aujourd’hui. » 

Et d'ajouter : « L’humanité n’en a pas fini avec la guerre. La mémoire se transmet. Plus qu’un devoir de mémoire, mon travail est un devoir d’avenir.  »

 

Dont acte.


L'exposition Le dernier assaut se déroule à l'Abbaye Royale de l’Epau du 22 octobre jusqu’au 11 mars. L'oeuvre de Jacques Tardi est publiée par les éditions Casterman.