La culture dans le programme du Front national

Clément Solym - 27.04.2011

Reportage - lecture - bibliotheque - front


Après avoir occupé les esprits lors des élections cantonales, le Front national a rendu publiques les premières lignes de son programme économique pour la présidentielle. Un méli-mélo redoutable dont le lecteur pourra se faire une idée dans un article de Challenges. Mais qu'en est-il du programme du Front pour la culture, jusqu'à présent, à l'état de « détail de l'histoire » dans le programme d'un parti loin de la voie d'extinction ? Éléments de réponses dans notre dossier exclusif.

Rien de tel pour redonner un peu de fraîcheur au parti que cette transition générationnelle. Pourtant, si la tête change, les idées demeurent. La passation de pouvoirs a ravivé la flamme dans la préservation tant des us, que des idées. Et la direction frontiste demeure entre les mains d'un même clan toujours obnubilé par l'immigration et le retour au franc. C’est que, si la culture n’a jamais été un fer de lance du parti, autrement que celle revendiquée au travers de Jeanne d’Arc, l’état des lieux ne fait pas non plus frémir.

Quid de quid ?

Pour Làszló Liszkai, grand reporter et auteur de Marine Le Pen, un nouveau Front national ? (Favre), rien n'a vraiment changé. Sur la personnalité du chef d'abord : « Jean-Marie Le Pen est un homme extrêmement cultivé, explique Làszló Liszkai, et Marine l’est moins, mais c’est une question de génération. Elle a autour d’elle des conseillers » [qui compensent].


Au niveau du parti les choses semblent plus simples : une politique culturelle ? « Le FN n’en a pas. Ils axent vraiment leur politique sur l’économie et l’immigration. La culture, on n’en parle pas beaucoup », souligne-t-il. Analyse que confirme Gilles Ivaldi, chargé de recherche au CNRS et enseignant à l’Université de Nice : « La culture n’a jamais véritablement constitué un thème majeur pour le Front national ».
Mais Laurent Ozon, membre du bureau politique du Front national et délégué national à la formation, joint par téléphone, nuance : « Faire de la politique c’est aussi gérer les priorités. La question de la culture est pour nous très importante, mais dans des situations d’urgence certains sujets sont beaucoup plus importants que celui-là. »

Des précédents fâcheux...


Le FN n’a jamais été à la tête de l’exécutif au niveau national, régional ou départemental. Mais au niveau communal, si. Le résultat y a dépassé les espérances : entre 1996 et 1998, les municipalités frontistes (Dreux, Orange, Marignane, Toulon, et Vitrolles) ont toutes connu des suppressions massives de subventions pour les associations sociales et culturelles jugées hostiles de même qu’une certaine censure s’est appliquée dans les bibliothèques. Les associations et les écrivains sympathisants avec l’extrême droite n’ont, quant à eux, manifestement jamais eu à se plaindre...

« Vous faites référence à un certain nombre d’événements dont la presse s’était largement fait l’écho à l’époque », poursuit Gilles Ivaldi. « Les maires frontistes ont supprimé les subventions accordées à des associations ou à des lieux de culture (cinémas, cafés, etc.). Ils ont attaqué de front certains grands festivals comme les Chorégies à Orange ou le Théâtre de Châteauvallon à Toulon. Ces maires FN ont également mené une politique très active de diffusion des écrivains d’extrême droite dans les bibliothèques municipales ou dans les salons du livre. Et ils ont suspendu certains abonnements à une presse jugée trop à gauche. On se souvient, également, du refus du maire FN de Toulon, Jean-Marie Le Chevallier, d’inviter l’auteur Marek Halter dans le cadre de la Fête du livre, et d’imposer la participation du journal d’extrême droite Présent. »

... dont on peine à se souvenir

Lorsque l’on évoque avec Laurent Ozon ces affaires peu reluisantes, il nie en bloc. « Je ne sais pas ce qui a été raconté et je ne crois pas que vous ayez les informations exactes… Ce sont des informations qui ne sont pas justes. » Sur la question plus particulière des subventions, le délégué national du FN à la formation, réplique : « Cela ne touche pas seulement les municipalités du Front national. Par exemple à Vendôme, où j’habite, la ville n’a pas subventionné l’ensemble orchestral - qui pourtant faisait un super travail - alors que c’est une mairie socialiste. Mais je ne leur fais pas de procès d’intention. […] Après, il ne faut pas confondre les associations culturelles avec la culture. On sait aussi que la subvention d’association, parfois, est aussi une façon de s’assurer une petite clientèle électorale. Ça ne relève pas du tout de la culture. […] Il faut que l’argent soit dépensé intelligemment. »

Et concernant la promotion des auteurs frontistes dans les bibliothèques, Ozon n’y voit rien de répréhensible : « Il n’y a pas de raisons qu’un auteur, par ailleurs engagé au Front national, n’ait pas accès aux bibliothèques. Au nom de quoi, pourrait-on avoir dans une bibliothèque le livre de Jacques Attali, qui dit que la mondialisation est heureuse et fantastique malgré les millions de personnes souffrantes, malades ou au chômage […] et pas l’ouvrage d’une personne proche de nos idées ? […] Nous sommes favorables à toutes les opinions. Nous sommes démocrates, cela ne veut pas dire masochistes : on ne va pas s’autocensurer et se priver de publier des ouvrages avec lesquels nous sommes d’accord. Le rôle des pouvoirs publics c’est d’assurer le libre débat démocratique à l’intérieur de la société française. Et cette liberté est valable pour les autres, autant qu’elle l’est pour nous. »

User de la liberté d’expression pour en abuser ?


On retrouve ici le paradoxe du Front national, dont le discours ne craint pas les extrêmes, de l’humanisme à la Jean-Jacques Rousseau - que Jean-Marie Le Pen affectionne à citer - tout en louant les écrits de Charles Maurras, en passant par Gandhi, sans craindre de défendre un Robert Faurisson.

Laurent Ozon l’affirme, le Front national n’a aucun problème avec les cultures (d’origines) étrangères : « Nous sommes attachés à notre civilisation, cela ne veut pas dire que nous éprouvons du mépris pour les autres. » Et de citer Gandhi, qui affirmait « ‘qu’il était préférable de porter son attention sur ce qui est proche avant de la porter sur ce qui est lointain’. Soyons ouverts et attentifs à tout ce qui se passe dans le monde, mais ne soyons pas simplement des contenants : sachons aussi être des contenus et valoriser, faire pousser ce qui vient de chez nous ». Pourquoi ce sentiment de décalage entre les mots présents, et les expériences dénuées d’ambiguïté du passé ? Le FN a-t-il changé ?
Le changement dans la continuité

« Ce parti a une vision autoritaire de la société, qui rejette l’abstraction et le pluralisme de l’expression artistique », rappelle Gilles Ivaldi. « N’oublions jamais que la philosophie politique du FN est ancrée à droite : c’est un parti de l’ordre et de l’autorité. Pour cette raison, il est très hostile à toute forme d’expression culturelle contestataire, dont certains groupes de rap sont, par exemple, une illustration. »

Et ce spécialiste de l’extrême droite précise : « Le FN a une grille de lecture populiste, qui oppose volontiers la culture des ‘élites branchées’ à une culture plus populaire. Pour lui, la culture n’a de sens que si elle s’adresse au plus grand nombre. Il ne s’agit pas de juger de la créativité de l’œuvre, de son caractère novateur, voire provocateur, mais plus prosaïquement de sa popularité ».

Une culture dépolitisée, ni vulgaire ni élitiste


Cette définition recoupe la notion de culture défendue par le Front national et expliquée par Laurent Ozon, lorsqu’il évoque les « deux mâchoires d’une même tenaille » entre lesquelles la France serait écrasée : « L’une est la vulgarisation de la culture, régie par la loi du fric et qui se résume à une sorte d’abêtissement généralisé et de marchandisation de la culture. Et la seconde tenaille, c’est l’expression culturelle élitiste. Une forme d’expression qui fonctionne avant tout comme un marché, là encore et seulement pour quelques petits spécialistes. La population est désinvestie de sa propre culture et abrutie par les multinationales et à la foi snobée par un autre secteur culturel. »

En résumé, le Front National fustige la culture trop élitiste autant que la culture trop populaire et il rejette les formes de créations marginales ou contestataires. Que reste-t-il alors ? Car si l’on se met à rejeter une forme ou une autre de l’expression artistique, ne tombe-t-on pas dans la censure partisane ?

Pas pour Laurent Ozon. « Je ne crois pas qu’il y ait des expressions artistiques de droite ou de gauche, seulement des auteurs et des créateurs qui doivent pouvoir s’exprimer », explique-t-il. Avant d’ajouter de préciser que « […] Des gens qui se serviraient de la culture pour essayer d’avoir une influence idéologique ou politique pourraient être considérés non pas comme des artistes, mais comme des idéologues ». Victor Hugo, Picasso, Delacroix, ou même Michel-Ange, Poussin, René Char, Franz Kafka… Vous les avez crus artistes ? Raté. Tous des idéologues, politiques ou religieux.

Du débat sur la notion de culture à l’absence de politique culturelle

Une culture dernière des priorités et nécessairement apolitique... On croit distinguer un semblant d’explications sur la vacuité du programme du FN en ce domaine. Et une raison de la levée de boucliers persistante du monde de la culture à toute victoire du FN en 2012. « Le monde culturel, dans sa très grande majorité, demeure très hostile au FN. On l’avait vu en 2002 lorsque Jean-Marie Le Pen s’était qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle. », rappelle Gilles Ivaldi. « De fait, on peut imaginer que le FN au pouvoir pourrait être tenté d’utiliser les leviers du budget de la culture pour réduire l’influence des milieux culturels ou artistiques. »

Reste que si le FN connaît actuellement sinon une hausse de popularité, du moins une médiatisation régulière, il ne possède toujours aucune mairie en France et n’a décroché que deux élus aux récentes cantonales. Il n’y a plus qu’à espérer que, d’ici à 2012, le gouvernement en place cesse d’épouser ses idées, vulgarisant ses théories jusqu’à le faire considérer un « parti comme les autres » pour 52 % de la population (sondage BVA-Absoluce réalisé les 23 et 24 mars 2011).

Enfin, si certains entendent nous faire l’objection que le FN a un programme pour la culture et qu’il se trouve sur son site Internet, nous le savons et l’avons lu. Le parti d’extrême droite y affirme même, entre deux ritournelles sur « l’État coupable d’abandons de patrimoine » et « l’exception culturelle menacée par les politiques mondialistes », qu’à son arrivée au pouvoir « la loi DADVSI sera abolie et une licence globale sera instaurée pour les échanges privés sur Internet, qui doivent rester libres ».

La loi DADVSI, entrée en vigueur le 4 août 2006, donc. Est-ce la date où le temps s’arrête pour le Front national ? Où étaient les élus frontistes lors de l’adoption des lois Hadopi et LOPPSI ?