Jeunesse : Auteurs et illustrateurs tonnent contre les Editions MiC_MaC

Clément Solym - 17.02.2012

Reportage - éditions Mic Mac - Guillaume Widmann - littérature jeunesse


« On finit par trouver que le fondateur des éditions MiC_MaC a très bien trouvé le nom de sa maison », expliquent les auteurs et illustrateurs que ActuaLitté a contactés. Depuis des mois, certains sont sans nouvelle de Guillaume Widmann, fondateur des Éditions MiC_MaC, éditeur jeunesse. Et que ce soit auteurs ou illustrateurs, pas de distinction...

 

« On est nombreux à avoir été floués », souligne une illustratrice. Pour elle, la situation est critique : elle n'a pas perçu d'à-valoir depuis un long moment, et se retrouve littéralement dépossédée des ouvrages qu'elle a publiés, sans aucune nouvelle de son éditeur. « Je n'ai aucune idée de l'activité de mes livres, même si j'ai l'impression qu'ils se vendent bien. Je n'ai pas reçu  les exemplaires de mon dernier album, ainsi que les réimpressions en couverture souple de plusieurs de mes albums... - pour certains j'attends depuis novembre. » 

 

 

Auteurs cherchent interlocuteur, désespérément

 

 

Elle aussi fait partie de ceux qui n'ont toujours pas reçu le relevé de compte pour leurs livres. Une auteure fait le même constat. « Je peux énumérer les faits : dette sur des à-valoir pour un montant de plusieurs milliers d'euros, exemplaires d'auteur non reçus sur plusieurs ouvrages parus en 2010 et 2011, pas de reddition de comptes sur l'année 2010, pour six titres et donc non-paiement des droits d'auteur s'y rapportant, malgré de nombreuses réclamations.

 

Je pourrais également ajouter qu'un des mes livres, la bouilloire cantatrice, aux éditions MiC_MaC, a été sélectionné pour le prix national Chronos. L'éditeur n'a fait aucune publicité sur le fait que cet album a été retenu, ce qui lui aurait peut-être offert une plus grande visibilité. »

 

Autant de griefs soulevés par la Charte, qui dans un communiqué avait pointé, en septembre 2011des « dysfonctionnements répétés, ou des fautes à plusieurs niveaux ». Et de pointer, dans un inventaire qui ne devait rien à Prévert, mais plutôt à Kafka : 

  • Commercialisation d'ouvrages n'ayant fait l'objet d'aucun contrat d'édition écrit, malgré l'obligation qu'en fait la loi et la demande des auteurs.
  • Envoi des relevés de comptes annuels systématiquement en retard et, en corollaire, non-paiement des droits d'auteur dus.
  • Absences de paiements, ou retards de paiements de l'à-valoir contractuellement prévu.
  • Non-respect des contrats, ou de certaines stipulations de ceux-ci.
  • Absence de réponses aux demandes des auteurs, ou même à leurs courriers recommandés.
  • Lorsqu'il y a – parfois – des réponses à ces demandes justifiées et légitimes, celles-ci sont souvent désagréables à l'égard des créateurs. (voir notre actualitté

 

Manifestement, le gérant des éditions n'est pas un homme pressé. « Ce que l'on souhaite, c'est qu'il ne puisse pas continuer à nuire. Mais le seul moyen serait de passer par un avocat. L'action collective n'existe pas en France, et pour une personne seule, les frais sont très importants », déplore un autre auteur.  Et si au moment où la Charte tirait la sonnette d'alarme, ils étaient une vingtaine à se plaindre, la situation n'a manifestement pas changé.

 

 

Ni fait, ni à faire... alors les affaires...

 

 

Une ancienne illustratrice, qui n'est plus du tout en contact avec son ancien éditeur nous le confirme : seule la peur de l'avocat a manifestement décidé Guillaume Widmann à se manifester, alors qu'il ne donnait pas suite aux courriers, ni aux lettres recommandées. Elle déplore les mêmes problèmes que ceux rencontrés par ses consoeurs, mais aujourd'hui, si elle a tourné la page, elle n'en garde pas moins une certaine douleur de ce qui a été fait de son travail. « Les BAT, les redditions de comptes, les exemplaires auteurs : j'ai aussi vécu tout cela, avec face à moi une personne qui était aux abonnés absents... »

 

« C'est tout de même humiliant de voir son travail dégradé. Les éditions MiC_MaC n'ont pas de correcteur, aussi était-ce à nous d'opérer la relecture. Et une fois nos modifications apportées, le BAT qui partait chez l'imprimeur n'était pas celui comportant nos corrections », déplorent-ils tous. 

 

Mais ce qui les met en rage, c'est de découvrir que très récemment, Guillaume Widmann a lancé une nouvelle aventure éditoriale, au travers des éditions Grenouille. Lesquelles ne manquent pas, sur leur page Facebook, de lancer des appels à texte. « Alors, voilà, il ne nous paye pas, et finalement repartirait avec une nouvelle maison ! Et qu'adviendra-t-il des auteurs qui signeront ? Ils vont vivre le même calvaire que nous ? »

 

Et une illustratrice d'insister : « Finalement, c'est un calvaire pour ce qui est de faire respecter nos droits, et l'on se dit que le droit d'auteur et la protection des oeuvres est mal fait. Je souhaiterais simplement qu'il arrête de commercialiser mes oeuvres et me rende mes droits. Il continue de percevoir de l'argent sur la vente de mes ouvrages, alors que je ne suis pas payée ! »

 

 

Des litiges préoccupants, selon la SGDL

 

 

Interrogée sur le sujet, la Société des Gens de Lettres nous affirme être au courant de cette histoire. « Ces derniers mois, la SGDL a été saisie de litiges par plusieurs auteurs ayant signé des contrats avec les Éditions MiC_MaC : absence de publication, exploitation permanente et suivie défaillante, reddition de comptes et de paiement de droits non conformes aux dispositions légales et/ou contractuelles.


Ces litiges sont d'autant plus préoccupants que la très grande majorité des auteurs n'ont pas les moyens financiers pour engager des procédures judiciaires souvent longues. La SGDL, qui peut  accompagner financièrement ses adhérents en cas de litiges, soutient ainsi un auteur qui a finalement décidé d'engager une procédure contre les Éditions MiC_MaC, actuellement en cours devant le TGI de Rennes.

 

Nous savons par ailleurs que, suite à plusieurs mises en demeure, la saisine d'un avocat a permis à un auteur d'obtenir des Éditions MiC_MaC les informations souhaitées. »


 

Et donc, ça barbote ?

 

 

L'arrivée de cette nouvelle maison, les éditions Grenouille, a mis le feu aux poudres. « Maison d'éditions jeunesse Des livres incrôayables ! » Depuis le 7 février et ses premières activités sur le réseau social, la colère monte. C'est que, nul doute : les outils d'identification de propriété de site montrent bien que Guillaume Widmann est le titulaire du nom de domaine, le tout sous l'égide de la société WAL Sarl, immatriculée à Versailles depuis novembre 2007. 

 

Or, depuis Facebook, donc, la nouvelle maison lance ses appels à texte, et remercie déjà ceux qui ont pris part au lancement. « Quelques précisions sur notre ligne éditoriale : nous aimons les histoires drôles, l'aventure, l'amour, l'amitié, nous voulons nous amuser ! Un grand merci à tous ceux qui nous ont déjà fait parvenir leurs textes et books, nous y avons déjà pioché quelques petites merveilles et nous en gardons d'autres au chaud pour nos ouvrages à venir... »

 

 

 

 

En réponse à cette nouvelle création, au titre de directeur éditorial, Guillaume Widmann expliquait : « Pour clarifier la situation vis-à-vis des éditions Grenouille, je souhaite préciser que je suis consultant et conseil sur la ligne éditoriale, et que je suis en charge, pour cette société de développer le site web et le développement numérique comme sait le faire une de mes entreprises WAL Création. Cette maison d'édition fait partie d'un groupe d'un autre éditeur. Les éditions [MiC_MaC] ne jouent aucun autre rôle. » 

 

On pourra également trouver épatant cette offre d'emploi dernière publiée sur le site de l'Asfored. Le secteur d'activité concerné regroupe Editorial-rédaction-journalisme, mais les missions sont plus riches : 

 

Sous la responsabilité du Directeur Editorial de Grenouille, vous prendrez en charge la réalisation de produits éditoriaux sur tous supports. À ce titre, vos principales missions seront les suivantes : 

 

- Vous êtes force de proposition pour définir des projets selon les besoins des marchés et du catalogue. 

- Suivre la production, du manuscrit au BAT, de plusieurs projets en simultané : calibrage de manuscrits, préparation de copie, maquette, corrections d'épreuves, report de corrections, contrôle de la qualité des ouvrages… 

- Gérer les auteurs et coordonner les intervenants (maquettistes, illustrateurs, iconographes, correcteurs), dans le respect des plannings et des budgets. 

- Suivre les réimpressions et les co-éditions. 

- Participer aux actions commerciales et de promotion. 

- Négociation des contrats

 

 

De son côté, la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse s'interroge. Tout d'abord, la création de cette nouvelle maison : « Nous manquons d'informations pour le moment, et nous ne comprenons pas ce qui se passe. » En revanche, pour ce qui est des éditions MiC_MaC, « nous pourrions rediffuser le communiqué de septembre. Si quelques éléments sont résolus, c'est encore très modeste, et nombre d'auteurs sont toujours sur le carreau, avec des droits impayés, etc. ».

 

Entre temps, la page Facebook des éditions Grenouille a été supprimée, et seul le cache de Google en conserve encore une trace... (voir image)

 

 

Grenouille & Cie : on se mare...

 

 

Il nous aura fallu un peu de temps, mais finalement, nous sommes en mesure de donner de plus amples informations concernant la société nouvelle, à savoir Editions Grenouille. De fait, la société est encore en cours de création, mais surtout, elle est totalement indépendante des éditions MiC_MaC. Mieux : pour cette création, manifestement, Guillaume Widmann a passé un accord avec les éditions Artémis. C'est en effet par le biais de l'adresse postale que nous sommes parvenus au recoupement.

 

Hervé Chaumeton, le directeur de la maison, nous explique ainsi que sa société qui a pour ligne éditoriale le guide pratique et adulte, a décidé de s'ouvrir à la jeunesse, par l'intermédiaire de Guillaume Widmann. Il interviendra, nous explique-t-on, comme responsable de la production de livres ; les premiers livres sortiront en mai, et pour l'heure, aucune publicité ni promotion particulière n'a été faite. 

 

Interrogé sur le passif de Widmann, et de sa précédente maison, Hervé Chaumeton nous précise n'être au courant de rien. « Il ne m'en avait pas du tout parlé. Maintenant, monter une petite maison sans une grosse trésorerie, c'est compliqué, et difficile. J'ignorais cependant qu'il y avait des auteurs impayés. » Mais il avoue également ne pas s'être vraiment préoccupé des autres sociétés possibles détenues par l'intéressé.

 

 

Un problème de trésorerie 

 

 

Tout arrive, et nous sommes parvenus à contacter Guillaume Widmann, « content que l'on prenne le temps de me contacter, suite au communiqué de la Charte ». Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé à ce moment, et par tous les moyens, mais ActuaLitté n'avait pas réussi à le joindre. L'éditeur en tout cas, défend son bilan : la grogne des auteurs serait loin de représenter la majorité.

 

Et d'ajouter : « C'est malheureux parce qu'ils n'ont pas écouté ce que nous avons à leur dire. Beaucoup de gens me reprochent un manque de communication, mais aucun n'a pris la peine de téléphoner pour avoir des infos. Nous avons fait plusieurs communiqués à nos auteurs par mail, sur le site, etc., car oui : nous avons eu difficultés économiques, attendant grosse rentrée d'argent qui n'est pas arrivée, donc retard en paiement des droits d'auteur ».

 

Là, il y a un problème : ActuaLitté est en mesure d'assurer que Guillaume Widmann n'a pas donné suite à plusieurs lettres recommandées, qu'il s'est montré particulièrement violent et menaçant par téléphone avec d'anciens auteurs. De même, pour parvenir à le joindre, les difficultés sont grandes : nous avons dû passer par les éditions Artemis pour arriver à un numéro de téléphone valable.

 

Un retard assumé, donc, pas fièrement, mais état de fait. « Nous devons de l'argent aux auteurs, nous ne le démentons pas, et toute personne qui veut des infos peut nous appeler. Nous régularisons fortement une maison d'édition. J'ai commencé jeune dans le métier, avec peu de moyens, et on me reproche aujourd'hui de ne pas avoir la trésorerie d'une maison qui a 30 ans d'existence. »

 

'Je suis l'homme à abattre'

 

L' imprimeur et le propriétaire des locaux de la maison d'édition, tout comme les auteurs, n'ont pas été payés. Aujourd'hui les litiges seraient en voie de résolution, sans l'aide des banquiers, pas intéressés par la situation. « Si on était malhonnêtes on aurait déposé bilan en septembre dernier, où les dettes étaient à leur plus haut niveau. On est en train de débloquer toute situation. Un prêt personnel est en voie d'être débloqué, sans aucune subvention. D'abord, il faut payer l'imprimeur pour débloquer l'impression des livres de fin d'année, ce qui va permettre de payer les auteurs au plus vite. »

 

Et de nous assurer «  Tout le monde sera payé début mars. Je suis tributaire des banques, mais les sommes seront versées dans ces délais-là. »

 

 

 

 

« Je suis conscient que les auteurs ont une famille à nourrir et que beaucoup de gens sont en attente d'une réaction de notre part : on fait le maximum. On est en train d'y arriver, de sauver la situation et c'est dommage que tout tourne à la diffamation et au dénigrement. Quand on sauve son entreprise, le fait qu'un livre sélectionné n'ait pas toute la promo méritée s'explique par d'autres urgences : quand la bibliothèque brûle, on sauve tous les livres avant de faire la promo de celui qui a reçu toutes les attentions dernièrement. La promo a été faite sur la page Facebook et le site Internet des maisons d'édition. »

 

Du reste, Guillaume Widmann assure que dans les informations relayées par les auteurs. « Quoi que je fasse, quoi que je dise, tout va être retourné de façon à diffamer. Si j'étais vraiment malhonnête, je n'aurais pas pu éditer 150 livres. Là, je suis l'homme à abattre. »

  

« Oui, les auteurs seront payés, et si nous n'avions pas voulu le faire le bilan aurait déjà été déposé, cela aurait été beaucoup plus facile que de chercher les solutions, ce que nous faisons aujourd'hui. Le livre est ma passion, j'ai envie de partager mon savoir-faire, le but n'est pas de m'enrichir sur le dos des auteurs : l'édition n'est pas pour ça la panacée. »