Laborintus, ces Italiens tombés amoureux du domaine public français

Auteur invité - 16.08.2019

Reportage - Lille Italiens - maison édition - Éditions Laborintus


À Lille, il est une petite maison d’édition qui lutte contre l’oubli ou la méconnaissance. Et qui n’a pas peur de s’approcher des flammes, d’un côté ou l’autre des bûchers, en publiant aussi bien un essai sur Pier Paolo Pasolini qu’un recueil de Robert Brasillach. Laborintus éclaire des textes délaissés, propose des essais ou traduit une littérature d’au-delà les frontières. «Au départ nous voulions rééditer des auteurs français méconnus, devenus introuvables», explique Gianpaolo Furgiuele qui s’est attelé à la tâche avec son compagnon Luca Inchiappa.
 


De gauche à droite : Nacèra Guenfoud, Gianpaolo Furgiuele, Giovanna-Paola Vergari © gipive aka Giovanna-Paola Vergari

 


Nées à Paris en 2015 sous les auspices d’une association hybride d’universitaires appartenant à la littérature, la sociologie, la médecine ou encore la psychologie, les éditions Laborintus sont aujourd’hui abritées dans la capitale des Hauts-de-France qu’avaient adoptée non sans un évident plaisir Gianpaolo et Luca dès 2011. « Notre premier livre fut publié en 2015, mais la maison d’édition naquit véritablement en 2016, raconte Gianpaolo. À l’époque nous étions trois Italiens, deux Français et un Allemand. »
 

Des parcours et des envies...
 

Le duo de trentenaires partage une passion pour la littérature, bien qu’ayant suivi des études différentes. Luca, dans la foulée d’un bac littéraire, opta pour une filière scientifique et devint médecin : il est aujourd’hui praticien hospitalier. Gianpaolo, après un master en édition et journalisme à Rome, et l’expérience d’une revue littéraire diffusée dans les grandes métropoles italiennes, a suivi des études de littérature française à Lille et Paris, soutenant un doctorat à Nanterre sous la direction de Dominique Viart.

Ce dernier, maître incontesté de la littérature contemporaine, introduite dans le monde ultra conservateur de l’université française, s’imposa notamment à Lille 3 avant de rejoindre l’université Paris-Nanterre. Le professeur de littérature française moderne et contemporaine dirige depuis 2001 la très ancienne (1927 !) et très lilloise Revue des sciences humaines, épaulé, il faut le souligner, par Gérard Farasse un autre fervent défenseur de la littérature contemporaine jusqu’à son décès en 2014.



crédit Laborintus

 

Il fallait donc l’œil frais, sans préjugés, de deux jeunes Italiens, pour réveiller quelques œuvres négligées du patrimoine littéraire français. Gianpaolo Furgiuele dont la thèse de doctorat étudiait déjà les « auteurs maudits », s’est ainsi penché lui-même sur l’écrivain et dandy aristocrate Jacques d’Adelswärd Fersen (1880-1923), fondateur d’Akademos, la première revue homosexuelle française. Dans la même collection, on trouve L’Opium à Paris, première réédition du roman de Fabrice Delphi, depuis... 1907 ! Ou encore Les Exilés, de Paul Acker (1874-1915), auteur alsacien tombé aux oubliettes.
 

Plonger dans le passé, avec les lumières du présent
 

Chaque ouvrage de Laborintus est éclairé par un universitaire, car sciences humaines et sociales demeurent en filigrane du travail des éditeurs. Les deux compères italiens n’hésitent pas à remonter loin dans le temps, comme lorsqu’ils réimpriment la Physique de la beauté d’Étienne-Gabriel Morelly (1717-1782, dates incertaines !) l’un des premiers théoriciens du communisme, à l’époque des Lumières ! « Morelly dénonçait les inégalités de son temps, accusait la propriété privée dont il souhaitait l’abolition, proposait une communauté des biens et des travaux. »
 

« Les livres donnent lieu à des tirages de 50 à 1 000 exemplaires, vendus entre 9 et 23 euros. Le modèle économique consiste à ne pas garder du stock tout en réimprimant à la demande, en 48 heures ! » Selon les délais, Laborintus peut chercher une imprimerie en Pologne, Italie, Espagne, et France en cas d’urgence...



crédit Laborintus

 

« Il ne s’agit pas de profiter de textes libres de droits, car tombés dans le domaine public, mais de sortir de l’ombre des inconnus, méprisés de leur vivant, juifs, protestants, homosexuels... », souligne Gianpaolo. Mais parfois, le purgatoire de l’histoire a ses raisons d’être... Comme pour Robert Brasillach, fusillé le 6 février 1945 pour intelligence avec l’ennemi nazi, dont Laborintus vient de republier Portraits (300 pages, 20 euros), dans la version rééditée en 1952 d’un texte paru chez Plon en 1935. Un recueil de critiques littéraires de Brasillach sur des auteurs de son époque, publiées dans des revues au début des années 30. 


La préface est signée Pierre Somville, professeur de l’université de Liège et membre de l’Académie royale de Belgique, tandis que Gilles Antonowicz s’est chargé de l’introduction. Avocat et écrivain, Antonowicz s’est spécialisé notamment dans les affaires judiciaires sous l’Occupation, mais il est aussi connu pour avoir été l’avocat de la jeune fille utilisée comme « appât » dans l’affaire dite du Gang des Barbares, qui avait séquestré et torturé à mort le jeune juif Ilan Halimi.
 

Pas de concessions, mais un autre regard


Pour Gianpaolo Furgiuele, il n’est pas question de réhabiliter l’homme Brasillach, violemment antisémite, notamment dans ses méprisables écrits de Je suis partout « mais de reconnaître son talent d’écrivain ». Tout le monde ne partagera sans doute pas cet avis. De Gaulle refusa la grâce demandée par de nombreux écrivains français, justifiant l’exécution précisément par le talent de Brasillach, « circonstance aggravante »...
 

Laborintus, ce sont aussi, forcément, des livres traduits de l’italien, comme les poèmes et écrits d’Antonia Pozzi (Une vie irrémédiable), ou le très ironique et pertinent Embarracisme, de Kossi Komla-Ebri, médecin et écrivain italien d’origine togolaise observant avec une distance critique, mais humoristique sa vie d’immigré soumis aux préjugés. Cet essai, constitué d’anecdotes devenant de véritables aphorismes, est traduit par Giovanna-Paola Vergari, responsable chez Laborintus de la collection « Lignes de migration », enseignante dans diverses universités lilloises, et infatigable animatrice de la communauté Instagram de Lille.



crédit Laborintus

 

Outre leur compatriote Giovanna-Paola, installée à Lille depuis plusieurs années, Gianpaolo et Luca sont épaulés par Nacéra Guenfoud, traductrice et rédactrice, par ailleurs professeure de collège en italien à Waziers dans le Douaisis.

Cet été 2019 verra aussi la sortie de deux nouveautés, Discours d’Anacharsis Cloots, et Fragment d’histoire future, de Gabriel Tarde. Sont aussi prévus un essai sur le complotisme monté en graine depuis l’attaque contre Charlie Hebdo, signé par un universitaire montpelliérain, et un livre traduit de l’espagnol par l’écrivain poète et enseignant-chercheur Michel Feugain...

 

Geoffroy Deffrennes

Éditions Laborintus :
10 rue Victor Duruy
59 000 Lille

 




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