La vérité sur les fameux 511 romans de la rentrée littéraire 2020

Nicolas Gary - 21.08.2020

Reportage - rentrée littéraire 2020 - romans rentrée littéraire - lectures auteurs éditeurs


FACT-CHECKING – 13 romans de moins que l’année passée. Peut-être bien 14 ou 15, parce que des désistements surviendront certainement. Entre mi-août et octobre 2020, 511 romans à sortir – c’est du moins ce que répète allègrement toute la presse, enthousiaste ou dépitée. L’avantage, avec les chiffres, c’est qu’ils souffrent rarement l’épreuve des faits.


 

La liste, portant en son sein le nombre de titres publiés durant la rentrée littéraire, découle traditionnellement de la base de données Electre. Le magazine Livres Hebdo opère ainsi un "méticuleux" pointage chaque année, pour les rentrées d’automne et d’hiver. De ce sein nourricier, les médias croient détenir un blanc-seing factuel où s'engouffrer. Or, toute personne travaillant dans l’informatique le sait : quand survient un problème, contrôler l’interface entre chaise et clavier permet souvent sa résolution. 

Si l’histoire autant que l'origine de cette rentrée se perd dans les recherches d’universitaires, son enjeu était bien celui des romans – parce que s’ensuivent les prix littéraires d’automne. 

Dans une société de la sacro-sainte attention – ou du temps de cerveau disponible, suivant les obédiences – la rentrée apporte son lot d’articles dans la presse. Donc de communication sur les ouvrages. Au moins sur une partie.

Pour 2019, ActuaLitté avait passé les données au crible. Conclusion : sur les 524 titres annoncés, 43 n’avaient rien de commun avec des romans. S’était même glissé dans la liste un recueil de Sonnets du poète italien Bramante (XVe siècle), en édition bilingue. Ô Tempura, Ô Mauresque...
 

Ne pas confondre “Pleureuse en larmes et choeur d'artichaut”


De la méthodologie découle l’erreur. Mais cette sélection 2020 de 511 titres, à quoi rime-t-elle ? Rien.

Entre le 1er août et le 31 octobre, pour ratisser large donc, ActuaLitté a pu recenser au moins 980 romans de littérature blanche (hors genres, donc : exeunt SF, polar, et consorts). Les 511 ne représenteraient donc que la moitié de la production. Énorme ? Pas tant. 
 
En 2019, sur la même période, ils étaient 1430, peu ou prou – pas loin de trois fois le nombre alors annoncé. Non seulement donc les publications de 2020 sont AMPLEMENT moindres que celle des années passées, mais plus encore, les chiffres de rentrée annuellement communiqués ne riment à rien. 

Premier élément : la présence de 103 essais littéraires. Or, parmi les grands prix de la rentrée, seuls le Médicis et le Renaudot s’appliquent à retenir des essais. Le Femina aussi, allez. Pourquoi intégrer ces titres ? Allez, zou, sortons-les tout aussi arbitrairement qu’ils ont été intégrés.

L’an dernier, 82 essais et mémoires figuraient d’ailleurs dans la liste de 524 ouvrages de la rentrée - que, misérables, nous avions conservés dans notre contre-enquête. Suspects, ces essais. Certes. Mais c’est toujours mieux que lèche-cul.

Pour 2020, reprenons le calcul au plus près. 511 - 103 = 408 romans, a priori. Mais a priori seulement.
 

Errare humanum est...


Cette année encore, que nous réserve la liste établie ? De belles surprises. Plusieurs biographies romancées, par exemple. Genre hybride, admettons, mais il s’en trouve – et même une biographie romancée historique. Diable, le principe de littérature blanche n’est plus même respecté ? 

L’an passé, un seul titre autopublié était parvenu à se glisser dans la sélection : cette année, ils sont trois – dont un témoignage. Comble : l’un des trois (qui ne s’appelle pas Gibraltar, facétieux lecteur…) est une réédition.

Justement, ces témoignages ont également la part belle : celui de Kathleen Mazouin, retraçant l’histoire d’une famille originaire d’Acadie. Ou encore, Paris-Beyrouth de Jacques Weber : l’acteur partait incarner le rôle d’un intellectuel libanais durant deux mois. Autofiction ? Pas vraiment…

À ne pas manquer, celui de Syvliane Degunst, Moi, vieille et jolie, qui à 55 ans raconte sa carrière de modèle. Effarant… témoignage ?


Facepalm - Tim Green, CC BY SA 2.0
 

Quant au livre de Gérard Contard, il remporte la palme : des récits d’aventures en mer, vraie-fausse biographie publiée par un spécialiste de l’aéropostale… sur les aventures d’un baroudeur des mers. Le tout agrémenté d’un cahier de photographies. 

Enfin, comment passer outre Les inséparables, de Simone de Beauvoir, nouvelle d’inspiration autobiographique – certes très attendue et inédite. Mais, pour Simone qu'elle fut, faut-il passer l'éponge ?  
 

Délices ou bêtises de Cambrai ? 


Des suites ? Absolument : quatre sont référencées dans la liste des nouveautés. Là encore, si le premier tome vous avait échappé, dommage. De même que quinze recueils de nouvelles, et un sixième de courts textes « empreints de poésie et illustrés de dessins naturalistes ». Il s’agit de Nous avons de pluie assez eu – recueil ornithologique illustré, inattendu au demeurant, d’Erica Van Horn avec des dessins de Laurie Clark. Le tout traduit de l’américain par Cléa Chopard. 

Si l’on apprécie l’aventure, Ultra-Graal de l’éditeur et essayiste Bertrand Lacarelle sera savoureux : sauf que le livre n’a rien d’une fiction. Il s’agit d’un récit retraçant les légendes nées autour de la quête du Graal. Mythique, certes, mais pas romanesque – sauf erreur…

Le must ? Eh bien, une fiction de l'Argentine Silvina Ocampo, traduit de l’espagnol par Anne Picard : il s’agit d’un poème autobiographique publié à titre posthume en 2006 et que devait faire paraître les éditions Des femmes-Antoinette Fouque. Malheur : il est reporté à 2021 nous affirme l’éditeur.

Qu’on ne dise en revanche pas que la rentrée littéraire est l’apanage des romans adultes : Les Arènes qui publient L’enfant, la taupe, le renard et le cheval de Charlie Mackesy (traduit de l’anglais). Un album somptueux… de littérature jeunesse, dont certes les adultes pourront se délecter, mais tout de même. 
 

Demain, une “Rentrée livresque” ?


En tout, près de 45 titres qui dérogeraient à toute appellation de rentrée littéraire classique – si tant est que celle-ci dispose d’une acception compréhensible. Dans tous les cas, la question demeure : soit la dénomination doit se conscrire à un genre, le roman, un segment, la littérature blanche, et une période, pour avoir un tant soit peu de sens. 

Soit tout ceci relève de l’escroquerie en bande désorganisée, et doit être rebaptisé Rentrée des livres, ou pire Rentrée livresque – perdant alors tout son cachet. 

Corollaire : toute la profession a besoin de cet éclairage – argument parfois spécieusement employé pour justifier l’existence du salon du livre de Paris. La médiatisation donnait au livre et à la lecture une place majeure durant la semaine de l’événement.

Ici, les deux mois et demi de rentrée profitent à tous les segments, parce qu’elle représente un afflux de lecteurs en librairies. Et personne ne refuserait un peu de chiffre d'affaires en cette période.
 
 
Dossier - Les romans de la rentrée littéraire : 2020, l'année inédite


crédit photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0, rentrée “littéraire” 2019


Commentaires
Au bas mot 12% d’erreur ?

C’est du grand art pour un magazine dit professionnel !

Surtout en regard des nouveaux coûts de leur abonnement !!!
Bonjour,

Si on pouvait avoir la liste exhaustive des 511 romans de la rentrée littéraire de septembre 2020 ?

Merci
La liste n'est disponible que sur le site de LH, sous abonnement. Et je doute que la diffuser librement puisse être possible.

Mais ce qui me vient à l'esprit, ce sont ces années passées où les libraires (qui avaient encore les moyens de cet abonnement...) ont dû religieusement consulter la sélection et se dire que tel ou telle, ils trouvaient bizarre sa présence. Voire, qu'ils aient acheté des titres en fonction de cette sélection. Improbable ?
Décidément pour l’information spécialisée du monde du livre comme pour le reste de l’info en général « la vérité est ailleurs » comme disait Mulder ( à expliciter aux plus jeunes ).

Méfiez-vous de ce que l’on nous « vend » réfléchissez et allez la chercher cette info chez des gens sérieux qui font du vrai travail de journaliste, hélas souvent ailleurs que dans les médias « main-stream » d’aujourd’hui.
Livres Hebdo annonce donc 511 romans pour cette rentrée, en se basant sur Electre.

Actualitté annonce 980 romans de littérature blanche, sur grosso modo la même période. Mais sur quelle base? Electre également? Ou bien le dépôt légal de la BNF? Ailleurs?

Je ne vois aucun problème à critiquer, questionner les méthodologies de LH, en revanche, il faut être rigoureux dans cet exercice
Bonjour

Nous nous sommes appuyés sur la base Electre, évidemment. C'est indiqué dans le début de l'article.

Et ce n'est pas une simple question de méthodologie : qu'il y ait des ratés, finalement, on s'en moque un peu (encore que...). Le problème réside dans l'arbitraire des faux 511 retenus, et des presque 500 autres exclus : pourquoi ?
Attendez, j'ai une question : avez-vous passé en revue les années précédentes ? Ok pour 2019 et 2020, mais quid de 2018, 2015, etc ?

Doit-on en comprendre que le chiffre annoncé par les médias, découlant de LH est faux depuis toujours, ou simplement depuis ces deux dernières années ?
Bonjour

Pour 2019 et 2020, le chiffre est faux. Pour les années passées, je dirais que le mal est fait – autant pour excuser le fait que cela nous demanderait un temps colossal de tout reprendre que pour dire "tant pis".

Mais à l'image de ce que nous avons trouvé ici, rien n'interdit de penser que des erreurs, plus ou moins nombreuses, se sont glissées dans les listes établies précédemment.
Bonjour, merci pour votre article. Où peut-on consulter la liste des 511 romans annoncés par LH ? Est-ce possible en dehors d'un abonnement (hors de prix) à Livres Hebdo ou d’un compte sur Electre (réservé aux professionnels) ? Et même en accédant à Electre, quelle recherche faire ? Selon ce que j'ai pu lire, LH limite son calcul aux littératures française et étrangère contemporaines, d'une part, et à la période (d'une précision édifiante) de "mi-août à octobre" (début, mi, fin octobre ?)

De votre côté, quels filtres utilisez-vous sur Electre pour obtenir 980 romans hors genres ? J'obtiens un peu plus de 1500 résultats (litt fr et étrangère contemporaines, fiction, hors poche, dispo ou à paraître entre 01/08 et 31/10), et pas possible de filtrer sur littérature blanche.

A quoi riment les chiffres avancés chaque année s'ils sont générés par une seule instance selon une méthodologie si opaque ? Et quel est le sens même de ne lancer qu'un chiffre, sans fournir l'autre moitié (la plus importante) de l'info : la liste des livres ? Enfin quelle est la fiabilité des comparaisons faites entre les "rentrées littéraires", si les chiffres obtenus par les uns et les autres varient ? (Et la méthodologie de LH est-elle bien la même d'une année à l'autre ?)

En outre, de mon côté, observant tout cela depuis la Belgique, je constate que bon nombre de parutions d'éditeurs belges ne sont pas comptabilisées, tout simplement car elles ne sont pas encore encodées dans Electre... Je présume que, s'agissant de micro-structures éditoriales, elles ne disposent pas du temps nécessaire pour anticiper les mises à jour de leur compte, si bien que leurs parutions n'y sont déclarées qu'à parution. En tout cas, chaque année, cela me pose question sur la part de "livres belges" dans le chiffre annoncé, sur le sens de ce chiffre, et sur le sens des analyses tirées de ce chiffre par la presse... et, plus grave, par les acteurs du livre eux-mêmes, avec à la clé des impacts décisionnels sur leurs futures productions...
Mais en se basant sur Electre, est-on sur d'avoir toute l'édition, nombre d'éditeurs n'y sont pas pour des raisons financières (c'est pas gratuit je crois). Maintenant, il serait intéressant de faire aussi la part de l'édition française et de la traduction, c'est tellement plus sûr de traduire des étrangers (on fait une petite revue de presse du pays comme argument d'autorité) que de mouiller la chemise pour trouver des romanciers nouveaux. Mais pour cela il faudrait des directeurs de collection à l'ancienne mode (Lambrichs, Noël, pour ne rien dire des Paulhan et Queneau) plutôt que des diplômés d’Écoles de commerce.
La BNF ne recense t'elle pas les dépôts annuels? Ce serait plus simple d'aller voir là bas... 😉
La BNF, utile pour le catalogage, n'a pas tous les documents récents ou n'a pas les notices dans le mois de sortie et pour le recensement de livres en fin d'année, dans la mesure où l'on sélectionne les achats de la rentrée littéraire en septembre octobre pour la bibliothèque, c'est un peu tard.
Conseil de lecture : ne manquez pas de lire "Terres rares" de Jean Tuan chez C.L.C. Editions (sortie le 09 mars 2020). Un néo-polar épicurien et érudit qui dévoile les menaces que la Chine fait peser sur le monde. Lecture édifiante et jubilatoire ! Disponible en librairie et via les principaux sites d'internet.
Pour la liste de livres de la rentrée littéraire du 3ème trimestre 2020, il vaut mieux aller vers les maisons d'édition et choisir soi-même, c'est pas mal de recherches mais on a un choix d'envergure.
D'un autre côté, on ne recense pas ( à 3 exceptions près si j'ai bien lu) les dizaines ( centaines?) de romans auto-édités, certains promis à un bel avenir, diffusés par d'"autres" canaux de distributions. Ca devrait compenser, non?
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