'L'écriture, c'est une discipline aussi', Douglas Kennedy

Association Effervescence - 19.05.2015

Reportage - Harla Coben - Madame Bovary - Sidney Gallonde


Chaque semaine, ActuaLitté, en partenariat avec l'association Effervescence, réunissant les étudiants et anciens élèves du master Édition et Audiovisuel de Paris-Sorbonne, vous donne rendez-vous  : retrouvez dans les colonnes de notre magazine une chronique, réalisée par les étudiants de la formation, racontant la vie du master et de l'association.

Cette semaine, nous allons vous parler d'adaptation audiovisuelle  !

 

Le 17 mars dernier, les étudiants des deux filières du master ont organisé une master-class sur un sujet qui les rapproche  : l'adaptation de textes littéraires pour le cinéma et la télévision. Pour parler d'un tel sujet, l'écrivain Douglas Kennedy et le producteur Sydney ont accepté de répondre à l'invitation et de se rendre à la Sorbonne.

 

Sydney est un jeune producteur de la société VAB production, créée en 2004. Après avoir adapté Une chance de trop, d'Harlan Coben, il est en train préparer la transposition de deux romans de Douglas Kennedy, À la Poursuite du bonheur et Une liaison dangereuse, l'un pour en faire une série, l'autre sous la forme d'un téléfilm. Son récent passé de scénariste rendait, aux yeux des étudiants, un peu surprenante cette manière d'aller chercher des écrivains plutôt que des scénaristes directement. Sydney explique ce choix par la qualité des écrivains qu'il sollicite. Selon lui, la télévision et les séries en particulier doivent, pour passionner, raconter des histoires qui embarquent, des histoires dans lesquelles les spectateurs s'immergent.

 

Harlan Coben

Danbury Library, CC BY NC SA 2.0

 

 

Des auteurs comme Harlan Coben et Douglas Kennedy savent raconter des récits de ce genre  : des histoires qui paraissent pouvoir arriver à n'importe qui et qui sont en même temps des aventures. D'autre part, le producteur estime que les écrivains ne sont pas, contrairement à ce que l'on pourrait penser, les moins bien placés pour adapter leurs œuvres, bien que l'écriture d'un roman et l'écriture d'un scénario soient deux choses différentes (comme le rappelle Douglas Kennedy, la règle du scénario est qu'une page est égale à une minute de temps de lecture, quand on passe d'un roman à un scénario, il faut donc changer complètement l'histoire). 

 

Sydney décrit en effet Douglas Kennedy comme un cinéphile, et qui était « fait pour être scénariste  ». En tant que producteur, c'est aussi un grand avantage : « Je peux me permettre de dire aux diffuseurs et producteurs qu'avec mon projet, on va gagner du temps, qu'il n'y a pas tant de barrières que cela entre le texte et l'adaptation. D'habitude, on perd du temps à briefer un scénariste pour le faire rentrer dans l'univers d'un auteur  ». 

 

À la question de savoir comment l'écrivain adapte et transforme ses propres textes, surtout pour leur donner le format d'une série, Douglas Kennedy répond que ce n'est pas si difficile. Il faut sans doute surdoser le suspens pour donner envie aux spectateurs de regarder la prochaine diffusion, mais il rappelle qu'au xixe siècle, nombre d'écrivains produisaient en fait des séries  : des feuilletons qui paraissaient dans les journaux, et qui, depuis, ont été publiés comme des romans. L'important est en tout cas de respecter l'esprit du texte, et surtout, de tourner une bonne série ou un bon film.

 

"On m'a souvent demandé combien de temps je mettais pour écrire un roman. Cela dépend. L'écriture, c'est une discipline aussi", D. Kennedy

 

Quand on demande aux deux invités ce qui les a menés à exercer les métiers de producteur et de scénariste, il s'avère que la dimension visuelle prime. Douglas Kennedy a été très marqué par le cinéma d'Hitchcock, notamment par sa dimension populaire  : « Au cœur de son cinéma, il y a toujours la peur, qui est le fardeau de la condition humaine, mais cela, il parvenait à le dire de manière commerciale. » Cette admiration lui a donné le désir de devenir réalisateur, mais il ne s'en sentait pas le talent et ne pensait pas avoir la trempe d'un chef.

 

En outre, écrire permet une grande liberté (on écrit partout et n'importe quand), mais associée à de la rigueur. Pour travailler, Douglas Kennedy applique une « méthode simple, celle de Graham Greene. Il écrivait deux pages par jour. Je fais pareil, même si c'est merdique, même si je suis malade ». Selon lui, l'écriture est sans doute un art, mais c'est surtout un métier  : « On m'a souvent demandé combien de temps je mettais pour écrire un roman. Cela dépend. À la Poursuite du Bonheur m'a pris deux ans. La femme du Ve m'a pris cinq mois. L'écriture, c'est une discipline aussi.  » 

 

Douglas kennedy

 

 

Chez Sidney Gallonde, le déclencheur est la télévision. « Je suis un vrai enfant de la télé. La télé, c'était un membre de ma famille, mais je ne l'aimais pas. J'ai d'abord voulu écrire des histoires pour proposer des choses de meilleure qualité que ce que la télé de mon enfance diffusait » Mais ne s'estimant pas assez bon scénariste, il s'est orienté vers la production, métier qu'il définit comme « avoir du flair et aller chercher des talents  ». Aujourd'hui, comme producteur, il estime avoir une sorte de mission  : « J'ai envie de dire  : “hier j'ai vu un super film sur TF1”, ce qui n'arrive jamais. Je n'ai plus envie de dire  : “j'ai téléchargé une super série”, je voudrais dire  : “J'ai regardé une super série à la télé”. On est dans une sorte de crise de la création télévisuelle et j'ai envie de changer ça. »

 

Quand on lui demande comment il travaille concrètement sur un projet, Sidney Gallonde explique que son travail est d'abord de trouver un auteur de talent, ensuite de lui présenter une équipe de collaborateurs choisis. « En fait, ce que je fais, c'est que je choisis les chefs de poste et j'organise des dîners  ! Plus sérieusement, il ne doit y avoir qu'un seul chef d'orchestre pour que le projet soit mené à bien. Le malheur de la fiction française  : c'est qu'elle a mille chefs. Il y a les points de vue des scénaristes, du réalisateur, du producteur, des chaînes qui sont très directrices et tout le monde a une vision différente de l'œuvre et des intérêts différents. » Un des buts de Sidney , en s'associant avec des noms comme Douglas Kennedy et Harlan Coben, est d'obtenir la confiance des chaînes et des coproducteurs pour avoir la marge de manœuvre qu'il estime nécessaire à un chef d'orchestre.

 

La master-class s'est achevée par des questions des étudiants. L'un d'entre eux a notamment demandé à Douglas Kennedy pourquoi, à son avis, il était très lu par les femmes et pourquoi celles-ci étaient particulièrement touchées par son écriture. L'écrivain a répondu qu'il aimait beaucoup observer et écouter, qu'ayant grandi auprès d'un couple désuni, il avait commencé tôt à s'intéresser aux problèmes des autres, en particulier aux problèmes des femmes. Dans l'écriture, l'empathie est pour lui primordiale  : « Tout le monde a des faiblesses, mais tout le monde est intéressant », et ce n'est pas un hasard si, pour lui, le roman moderne commence avec une vie de femme, celle de madame Bovary, et un problème alors surtout féminin  : l'ennui.

 

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