La librairie Eureka Street, à Caen, a trouvé la bonne formule

Antoine Oury - 01.04.2019

Reportage - librairie Eureka Street - Eureka Street Caen - librairie normandie


Que faut-il pour faire une librairie ? Des livres, des libraires, de la passion, des clients et, surtout, l'élément qui permettra de réunir l'ensemble. À Caen, Bénédicte et Pierre Thomine l'ont trouvé et en font la démonstration au sein de leur librairie, Eureka Street, depuis 9 ans, à présent. Rencontre avec deux libraires qui ont autant gardé le goût du risque que celui de la littérature.

Librairie Eureka Street, Caen
Pierre et Bénédicte Thomine, dans leur librairie
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


Il est finalement assez facile de passer à côté de la librairie Eureka Street : nichée dans une cour près de la Place de la République, à Caen, seul un drapeau en indique l'emplacement. À l'intérieur de cette boutique tout en longueur, un décor chaleureux : là un canapé, ici un fauteuil, et deux tables supplémentaires comme des invitations à s'asseoir pour feuilleter un beau-livre en sirotant un thé.

Dès leur installation en fond de cour, il y a 9 ans, Bénédicte et Pierre Thomine ont du faire preuve de résilience : « En raison du lieu, le loyer était moins élevé, mais les premières années ont été difficiles : nous avons eu la chance de toucher rapidement les grands lecteurs et d'en faire des clients fidèles » se souvient Bénédicte Thomine. Eureka Street, leur projet commun, se devait d'être une librairie vivante, chaleureuse, de proximité, « qui ne soit pas une cathédrale, en fait ». 

Rapidement, la librairie trouve son rythme de rencontres : « À l'époque, nous étions les premiers et les seuls à en faire à Caen. C'est d'ailleurs ce qui a décidé le CNL, qui ne nous avait pas accordé d'aides à l'ouverture, à nous attribuer le label LIR [Librairie Indépendante de Référence, NdR]. » Depuis, ce goût pour l'organisation d'événements ne s'est pas démenti, en témoigne le programme chargé de la librairie, qui propose au minimum un rendez-vous par mois.

Ces rencontres prennent différentes formes : une soirée des romans de l'année, une autre du Goncourt, ou encore l'invitation d'une chorale pour la Fête de la Musique. Mais aussi des soirées participatives : « Nous fournissons un service de presse à nos clients, en échange d'une intervention devant l'assistance pour faire part de son avis : au départ, les gens n'osent pas et puis, petit à petit, ils prennent la parole », se réjouit Bénédicte Thomine, qui souhaite avant tout « faire vivre les livres ».

Sur les routes ou dans les festivals, la « suractivité »

Cette volonté de porter le livre aux lecteurs fut à l'origine même de la vocation de Bénédicte et Pierre Thomine. La première, licence option librairie en poche, et le second, sorti d'une école à Épernay, se rencontrent au sein de la librairie caennaise Le Brouillon de Culture, au milieu des années 1990. Et imaginent très vite une librairie itinérante, pour compléter l'ouverture de leur enseigne commune : ils rachètent un camion désaffecté de la Médecine du Travail pour le reconvertir en échoppe itinérante, avec 15 m2 de surface de vente.

« Pierre a passé son permis poids lourds, et au départ, notre projet se limitait d'ailleurs à la boutique itinérante — nous voulions un bus, ce qui avait été très mal accueilli par le CNL à l'époque », se rappelle Bénédicte Thomine. Derrière le volant, Pierre Thomine se rend notamment au centre pénitentiaire de Caen, où il rencontre les prisonniers, y compris les peines longues : « Il y avait notamment des étudiants parmi eux, qui avaient besoin de livres. Nous passions aussi un peu avant Noël, ce qui permettait à des détenus d'offrir des ouvrages à leurs proches. Ces passages en prison n'étaient pas notre idée, mais nous avons fait preuve d'une ouverture d'esprit pour ce genre de projets », explique le libraire.

Librairie Eureka Street, Caen
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 

Le camion se déplace aussi dans les festivals, qu'il s'agisse de musique, de cirque ou d'arts de rue, où une sélection spéciale attend les participants et les curieux. « Ce camion nous a beaucoup fait connaitre, mais il était un peu lourd à mettre en place, avec trois quarts d'heure d'installation, 35 litres au 100 et un nuage de diesel qui le suivait. Nous l'avons vendu il y a un an », précise Bénédicte Thomine. Qui ajoute que le couple a l'intention d'investir dans un nouveau véhicule, pour délocaliser provisoirement la librairie de temps à autre.

Même sans camion, les libraires tiennent aux échanges et partenariats avec l'extérieur : « Des salles de spectacle, comme le Théâtre de la Renaissance à Mondeville, ou l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (IMEC), font appel à nous pour des événements. Il suffit de nous demander, nous ne comptons pas nos heures. » Un côté « suractif » qui, année après année, a permis d'asseoir la réputation d'Eureka Street.
 

La littérature, de la blanche à la noire


Généraliste dès ses débuts, Eureka Street met l'accent sur les littératures, de la noire à la blanche — classées par pays, en passant par la science-fiction, la jeunesse et un coin bandes dessinées. L'enseigne mêle aussi livres neufs et d'occasion, « pour rendre l'ensemble plus accessible, moins cher, et d'avoir aussi accès à des livres épuisés. Nous sommes arrivés avec un gros stock de départ, et les achats que nous faisons auprès de nos clients ne représentent pas grand-chose. »

La librairie postule depuis quelques années à des appels d'offres, mais travaille essentiellement en direct avec des bibliothèques sur des petites commandes. « À deux, il est difficile de concurrencer des offres d'autres libraires qui annoncent des effectifs parfois exagérés sur certains rayons. » Eureka Street travaille aussi avec des établissements scolaires proches, comme le lycée Malherbe.

Librairie Eureka Street, Caen
Pierre et Bénédicte Thomine, dans leur librairie
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 

Bien connue des représentants des différents diffuseurs, la librairie s'efforce de mettre en avant une littérature de qualité, tout en la rendant accessible par ces différents événements. Un travail parfois rendu difficile par la multiplication des titres et les effets de mode éditoriaux. « Il y a parfois une petite lassitude face à la production qui ne diminue pas, face à ces livres qui n'ont pas d'intérêt, on le découvre en les lisant », déplore Bénédicte Thomine.

« Nous faisons le tri, mais nous essayons aussi de proposer quelques titres du genre, pour ne pas exclure quelqu'un qui viendrait à la librairie pour les acheter » : ce qui permet, au passage, de conseiller un livre plus qualitatif aux yeux du libraire. « La littérature qui interroge le monde, qui mène une recherche formelle, intéresse de moins en moins de monde, quand même », s'inquiète-t-elle. « On nous réclame de plus en plus de livres “qui ne prennent pas la tête”... C'est assez difficile, pour un libraire, d'entendre ça. Mais les conseils portent leurs fruits, parfois, heureusement » termine Bénédicte Thomine dans un éclat de rire.

Les lecteurs et clients, quelles que soient leurs envies, trouveront toujours un accueil à la hauteur, assurent les libraires. Et même un peu plus, parfois : à l'occasion de la venue des auteurs, Bénédicte et Pierre Thomine transforment la table consacrée à la littérature en tablée pour un dîner préparé par leurs soins, au milieu de la librairie. « Nous avons eu quelques grands moments : nous invitons des lecteurs à qui cela fait plaisir, pour finir à 10 ou 12... Je pense notamment aux soirées avec Jean-Marie Blas de Roblès ou Emmanuel Dongala, incroyables. » 

Librairie Eureka Street, Caen
C'est sur cette table que s'organisent parfois les dîners d'Eureka Street
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 

Entre 2014 et 2016, les premiers mois de chaque année furent délicats pour la librairie et sa trésorerie : « Ce métier est de plus en plus saisonnier : on fait 50 % du chiffre d'affaires annuel sur 4 mois et les 50 % restant sur 8 mois », explique Pierre Thomine. Acculés par un emprunt à rembourser, les libraires ne peuvent plus faire d'emprunts et en appellent donc à leurs clients en leur proposant d'acheter des avoirs. « La réponse a été incroyable, avec un simple envoi de mail. À chaque fois, nous avons récolté entre 10.000 et 15.000 € », rappellent-ils, émus.

À présent, la situation s'est stabilisée, grâce aux participations au Salon du livre de Caen, en mai, et au festival des littératures policières de Fleury-sur-Orne, Bloody Fleury, en février. Mais l'élan de solidarité est la preuve, les clients vous le diront, qu'il est facile de passer à côté d'Eureka Street, mais beaucoup plus difficile de faire sans.

 


Commentaires
Une des meilleure librairie généraliste de Caen ! Bénédicte et Pierre sont des passionnés et vous le rendent bien. N’hesitez pas à passer le porche pour aller les voir et découvrir la librairie, ils seront toujours de bons conseils pour une idée lecture. Et si vous pouvez assister à leurs soirées, vous êtes sur de ne pas repartir les mains vides ! A bientôt Bénédicte & Pierre.
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