Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

L'indépendance, nécessaire pour assurer la médiation du catalogue

Nicolas Gary - 21.05.2013

Reportage - librairie numérique - Sans Papiers - Numériklivres


L'enjeu de la vente directe n'est pas nouveau. Si les éditeurs traditionnels ne franchissent pas le gué, c'est avant tout que la librairie reste le moteur premier de la vente de livres papier. Mais pour un éditeur numérique, les acteurs susceptibles de commercialiser durablement les ouvrages ne sont pas légion. En fait, on se tourne régulièrement vers trois acteurs, plus ou moins américains : Apple, Amazon et Kobo. À ce titre, rappelons que Kobo travaille avec Fnac, dans le cadre d'une offre spéciale. 

 

Les éditions Numeriklivres et la librairie Sans Papier viennent de répondre à cette question, en travaillant à une librairie dédiée aux ebooks de l'éditeur. « Il nous a fallu du temps pour trouver le partenaire : les webapp qui permettent de créer un store n'ont souvent rien d'adapté à la vente de livres », explique Jean-François Gayrard, fondateur de Numeriklivres. Depuis janvier dernier, les deux acteurs se sont donc lancés dans la construction d'une librairie en ligne. Rien de révolutionnaire, certes. Cependant, la réflexion qui sous-tend ce projet est, elle, essentielle.

 

« Dans la distribution, pour l'éditeur 100 % numérique que je suis, la part prise sur les ventes est de 40 % sur le prix hors taxe d'un ebook. Numeriklivres a fait le choix de passer par un agrégateur, en l'occurrence Immatériel. Cela centralise la comptabilité et sécurise les fichiers. Pour ses services, Immatériel prend 10 % du prix HT sur chaque ouvrage téléchargé. Ensuite, ce sont les ebookstores qui prennent 30 %. Numériklivres reverse ensuite 25 % à l'auteur, et dispose donc, pour assurer le fonctionnement de la structure 35 %. Quand la distribution représente 45 % pour le papier, se dire qu'elle est de 40 % pour le numérique, c'est insensé. » 

 

Le travail sur les marges de diffusion est donc une nécessité. « Notre chiffre d'affaires mensuel est de 10.000 € HT, un chiffre qui ne pourra désormais que progresser. Et pour ce faire, il faut des outils plus adaptés », poursuit Jean-François Gayrard. 

 

 

 

 

Ouvrir une librairie permettait donc de récupérer une partie des sommes versées, pour assurer une meilleure rentabilité. Mais le projet est loin de se cantonner à des questions économiques. Antoine Garnier, cofondateur de Sans Papier reconnaît que la question de l'indépendance est au coeur de cette initiative. « Pour Sans Papier, l'enjeu était double : d'abord, répondre aux besoins d'un éditeur, et de coller au plus près des nécessités. Ensuite, cette première expérience est un modèle qui pourra servir à d'autres éditeurs, pure players dans un premier temps. Mais la réalité, c'est qu'il est fondamental pour un éditeur que de disposer de son propre espace de vente. »

 

L'affaire Izneo et Apple a en effet poussé à réfléchir. « Un éditeur numérique ne dispose pas de libraires pour assurer la vente de ses livres. Et il est impossible de se contenter de publier, diffuser sur les plateformes et attendre que les ventes se fassent. Pourtant, dans l'écosystème actuel, conserver son indépendance face aux acteurs monopolistiques est primordial. » Ouvertement, Jean-François Gayrard explique que ses ventes se répartissent à 70 % entre Kobo, Apple (25 % chacun) et Amazon (à 20%).

 

Entre 10 et 12.000 téléchargements, des ebooks de Numeriklivres sont comptabilisés chaque mois : « La librairie ne sera pas une source de revenus fantastiques dès la première semaine. En tant qu'éditeur, je sais en revanche que l'avenir de mon métier passe également par la médiation autour de mon catalogue. Avec ma propre librairie, je dispose désormais d'un outil pour ce faire. »

 

 

 

 

C'est ce que souligne Antoine Garnier, de Sans Papier. « Les éditeurs numériques ont besoin de défendre leur catalogue, tout en garantissant une présence permanente de leurs oeuvres. » Si demain, au travers d'une application, ou dans l'iBookstore, Apple décide que le rouge est une couleur qui ne lui plaît plus, et supprime tous les livres dont la couverture contiendrait cette couleur, il faut assurer une solution de replis. « En outre, la librairie dispose d'un service de prescription supplémentaire, qui est le propre de la technologie développée par Sans Papier. L'offre de recommandation s'opère au travers des ouvrages du catalogue, et se concentre sur les livres et les auteurs. »

 

Rares sont les éditeurs traditionnels qui ont décidé d'ouvrir leur propre site, pour commercialiser des ouvrages numériques. On ne trouve cette offre, pour les grands groupes, qu'au travers de l'offre d'Editis, et de sa plateforme Interforum. Alexis Esmenard, directeur du développement numérique chez Albin Michel, expliquait à ActuaLitté : « Ce n'est pas le même métier que de publier des livres, et les vendre sur internet. Chez Albin Michel, nous avons préféré faire appel à des acteurs qui s'en occupent, mais notre intention n'est pas d'ouvrir un ebookstore. Les librairies restent primordiales dans notre approche. »

 

Et on le comprend bien : l'éditeur numérique ne joue pas avec les mêmes armes. « Pour le lecteur, l'accès à une librairie liée à un éditeur numérique est un enjeu encore mineur - à ce jour, en tout cas. En revanche, pour l'éditeur, c'est un véritable enjeu », souligne Antoine Garnier. Jean-François Gayrard insiste : « Il nous appartient de valoriser nos livres, de les faire découvrir. Nous avons intégré des outils de connexion et de partage des fiches de livres et des chapitres, au travers des réseaux sociaux. Mais ce n'est qu'une autre étape : il faut habituer les internautes à privilégier des plateformes qui ne sont pas celles des gros acteurs. »