L’Oie de Cravan et Noroît : des maisons québécoises où dialoguent image et texte

Justine Souque - 24.08.2016

Reportage - maison édition Québec - dialogue image texte - Marché poésie Paris


La francophonie permet, parfois, de faire de bonnes affaires, comme acquérir des livres d’artistes innovants à prix abordables. Voici deux maisons d’édition québécoises découvertes au cours d’une pérégrination au Marché de la poésie de Paris qui a lieu tous les ans en juin, place Saint-Sulpice. Là-bas, Patrick Lafontaine, Paul Bélanger (éditions du Noroît) et Benoît Chaput (éditions L’Oie de Cravan) qui donnent formes, couleurs et matières aux mots.

 

Au Marché de la poésie, sur quelques stands, rien ne ressemble moins à un livre qu’un autre livre... Agréablement surprise par la diversité et la technicité des ouvrages que présentent L’Oie de Cravan et les éditions du Noroît, je m’attarde… Ce qui compte, au sein des deux maisons, c’est avant tout la collaboration entre l’auteur, l’artiste et l’éditeur (personnalités se confondant parfois). Un duo/trio qui permet de créer, pour chacun des ouvrages, une identité unique. 

 

Avec la collection « Lieu-dit » par exemple (éditions Le Noroît), qui dessine un parcours photographique, l’écriture et le visuel naissent d’une topographie particulière, mise en valeur par l’auteur et le photographe. Cette démarche n’est pas sans rappeler la complicité entre Marguerite Duras et Michèle Laporte, pour Les Lieux de Marguerite Duras (Minuit, 1977). Pour chaque publication, l’auteur et l’artiste se sont approprié un lieu, incarné dans et par l’objet-livre. L’ouvrage s’adapte également aux idées de l’auteur dans la collection Essais, dite « Chemins de traverse », qui se distingue par son petit format et sa couverture sobre, mais sait diversifier les techniques artistiques (gaufrage, embossage, etc.) pour ne jamais tomber dans la monotonie visuelle. 

 

Sans toi je n’aurais jamais regardé si haut, par Denise Desauteuls (auteure et photographe), Collection « Lieu dit », éditions Le Noroît

 

 

Souplesse et créativité sont donc les lignes d’horizon de ces deux maisons, ce qui séduit les auteurs. Marc-André Brouillette (La Voix, Le Noroît) nous le confirme : « J’apprécie la culture du livre de cette maison, le soin accordé à l’illustration et la typographie. Il y a un dialogue permanent entre auteur, artiste, éditeur. Dans mon texte qui parle des perceptions sensorielles stimulées par la voix, lumières et corps sont suscités par les mots, mais aussi par leur disposition dans le livre. Et le relief du titre, sur la couverture, suggère déjà l’idée du toucher. » Dans la lignée de Michel Butor, qui collabora avec de nombreux artistes, l’éditeur met en place les conditions maximales pour que le livre devienne un objet unique.

 

Cette liberté, dès la conception des ouvrages, permet la réalisation de projets expérimentaux, tel que Le petit guide du Plan Nord (Michel Hellman, L’Oie de Cravan), dont les illustrations en noir et blanc sont le résultat d’un découpage de sacs-poubelle ! « Je cherche la dimension poétique des textes, des histoires et des images de tous les genres, sans limites », nous confie l’éditeur Benoît Chaput, qui prend en charge le graphisme (couverture et intérieur des livres) et, parfois, dessine. 

 

La couverture de Passages publics, de Joël Gayraud, dessinée par l’éditeur, Benoît Chaput, éditions L’Oie de Cravan

 

 

C’est là le point de divergence avec Le Noroît, dont la ligne éditoriale se focalise sur le genre poétique. Les publications de la maison L’Oie de Cravan, elles, se déclinent en plusieurs entités, du recueil de nouvelles à la bande dessinée. Multifacette, cette maison présente des auteurs qui aiment aussi jouer sur leurs identités, comme Geneviève Elverum qui signe Maman sauvage de son vrai nom (et en dessine la couverture), et publie sa Roulathèque roulathèque nicolore avec son pseudonyme, Geneviève Castrée. Jouant sur son catalogue protéiforme, L’Oie de Cravan se pare aussi de deux logos différents, selon l’ouvrage ou la collection. On peut voir soit une oie boxeuse dont les traits rappellent l’art inuit (en référence à Arthur Cravan, poète et boxeur britannique et à l’animal, « cravant »), soit un symbole complexe inspiré des travaux d’alchimie. 

 

L'auteure est malheureusement décédée, à 35 ans, des suites d'un cancer foudroyant du pancréas, nous apprend l'éditeur.

 

Couverture de Maman sauvage, dessinée par son auteure, Geneviève Elverum​ (L’Oie de Cravan)

 

 

Stéréotypes obligent, les lecteurs et éditeurs français classent fréquemment la catégorie « Lettres québécoise » dans la case « littérature de paysage » (comprenez : caribous, neige, froid mordant, etc.). Des maisons d’édition outre-Atlantique comme L’Oie de Cravan et Le Noroît brisent ces clichés grâce à l’attention et au soin qu’elles accordent à l’identité visuelle des ouvrages. C’est le cas pour l’intérieur en relief de L’Hiver, hier, de Michel Garneau (L’Oie de Cravan), un conte imprimé à la manière du XIXe siècle, au plomb, selon la technique de la gravure sur bois, où chaque lettre a été placées une par une. Un travail artisanal pour un ouvrage tiré à 600 exemplaires, parce que la patience et la qualité priment sur la consommation de masse.

 

« J’aime les livres de cette époque, nous confit Benoît Chaput, et je travaille sur ce que je trouve esthétique. » Pour sa collection « Le fer et sa rouille », l’éditeur propose là encore de précieux ouvrages, cousus main, avec des papiers de tout type, qu’il trouve au gré de ces promenades chez un ami imprimeur... Rien à voir avec l’expérimentation d’illustrations en sacs-poubelle citée précédemment ! C’est qu’entre vision classique et modernité, l’éditeur est toujours à la recherche d’un nouveau langage visuel, toutes techniques confondues (photographie, encre, collage, sérigraphie, gravure, etc.). 

 

Les deux maisons sont un exemple parfait d’une volonté de décloisonner arts et littérature, ouvrant ainsi une réflexion sur ce qu’est et peut être la forme poétique, taillée dans l’objet-livre. Grâce à la sollicitation de techniques anciennes ou d’artistes contemporains, toutes les possibilités qui harmonisent le contenu textuel et l’image sont explorées. Aiguillées, orchestrées, voire réalisées, par l’éditeur, les créations artistiques et littéraires se répondent, sans être nécessairement liées. « Avec Les chiens fous pleurent la nuit de Guy Cloutier par exemple, on entre dans un dialogue non figuratif, précise Paul Bélanger. Les illustrations d’Alexa Daerr ne reflètent pas toujours le texte, on n’est dans un rapport de continuité ou bien de contraste. Ce n’est pas le cas pour Temps qui installe les miroirs, de Nicole Brossard, où les tercets font échos aux trois formes géométriques que l’artiste Martha Townsend, et réciproquement. » L’illustration est alors pensée comme un art transgressif, qui dépasse la forme fixe ou réaliste. 

 

Les chiens fous pleurent la nuit, Guy Cloutier (auteur), Alexa Daerr (artiste), éditions Le Noroît

 

 

Temps qui installe les miroirs, Nicole Brossard (auteure), Martha Townsend (artiste), éditions Le Noroît

 

À travers une poétisation mouvante du texte et de l’image, les ouvrages des maisons d’édition Le Noroît et L’Oie de Cravan proposent une nouvelle rencontre avec l’objet-livre, où sur la couverture et à l’intérieur, les images sont ressenties comme des œuvres toutes personnelles, à l’instar du texte. Reste qu’en France, ces livres d’artistes québécois, accessibles au grand public, sont peu disponibles. Or, il demeure indispensable de les avoir entre les mains, pour en apprécier non seulement le texte, mais aussi la matérialité. Un petit tour au Marché de la Poésie l’an prochain, à la Librairie du Québec (Paris) quand bon vous semble, ou bien un billet d’avion prochainement pour que vous puissiez donner votre avis ? 

 

Les livres de L'Oie de Cravan sont par ailleurs distribués partout en France par les bons soins des Belles-Lettres (BLDD).