L'assassinat, Christophe Dufossé (chapitre 1)

Clément Solym - 18.02.2009

Reportage - assassinat - christophe - Dufosse


Avertissement
Ce texte est une fiction. La distanciation existant entre l’auteur et les propos comme les actions de son personnage interdit en conséquence, on l’aura compris, toute assimilation à des personnes réelles comme toute intention dolosive de la part de l’écrivain.


1

     Lorsqu’un homme solitaire arrive au milieu d’une foule avec une intention délibérée, un projet précis, il se crée autour de lui une sorte de lien magnétique qui, au lieu d’attirer les gens, les écarte mystérieusement sur son passage. Une lutte silencieuse semble s’opérer contre cet individu. Par sa détermination, il paraît soudain plus grand que cette foule.
     Il ne le fait pas exprès.
     C’est ainsi.
     Dans cette fête paysanne où cet homme attend quelque chose, la main crispée à l’intérieur de sa poche droite, les bêtes se détournent aussi en sa présence.
     Elles ne connaissent ni la théorie des foules ni les joutes oculaires, mais elles comprennent une chose : quelle que soit la raison de sa présence en ces lieux, quel que soit son plan à court terme, cet homme ira jusqu’au bout.
     Pour l’instant, son billet en poche, il se dirige à l’aveugle dans la plus grande ferme du pays.
     Les gens se croisent, se bousculent.


     Dans les grands halls résonnent meuglements, bêlements et grognements divers attestant d’un surcroît d’activité animalière. Il parcourt du regard les panneaux « Destination mouton » et « Le village du cochon » alors que deux hommes s’exaltent devant une génisse blonde.
     Plus loin, une vieille femme dit à une autre :
     – Un mouton comme celui-ci ! Je vous dirais bien que ça me fait toute l’année, mais je vous mentirais ! Mais bon, dix mois, c’est sûr.
     L’homme passe devant deux génisses qui le saluent d’un tintement de cloches.
     Il avance nonchalamment, en roulant des épaules. Le bout de ses chaussures frotte légèrement sur le revêtement. Il porte des baskets éculées, une veste de treillis étriquée et un pantalon ample multipoches.
     Un habillement standard, passe-partout.
     Un peu plus loin, un agneau n’hésite pas à grimper sur le dos de sa mère pour venir lui lécher la main.
     Un contact doux, rassurant.


     Cinq minutes plus tard, il arrive à la tétée de porcelets noirs. Ces animaux sont des rescapés. Sauvés d’une extinction probable il y a quelques années, ils ont retrouvé leur joie de survivre. Ils n’hésitent pas à se marcher les uns sur les autres pour accéder aux tétines de leur mère. L’homme observe la scène avec un émerveillement admiratif. La force chaleureuse, la tendresse du tableau soulignent presque la petitesse de l’arrière-plan.
     Il regarde autour de lui, enregistre toute la scène, établit des repérages précis. Il possède un oeil ultrasensible, doté des focales les plus invraisemblables.
     L’homme est depuis toujours un observateur obsessionnel qui remarque le moindre déplacement.
     Il scrute le hall numéro 1, distinguant des formes en mouvement sous les lumières colorées, des existences qu’il peut situer en quelques secondes, des agriculteurs en goguette, des étudiants en agronomie, des serveuses qui apportent des consommations à des hommes déjà imbibés, des conférenciers, des éleveurs, des costumés de différentes régions, des badauds ennuyés.
     Il est 15 heures.
     Il a une heure devant lui.
     Un compte à rebours silencieux commence.


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