Arte Radio, pour 'fabriquer des moments d’écoute'

Association Effervescence - 16.06.2015

Reportage - webradio émissions - production audiovisuelle - expression internet


Chaque semaine, ActuaLitté, en partenariat avec l’association Effervescence, réunissant les étudiants et anciens élèves du master Édition et Audiovisuel de Paris-Sorbonne, vous donne rendez-vous : retrouvez dans les colonnes de notre magazine une chronique, réalisée par les étudiants de la formation, racontant la vie du master et de l’association. Cette semaine, focus sur la dernière master class de la promotion 2014-2015 du Master 2 MEA, une rencontre organisée autour de la webradio.

 

masterclass webradio Sorbonne

 

 

Le 8 juin dernier étaient invités à la Sorbonne Silvain Gire, fondateur et directeur éditorial d’Arte Radio, Sylvain Quement, cofondateur de Radio Minus, une webradio proposant des programmes entièrement destinés aux enfants et parfois réalisés avec eux, Christophe Israël, responsable du pôle nouveaux médias à France Inter, antenne largement répandue sur le Net, comme toutes les chaînes du service public, et Florent Chatain, de Libéradio, dont le but, indique-t-il, est de mutualiser le savoir-faire des journalistes de la rédaction de Libération. À Libéradio, ce sont les journalistes qui passent à l’antenne et qui racontent, oralisent leur savoir, donnant ainsi une couleur nouvelle, une voix à l’information, et donc une émotion.

 

Silvain Gire évoque, quant à lui, le désir de faire des choses différentes par rapport aux productions des autres canaux d’Arte. De « fabriquer des moments d’écoute ». À propos de la webradio ou du Web en général, on entend partout parler de « prolonger et enrichir », comme si ce média n’avait qu’un but de complémentarité. Or, cela ne représente pas la réalité selon lui : personne ne regarde un documentaire d’une heure et demie sur l’Afghanistan pour aller lire un dossier de trente pages sur internet juste après, avant d’écouter une émission de deux heures sur le même sujet. L’idée était donc de se distinguer de la chaîne comme du site et de prendre en compte les spécificités de la radio. Dans un contexte où l’on doute de plus en plus des journalistes, entendre leur voix leur rend leur crédibilité. Il y a en effet un nouvel âge d’or de la radio, particulièrement pour la radio de création, alors que le public se désintéresse souvent de la télévision.

 

Radio Minus, elle, est un cas à part. Née d’un constat : l’absence d’un tel concept sur le Web, et d’une envie : toucher un public différent, l’entreprise a été lancée, non sans risque, puisque, de l’aveu même de Sylvain Quement, les fondateurs de cette webradio ont fait tout ce qu’il ne fallait pas faire et ont conçu le projet en dehors de tout modèle économique... projet qui a pourtant fonctionné. Radio Minus n’est ni sur Youtube, ni sur Soundcloud. Elle ne propose pas d’émissions, ni de podcasts, mais un flux musical continu, avec des programmes spécifiquement dédiés à la jeunesse.

 

Ce choix du flux contre le podcast était issu d’une volonté de s’adapter au rythme des enfants ; un choix apprécié du public, bien qu’il pose des difficultés et soit à contre-courant de toutes les pratiques actuelles. Aucun moyen d’avoir de prise sur ce flux, de mettre en pause, de réécouter plus tard les programmes ; on aurait presque là un retour à la radio « traditionnelle ». Radio Minus choisit de fonctionner à rebours de la tendance et plaît par son originalité. Soutenue par des partenariats, elle met l’accent sur la création des contenus et propose également des ateliers radiophoniques pour les enfants, dont les créations pourront être diffusées en ligne. L’équipe de Radio Minus est composée d’artistes musicaux ou du spectacle vivant qui mènent d’autres projets en parallèle.

 

En effet, les personnes capables de vivre du documentaire sonore se comptent sur les doigts de la main : la diversification des activités semble donc le plus sûr moyen de s’en sortir économiquement. Pourtant, les intervenants de la master class ont évoqué les difficultés posées par le manque de capacité d’adaptation de certains acteurs. Étrangement, il arrive que certains journalistes se sentent peu à l’aise avec les nouveaux médias. Florent Chatain raconte ainsi qu’il est difficile de faire participer à une émission un journaliste « papier » pour lui faire parler de son travail. La webradio, parce qu’elle brouille les différents médias, parce qu’elle demande une polyvalence, se heurte ainsi à des refus de diversification et au cloisonnement des aptitudes.

 

Mais finalement, quel est l’apport de la webradio ? Comment faire « autre chose », concrètement ? Chez Arte radio, explique Silvain Gire, cette « autre chose », c’est l’abolition du rendez-vous, mais surtout, l’abolition d’un format rigide. Sur Internet, ajoute-t-il, les formats (36 minutes, 52 minutes) n’ont plus de sens. On ne sait jamais combien de temps va durer un programme d’Arte Radio. D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’un programme est plus court qu’il marchera mieux. En ce qui concerne le rendez-vous, c’est la même chose : le Web a changé la notion de temporalité et de chronologie, notamment celle des médias, ainsi que l’explique Christophe Israël. De même que Netflix propose des saisons entières de séries, à regarder en un mois ou en un week-end, sur France Inter sont mis à disposition plusieurs épisodes de podcasts, à écouter à la suite ou non.

 

La webradio permet également de penser de nouvelles situations d’écoute. On n’écoute pas de la même façon depuis un smartphone dans la rue que sur un poste chez soi, souligne Silvain Gire. Il faut également se demander à qui l’on s’adresse : plusieurs personnes, un groupe, ou un seul individu ? Cette personne écoute-t-elle depuis un poste fixe ou mobile ? Peut-être écoute-t-elle aussi avec un casque… C’est alors ce que l’on appelle une écoute « fermée », par opposition à l’écoute « ouverte », où le son se propage partout et qui constitue une expérience beaucoup moins personnelle.

 

La master class s’est ainsi emparée du sujet du binaural, cette technique nouvelle, permettant de restituer la perception sonore humaine naturelle grâce à une écoute de type « fermée ». Le binaural est à l’audio ce que la 3D est à la vidéo : c’est un micro qui se met à la place des oreilles et qui produit un effet de son que l’on ne peut découvrir qu’avec un casque. Par sa capacité immersive, il permet de restaurer un relief d’écoute. Cependant, malgré la magie de cette nouvelle technologie, le binaural reste à penser. Il faut encore se demander ce que l’on en fait, pour quels sujets on veut l’utiliser, explique Christophe Israël. On se trouve dans le domaine de l’innovation, et non sur le point de passer à une logique de production.

 

À l’issue de cette rencontre s’est posée la question de l’interactivité sur les webradios, question qui a divisé une partie de l’assemblée. L’« histoire non-linéaire » (c’est-à-dire un récit qui implique une intervention du spectateur pour choisir une fin, orienter l’écriture, etc.) a été critiquée par les intervenants. Selon eux, cela ne fonctionne pas ou cela entre en contradiction avec des impératifs économiques. De plus, ce type de projet demande aussi une capacité de modération dont ne disposent pas les webradios. Pourtant, la radio « traditionnelle » est un média interactif et le contact avec l’auditoire s’y fait bien plus simplement qu’à la télévision ; pas besoin de se déplacer sur un plateau, un simple coup de téléphone suffit.

 

De plus, demande un membre du public, comment la webradio pourrait-elle rejeter l’interactivité, indissociable du média qu’elle emploie ? « Nous utilisons Internet pour diffuser de la radio », explique l’un des invités. On retrouve alors une problématique semblable à celle du livre numérique : un texte à lire en ligne ou sur tablette permet de nouvelles pratiques, mais il s’agit de transposer une forme de lecture sur un nouveau support, grâce à la technologie numérique. On ne sait pas encore si des formes de lecture nouvelles apparaîtront, engendrées par le numérique. En sera-t-il de même pour la radio en ligne ?

 

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À mardi prochain 


Pour approfondir

Editeur : Pub Sorbonne
Genre : marketing,...
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Traducteur :
ISBN : 9782859447137

Des Radios De Lutte A Internet

de François Blum

Progressisme social et progressisme technique vont-ils de pair ? Quels sont les rapports entre technique et politique ? Comment de nouveaux outils s'insèrent-ils dans la panoplie militante? Comment les militants inventent-ils de nouveaux usages d'outils existants ? L'outil peut-il devenir l'objet même de la pratique militante ? Après la radio et la télévision, Internet n'est-il pas aujourd'hui l'outil par excellence de production de la rupture et d'invention d'un nouveau langage ? Telles sont quelques unes des questions posées par cet ouvrage. A travers l'analyse des pratiques militantes de mouvements sociaux ou de réseaux militants, d'associations et partis, il s'agit de mieux comprendre la dialectique à l'oeuvre entre innovation technique et formes de l'engagement, entre appropriation des technologies et modalités de l'action collective, des radios de lutte à Internet. Les analyses ici proposées s'intéressent à l'adoption, à l'adaptation - voir au détournement - par le monde militant, de dispositifs techniques variés : radio, télévision, ordinateur, minitel, internet, mailing-lists.

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