Je défie quelqu'un de lire sérieusement sur un lecteur ebook !

Clément Solym - 22.07.2010

Reportage - portrait - libraire - capdeville


Longue barbe blanche et cheveux grisonnants en bataille, Jean Capdeville est un véritable personnage de roman, au milieu des colonnes de livres qui emplissent sa librairie*. Installé dans les murs depuis 23 ans, il est pour les habitués du quartier une véritable institution, avec qui converser sur la présence des hirondelles dans la capitale ou le marché de l’édition, les révisions de vacances ou le marché du livre numérique.

Alors que nous conversons, une passante s’arrête devant la porte et s’étonne de l’organisation des livres en piles. Elle regarde à deux fois avant de demander : « c’est une librairie ? »


Éclairez-nous sur votre librairie et son système de piles…

La librairie fait 33m2 et compte 23.000 livres, soit autant qu’une Fnac de province comme celle de Mulhouse. Les libraires s’occupent surtout des stocks, obnubilés par un souci de rentabilité des livres, avec un retour sur profit évident. Le système de piles a le gros avantage de contenir plus de livres et la rentabilité au mètre pèse moins. Les éditeurs comme Hachette ou Editis privilégient des stocks importants de livres qui se vendent bien. Ils préfèrent privilégier la quantité plutôt que la qualité : au libraire d’imposer ses choix.



Le système de piles ne dilue-t-il pas le regard de vos clients ?

Tous les titres sont facilement visibles en étant dans le même sens. Cela peut ne pas apparaître évident, mais chaque ouvrage est rangé selon une logique précise. Le 2e intérêt est, avec 23 000 livres en stock, de ne pas avoir à dire « désolé, je n’ai pas celui-là ». C’est quand même frustrant pour une librairie, non ? Dans une librairie, il doit y avoir des livres. Même si le catalogue de la littérature française est large (1,5 million de livres) j’essaye d’en avoir le plus possible.
Quand je passe devant des libraires en province, je suis toujours étonné de voir de grands rayonnages aux trois quarts vides. Je m’efforce donc de n’être jamais dans cette situation, en faisant notamment appel à un coursier régulier pour mes commandes.

Comment êtes-vous devenu libraire ?

Un vieux rêve d’enfant. J’étais, il y a plus de 25 ans, responsable de la branche marketing d’une grosse société automobile. On m’a un jour offert l’opportunité de partir aux États-Unis, j’ai choisi de devenir libraire. J’ai ouvert dans un premier temps une libraire en banlieue, dans laquelle je suis resté 13 ans. Face au succès j’avais dû embaucher 7 salariés. Mais gérer tout l’administratif me demandait en moyenne 120 heures par semaine. Et j’ai eu envie de retourner aux livres, plutôt que d’être livré à la seule gestion du personnel. J’ai donc décidé de me retirer et d’ouvrir une autre librairie sur Paris, avant de tomber sur ce local, initialement occupé par une boutique de vêtement. Le choix de l’organisation des piles s’est imposé de lui-même, mais j’avais déjà un système de rayons roulants sur 3 étages dans ma précédente librairie.

Avez-vous une conception particulière du métier ?
Le métier de libraire ne consiste pas, pour moi, qu’à gérer des stocks. Conseiller un livre c’est dresser un portrait psychologique du client en se basant sur peu de choses. Bien sûr, je prends davantage de risques dans les conseils de lectures s’adressant à ma clientèle habituelle.

Être libraire est un métier de vrai passionné. Voyez, toutes les librairies du quartier ont fermé. Servir d’intermédiaire entre le livre et son acheteur, c’est merveilleux. 50 % de la demande concerne des ouvrages évidents, des classiques, ou des succès très connus, que j’ai le plus souvent dans mes colonnes. Le plus difficile concerne le livre qui n’est pas encore un classique, mais qui marche plutôt bien. Je cherche à créer un équilibre dans mon stock.

Comment se compose votre clientèle ?

J’ai une clientèle fidèle, qui vient souvent me voir pour des livres difficiles tant à lire qu’à trouver. Ils font aussi souvent appel à mes conseils quand il faut faire un cadeau sans savoir les goûts de la personne. Curieusement, mes clients ne viennent pas chez moi acheter des livres « plus faciles », alors que je les vends aussi. J’ai l’impression qu’ils ont honte de venir les acheter chez moi alors que je ne me permettrais pas de les juger. On peut dire que c’est la rançon de la gloire (rires) !

Je dois cependant admettre que ma clientèle vieillit et qu’une partie n’est déjà plus. Le nombre de lecteurs baisse et je vends de moins en moins d’exemplaires de la Pléïade. Les jeunes ne lisent clairement plus autant que leurs aînés et il n’y a plus de grands lecteurs. Sauf quelques exceptions, comme l’une de mes clientes âgées de 17 ans et vient d’avoir 19,56 de moyenne au bac : ses parents m’achètent plusieurs fois par mois des dizaines de livres parfois très abscons pour elle, suivant le rythme de ses lectures.

Pour l’anecdote, ma plus grosse livraison privée a consisté en plus de 100 livres pour le même acheteur. Homme curieux de tout (géologie, mathématiques, histoire) je crois que sa bibliothèque personnelle se compose de 15 ou 20.000 livres. Un autre de mes clients, chercheur vétérinaire, était un véritable passionné de Flaubert et me demandait de lui mettre tout ce qui paraissait du ou sur le père de Madame de Bovary.

Il m’est arrivé de garder dans mes piles un livre pendant 11 ans. J’ai fini par le faire réexpédier à l’éditeur et, le lendemain, un client me l’a demandé…

Jean Capdeville
Avez-vous souffert de la crise ?

Beaucoup. Depuis septembre, nombre de mes concurrents ont fait faillite. Les choses reprennent peu à peu. À l’heure de la crise et des impôts, la lecture est un vrai refuge.

Quel est votre sentiment sur le livre numérique ?

Je n’y crois tout simplement pas. Les e-readers sont des gadgets destinés aux gens qui ne lisent pas. Je défie quelqu’un de lire sérieusement une seule page dessus. Les éditeurs autant que les libraires s’accordent pour penser qu’il s’agit d’une vaste blague. Il est pour moi hors de question de vendre du numérique et je suis convaincu que le phénomène ne va pas durer. Je nuancerais cependant sur l’utilisation du livre numérique pour la recherche. Là, le livre numérique est un outil de travail. Mais croyez-vous que les traducteurs, par exemple, renoncent aux dictionnaires papier ?

Comment voyez-vous la prochaine rentrée littéraire ?
Je peux dire que le cru 2010-2011 est à première vue plutôt bon avec de vraies valeurs sûres. Même si cela n’engage que moi.

La rentrée littéraire demande une logistique importante. Les éditeurs nous présentent leur programmation au mois de juin ce qui nous laisse le temps de lire une partie des livres à l’avance. Il faut tout de même renvoyer un stock de livres de l’année précédente. Et quand on me demande un livre que je viens de renvoyer, ça me fait rager.

Propos recueillis par
Adrien Aszerman et Bastien Morel
 
*Librairie Capdeville,
7 bis rue Fabre d'Eglantine 75012 Paris



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