La bibliothèque, la nuit : une exposition entre prouesse technique et voyage onirique

Laurène Bertelle - 16.05.2017

Reportage - bibliotheque la nuit bnf - bibliotheque réalité virtuelle - exposition réalité virtuelle bnf


Du 16 mai au 13 août 2017, la BnF accueille l'exposition canadienne La bibliothèque, la nuit, créée par Alberto Manguel et Robert Lepage. Elle propose notamment aux visiteurs de découvrir des bibliothèques du monde entier grâce à la réalité virtuelle. 


Extrait du film sur la bibliothèque du Parlement à Ottawa (Canada) (photo BnF)


 

La bibliothèque, la nuit, c'est d'abord un livre d'Alberto Manguel, une réflexion sur la bibliothèque, privée ou publique, comme lieu à la fois intime et universel, un lieu de connaissances et d'expériences. En 2015, l'auteur s'associe à Robert Lepage, fondateur de la compagnie Ex-Machina, pour créer une exposition à la demande de la bibliothèque nationale de Québec. 

 

Alors, qu’est-ce que l’exposition ? Robert Lepage affirme qu’elle n’est pas une adaptation du livre à proprement parler, mais plutôt un « prolongement de la lecture en travaillant avec de nouveaux outils ». Entre exposition d'œuvres, mise en scène théâtrale et réalité virtuelle, La bibliothèque, la nuit s'impose comme une expérience hybride.

 

L’exposition commence par un préambule qui présente quelques œuvres en lien avec l’imaginaire de la bibliothèque, appartenant à la BnF — dont certaines inédites — ou issues de prêts d’artistes. Les gravures de Louis Boullée présentent par exemple la bibliothèque comme élément architectural, et comme lieu où doit régner l’ordre nécessaire à la survie des livres. Plus loin, la boîte-vitrine de Ronan-Jim Sévellec, Le cabinet de la rue de Namur, présente une bibliothèque miniature, tout comme Charles Matton et son Hommage à George Perec, deuxième vitrine dans laquelle une bibliothèque s’étale en profondeur grâce à un jeu de miroir. On retrouve également une collection d’ex-libris jamais montrés au public auparavant.

Intérieur de la vitrine Hommage à George Perec de Charles Matton (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)



Passée la première partie de l’exposition, assez traditionnelle, on entame l’exposition d’Alberto Manguel et Robert Lepage au sens strict, début d’un voyage immersif.  

 

Bibliothèque matérielle, bibliothèque rêvée


Lorsque l’on entre dans la pièce suivante, on est aussitôt immergé dans une reconstitution de la bibliothèque personnelle d’Alberto Manguel. Le bois et le papier prédominent, les lumières sont tamisées, un faible bruit de pluie se fait entendre. Par les fenêtres, la pluie et la lumière du soleil semblent être naturelles. Puis les lumières s’éteignent, et une voix off, celle d’Alberto Manguel, commence à raconter son expérience personnelle des livres, de ses lectures d’enfance à la création de la bibliothèque. Différents éléments de la pièce sont mis en lumière, puis disparaissent à nouveau dans la pénombre. « Cet endroit est peuplé des spectres des mots », énonce Alberto Manguel. 

Reconstitution de la bibliothèque d'Alberto Manguel (photo BnF)


 

Les visiteurs sont ensuite invités à récupérer casques audio et masques de réalité virtuelle, puis un pan de la bibliothèque s’ouvre et les visiteurs entrent dans la pièce suivante. La bibliothèque matérielle devient alors bibliothèque chimérique : le papier est redevenu arbre, la bibliothèque est une forêt dont les feuilles sont des livres. Et toujours plongés dans la nuit, cette pénombre qui rend tout plus mystérieux ; on se croirait dans un conte des Frères Grimm. « Pour un metteur en scène, c’est un cadeau de faire quelque chose et sur la bibliothèque et sur la nuit », affirme Robert Lepage.
 

Entre les troncs d’arbre, des tables et des chaises en bois sont disposées à la manière d’une salle d’étude. Il ne reste plus qu’à choisir une place, enfiler son masque et son casque et partir pour ce grand voyage. Pour ce qui est du matériel, l’utilisation est on ne peut plus simple. Le masque est ajustable en taille, la netteté est réglable à l’aide d’une molette. Les porteurs de lunettes peuvent choisir de les garder ou de les ôter, le masque compensant en partie les troubles de la vision. Un casque est relié directement au masque, et le volume se règle à l’aide d’un bouton sur le masque. La vidéo elle, se lance dès que l’on met le masque sur les yeux.


(photo BnF)



À partir de là, le spectateur arrive sur un menu qui permet de choisir parmi dix propositions de bibliothèques. Pour sélectionner, il suffit tourner la tête et de fixer son choix pendant quelques secondes. Très vite, on perd ses repères pour entrer dans un autre monde. Hormis les bruits de pas des médiateurs de l’exposition, qui restent à la disposition des visiteurs au moindre problème, on tend à oublier où l’on est.
 

Voyage aux quatre coins du monde grâce à la réalité virtuelle

 

Et où est-on au juste ? À Paris, mais aussi à Copenhague, à Admont en Autriche, à Alexandrie en Égypte, à Mexico, à Kamakura au Japon, et même dans l’espace, pendant quelques secondes. Au total, dix bibliothèques sont présentées pendant quelques minutes : certaines existent aux quatre coins du globe, certaines ont été détruites, certaines n’ont jamais été construites.
 

Le choix de ces dix bibliothèques est le résultat d’un grand travail de sélection pour trouver « les bibliothèques les plus représentatives de leur époque et de leur fonction », avoue Alberto Manguel. « Parmi les bibliothèques baroques, il fallait trouver celle qui allait représenter toutes les bibliothèques baroques. »
 

Tout au long de la visite, la voix d’Alberto Manguel continue d’ailleurs de guider notre visite, en nous expliquant quelques anecdotes d’histoire, de géographie ou de culture. Dans la bibliothèque du Parlement à Ottawa, les oiseaux envahissent petit à petit les lieux, se posant sur les livres, sous l’œil de la statue de la reine Victoria qui trône au centre de la salle de lecture. À Washington, le spectateur se retrouve au sommet de la bibliothèque du Congrès, avant de s’éloigner du dôme pour redescendre sur terre petit à petit.
 

Dans la bibliothèque du Nautilus, adaptée du livre Vingt mille lieux sous les mers de Jules Vernes et représentée en noir et blanc comme un dessin au crayon, on retrouve le capitaine Nemo qui joue un morceau de musique pour son invité, tandis que les requins et les poulpes passent au travers des fenêtres du sous-marin.


Extrait du film sur la bibliothèque du Nautilus

 

L’épisode de la bibliothèque de Sarajevo, détruite sous les flammes en 1992 par la guerre, est peut-être le plus émouvant, puisque le spectateur assiste, impuissant, au passage des machines de guerre et des véhicules d’urgences derrière les portes du hall, puis à la montée des flammes dans la bibliothèque, le tout accompagné d’un violoncelliste qui joue le mélancolique adagio en G mineur d’Albinoni.
 

Le thème du feu est d’ailleurs très important, puisque deux des bibliothèques qui sont présentées en réalité virtuelle, la bibliothèque d’Alexandrie et la bibliothèque de Sarajevo, ont été détruites par le feu. « Le feu permet d’éclairer le livre, mais aussi de le détruire », énonce Robert Lepage. Une manière pour le créateur d’Ex-Machina de faire une analogie avec le numérique, dont il se fait le défenseur : « On reproche souvent aux nouvelles technologiques de détruire le livre, explique-t-il, mais elles peuvent aussi le mettre en lumière. »
 

Une prouesse technique

 

C’est le cas dans l’exposition La bibliothèque, la nuit, qui permet aux visiteurs, grâce aux nouvelles technologies, de retrouver des temples du livre disparus depuis des décennies.


Stanislas Elie, membre du département de recherche et de développement de la compagnie Ex-Machina, revient sur les difficultés techniques d’une telle exposition : « Les films ont été tournés sur les vrais lieux avec des caméras 360°, ou bien ce sont des reconstitutions sur fonds verts. » L’équipe a décidé d’utiliser la technologie Gear VR2 de Samsung pour la réalité virtuelle, et de travailler avec Frima Studios, spécialisée dans les jeux vidéo et les effets spéciaux.


Les tâches étaient diverses et nombreuses pour ce membre de la compagnie Ex-Machina : entre l’application à développer de toutes pièces, les vidéos à mettre en forme pour « recoller tous les morceaux de la sphère sans que les coutures ne soient apparentes », la voix d’Alberto Manguel à enregistrer, et, plus tard, l’aspect scénographique, jugé relativement plus facile pour Stanislas, issu du monde du théâtre, ou encore la formation des médiateurs aux technologies de la réalité virtuelle.


Au total, on compte 12 caméras GoPro utilisées, et 2 semaines pour installer l’exposition à la BnF et former les médiateurs, grâce à une équipe d’une quinzaine de personnes. « À Ex-Machina, on ne s’attendait pas à ça comme ampleur de projet », confirme Catherine Comeau, directrice de production.

L'exposition se tiendra jusqu'au 13 août 2017 sur le site Mitterrand de la BnF. Les visites se font sur réservation obligatoirement, jusqu'à la veille de la visite à la Fnac ou sur le site de la Fnac, ou sur place le jour de la visite. 

 

Alberto Manguel, auteur du livre et co-créateur de l'exposition (photo BnF)