Kadhafi, ou l'exercice du bourreau

Clément Solym - 05.03.2011

Reportage - kadhafi - construire - bourreau


Le pouvoir et son exercice. Depuis des semaines, la situation géopolitique ne parle que de cela, sans pour autant se l'avouer. Le renversement de dictatures, les bouleversements sociaux, que ce soit en Égypte, en Tunisie ou encore en Lybie, tout n'est que pouvoir et autorité, soumission et oppression.

Mais dans la révolte de ces peuples, dans leur légitime rébellion, on lit tout à la fois la revanche que la violence subie. Celle qui nous replonge dans les sinistres heures de l'histoire mondiale.

Bourreaux et victimes...

C'est dans ce contexte que sort le livre de Charlotte Lacoste, Séductions du bourreau, qui s'en prend notamment aux Bienveillantes de Jonathan Littell. Le livre défend une thèse simple : on ne devient pas tortionnaire aussi simplement que les Bienveillantes nous le laisse croire.

Et surtout, depuis quelques années, les oeuvres mettant en scène les bourreaux fleurissent, comme pour nous faire comprendre que nous ferions pareil à leur place.

La question est vaste. Et c'est bien le fond de celle que posait Goldman dans Né en 17 à Leindenstadt : « Aurais-je été pire ou meilleur que ces gens, si j'avais été allemand ? »

Charlotte Lacoste n'attaque cependant pas un peuple : elle vise une représentation du bourreau, qui nous est rendue sympathique, ou au moins compréhensible, finalement, parce que n'importe qui peut devenir un monstre. En prenant le contrepied de Littell, elle défend alors l'idée que l'on ne peut ni cautionner cette idée, ni l'accepter. Il est des bourreaux, il est des victimes, et c'est aux secondes que notre sympathie doit aller. Manichéiste, certes, mais passionnant.

L'esprit de séductions

À la différence près que l'ouvrage de Littell cherche - justement - à nous plonger de manière totalement subjective dans les pensées d'un bourreau. Il n'est pas question de pardon dans le livre de Littell, simplement d'offrir, par le biais de la fiction, cette plongée dans l'esprit de l'autre, impossible à l'homme, sans passer par la phase romanesque. Et si n'importe qui ne peut pas être bourreau, comme le défend Charlotte Lacoste, le cas libyen de Kadhafi devrait nous interroger tout autant.

C'est que, n'importe qui ne pourrait  pas ? Si. De fait. Le bourreau dépend des circonstances dans lesquelles il se trouve en mesure d'exercer son pouvoir. Que l'on touche à mes enfants et je deviendrais un monstre pire que tous les autres. Et qu'importe que la vengeance soit un exercice puéril : il est des circonstances où l'humain devient trop humain, et se débat, se défend et frappe. N'importe qui peut devenir bourreau, véritablement. Les circonstances y participent, et à ce titre, pose la question d'un choix.

Le chiffre humain, ou l'humain chiffré

Tuer un homme, c'est devenir un assassin ; en tuer des millions, c'est être un conquérant. L'aphorisme est connu. Mais la différence entre le conquérant et le bourreau intégral ne réside pas seule dans le massacre de très grande ampleur. Et un dément peut-il seul devenir ce type de personnage ? En fait, le dément est celui qui commence par méprise, par négliger l'aspect humain : il compte avant de prendre en compte. C'est ce qui est démontré dans Les Bienveillantes : la justification des actions sordides par le chiffre. Si l'on ramène tout au numéraire, alors tout peut être accompli.

C'est l'un des pans du livre d'Isabelle Sorente, Addiction générale. Cette emprise que les chiffres exercent sur nous, « La condition de la survie, c’est de produire des chiffres, on dit, du chiffre, comme si c’était là une substance. Ce que nous appelons être pragmatique, c’est cette pulsion avide qui nous enferme dans des calculs à court terme, dont nous espérons sortir gagnants. » (en savoir plus)

Mais justement, si un homme devient chiffre, alors il n'existe plus ni dément ni conquérant : par le chiffre tout génocide devient concevable. C'est ainsi que le massacre perpétré durant la Seconde Guerre mondiale est en partie enseigné : des chiffres, pour appréhender l'événement, et non le comprendre. Un froid déroulé de nombres, qui rend accessibles toutes les informations.

La mort par les nombres

Prenons l'exemple tiré du livre de Robert Merle, La mort est mon métier. Le récit effectué de la vie de Rudolph Hoess, commandant du camp d'Auschwitz, reprend et illustre colossalement les écrits de Hannah Arendt quant à la banalité du mal. Ou comment un citoyen à l'enfance marquée par un père autoritaire, va se retrouver presque facilement responsable d'un massacre de grande ampleur.

La grande différence avec l'ouvrage de Littell, c'est que la rapidité du calcul, de l'exécution ne donne pas le temps de s'attacher au personnage. On reste pris dans l'envol de cette violence, mue avant tout par la déconscience de soi, de sa responsabilité.

L'un des motifs évidents qui conduisent tout un chacun à devenir bourreau. La préface le rappelle : « Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’État. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. »

Bourreau par auto-destruction

Un autre cas intrigant est présenté dans le livre de Bret Easton Ellis, American Psycho. Il s'agit là encore d'une violence où le bourreau se débarrasse de l'humain. Mais plutôt que de supprimer l'altérité, Patrick Bateman se vide lui-même de toute substance.

Ellis nous embarque ainsi dans une compréhension du monstre, pour tenter de cerner sa logique. Et celle de Bateman est pernicieuse : il s'est lui-même déshumanisé en applicant des formes de mode d'emploi, des éléments que les médias lui apportent et qui lui donnent de quoi appréhender le monde. Des grilles de compréhension prêtes à être intégrées, en somme. Il raconte alors l'histoire du groupe Genesis, comme la restituerait une encyclopédie, tout en s'apprêtant à tuer. Une récitation sans fond, quasi-mécanique.

En perdant toute opinion personnelle, il devient la copie des avis contemporains, et les applique, comme une éponge s'imbibe, jusqu'à l'explosion. Le processus n'est probablement pas volontaire, mais ses conséquences sont funestes : il faut dès lors que tout rentre dans sa mécanique, qui progressivement, bascule dans la suppression de l'autre.

Zéro, Infini et le Un

Qu'en retenir ? Et surtout, quel éclairage nous apportent tous ces exemples du cas Kadhafi ? Plongeons dans un dernier ouvrage avant de le distinguer. Le livre d'Arthur Koestler, Le zéro et l'infini raconte clairement ce qu'est la purge soviétique et les méthodes d'éradication de l'humain. Le Zéro, c'est l'homme, comme unité, comme individu. Et à ce titre, il peut - il doit ! - disparaître, car il est au service de l'Infini, la communauté totale.

Devant les impératifs d'un État qui ne vise qu'à sa propre survie, l'être Zéro est anéanti, fondu dans l'Infini.

Finalement, la construction du bourreau que devient l'État réside dans l'appréciation négligeable de ce qu'est l'Infini et le refus de l'individualité, en tant que Zéro, qui doit s'oublier. Pour Kadhafi, il semble qu'il n'y ait ni Zéro, ni Infini : il n'existe que le Un, qui est celui du dictateur.

Le bourreau total, en chacun ?

À plus d'un titre, Kadhafi incarne la totalité de ces bourreaux décrits. Et de même, ses sbires auront toujours la possibilité de dire qu'ils ne faisaient qu'obéir aux ordres. Ou qu'on leur a refusé la possibilité de dire non aux atrocités - il fallait tout de même être vraiment lobotomisé pour envoyer un avion bombarder la foule avec des munitions qui sont propulsées à une vitesse jusqu'à trois fois plus rapide que la vitesse du son...

Le bourreau découle d'une responsabilité personnelle, individuelle. Affirmer que n'importe qui ne peut pas être bourreau, c'est peut-être omettre que le bourreau se construit autant qu'il est construit. Si Hitler avait été élu, dans les conditions que l'on sait, Kadhafi reste après tout un chef de tribu qui a pris le pouvoir.

Car chaque bourreau est unique, en ce que son comportement est individuel.


Le colonel Kadhafi, illustration Le PiXX

Et sa réappropriation du religieux par le biais du livre de loi, Le livre vert, assimilable à un livre sacré - qui fut d'ailleurs l'un des premiers symboles à tomber - montre combien Kadhafi s'est imposé comme le guide d'une révolution, avec l'avidité du pouvoir.

De fait, l'avidité de l'humain est le premier pas qui entraîne vers la construction du bourreau. Et tout un chacun a ce désir d'avidité.

Pour approfondir
  • Né en 17 à leidenstadt, Jean-Jacques Goldman

Retrouver Charlotte Lacoste, sur France Inter