Le gaélique écossais cartonne sur la toile

Marie Lebert - 22.04.2013

Reportage - gaélique écossais - outils linguistiques - danger


Le gaélique écossais est très présent sur le web, grâce au patient travail d'une communauté linguistique active, notamment celui de Michael Bauer, traducteur indépendant qui, sur son temps libre, a traduit nombre de logiciels et mis plusieurs outils linguistiques en ligne.

 

De la grande époque au déclin

 

Le gaélique écossais est la langue celte traditionnellement parlée en Écosse. D'après le recensement de 2001 (les chiffres du recensement de 2011 ne sont toujours pas disponibles...), moins de 60 mille personnes parlent le gaélique, soit un peu plus de 1% de la population de l'Ecosse, et 92 mille personnes comprennent la langue. Ces chiffres sont très inférieurs à ceux de 1901, qui recensaient 200 mille locuteurs, soit 4,5% de la population de l'époque.

 

Si l'atlas de l'UNESCO des langues en danger dans le monde considère maintenant le gaélique comme une langue “sérieusement en danger”, cela n'a pas toujours été le cas. La langue gaélique fut en position de force pendant de nombreux siècles. Tout le monde parlait gaélique en Écosse et en Irlande. L'Irlande et l'Écosse étaient à la proue du monde académique en Europe. Les deux contrées diffusaient tous leurs écrits en gaélique. Au fil des siècles, l'anglais est progressivement devenu la langue dominante, même sur les îles occidentales écossaises, où le gaélique écossais reste toujours très présent en tant que première langue communautaire.

 

La renaissance

 

La renaissance de la culture gaélique date du début du 19e siècle, sous forme de poésie, de prose et de musique. Entre les deux guerres mondiales, on pouvait entendre du gaélique à la radio et on apprenait la langue à l'école. De nos jours, davantage de romans sont publiés en gaélique qu'à n'importe quelle autre époque. Radio nan Gàidheal émet en gaélique depuis les années 1980. La chaîne de télévision ALBA émet en gaélique depuis le début des années 2000. Elles sont bien entendu présentes sur le web, ce qui a boosté leur audience.

 

 

Copyright Michael Bauer

 

 

Depuis la fin des années 1990, les jeunes peuvent suivre un cursus entièrement dispensé en gaélique, dans toutes les matières, de la maternelle à l'université. La principale université est Sabhal Mòr Ostaig, située sur l'île de Skye. Caoimhín Ó Donnaíle y enseigne l'informatique et dispense ses cours en gaélique écossais, comme les autres professeurs. Il est également le webmestre du site de l'université, un site trilingue (gaélique écossais, gaélique irlandais, anglais) qui se trouve être la principale source d'information mondiale sur le gaélique écossais.

 

Dès 1989, Caoimhín co-fonde la liste de diffusion GAELIC-L. Les archives de cette liste incluent des messages sur plus de vingt ans et donc des millions de mots en gaélique écossais, en irlandais et en mannois (langue de l'île de Man) qui sont maintenant une véritable mine à la disposition des linguistes et des chercheurs.

 

Caoimhín explique dès mai 2001 : « Nos étudiants utilisent un correcteur d'orthographe en gaélique et une base terminologique en ligne en gaélique. (...) Il est maintenant possible d'écouter la radio en gaélique (écossais et irlandais) en continu sur l'internet partout dans le monde. Une réalisation particulièrement importante a été la traduction en gaélique du navigateur Opera. C'est la première fois qu'un logiciel de cette taille est disponible en gaélique. » Une nouvelle version d'Opera (traduite par Michael Bauer) est disponible fin 2010.

 

Des logiciels en gaélique

 

Outre Opera, plusieurs logiciels open source sont disponibles en gaélique, grâce au travail inlassable de Michael Bauer sur son temps libre, preuve s'il en est qu'une seule personne peut faire beaucoup pour sa communauté linguistique. Traducteur indépendant, Michael est aussi correcteur, formateur, chercheur et micro-éditeur de livres en gaélique.

 

Il est l'auteur de la version gaélique de Firefox (lancée en 2010), du correcteur d'orthographe An Dearbhair Beag (avec Kevin Scannell) et des versions gaéliques de Thunderbird (messagerie de Mozilla) et de Lightning (calendrier de Mozilla). L'application de Firefox (quick locale switcher) permettant de changer l'interface de l'anglais au gaélique est utilisée quotidiennement par 500 usagers en 2011.

 

Michael est également l'auteur de la version gaélique du jeu Freeciv (version open source de Civilisation), de la version gaélique du VLC media player et de la version gaélique de Accentuate.us, qui permet d'insérer automatiquement les accents dans une centaine de langues. Toujours par les soins de Michael, OpenOffice est disponible en gaélique, mais dans une version ancienne. LibreOffice, émanation d'OpenOffice, est disponible en gaélique depuis 2011.

 

Dictionnaires et autres outils

 

Qu'en est-il des dictionnaires ? Il existe trois grands dictionnaires en ligne. Le premier est Stòr-dàta, un dictionnaire en ligne géré par l'université Sabhal Mòr Ostaig, qui est surtout une liste de mots. Le deuxième est le Dwelly, le fameux dictionnaire gaélique datant de 1911, qui est au gaélique ce que l'Oxford English Dictionary (OED) est à l'anglais. Cette version numérisée de grande qualité a demandé dix ans de travail à Michel Bauer et l'un de ses amis. Le troisième est Am Faclair Beag, qui signifie “petit dictionnaire” mais qui est en fait un vaste dictionnaire regroupant le Dwelly de 1911 et des données plus modernes, toujours grâce au patient travail de Michael et l'un de ses amis.

 

Wikipédia a sa version gaélique, Uicipeid, mais, de l'avis de Michael, davantage de participants seraient bienvenus (avis aux amateurs...).

 

Google a une interface en gaélique depuis 2001, mais Google Docs ne propose pas de version gaélique. Facebook n'est pas disponible en gaélique, mais le gaélique y est très présent et de nombreux usagers utilisent l'interface en irlandais, les langues étant différentes mais compréhensibles d'une communauté à l'autre. C'est également le cas sur Twitter.

 

L'avenir

 

Comme on le voit, le mouvement open source est fondamental pour la diffusion du gaélique et de nombreuses langues minoritaires. Comme on le voit aussi, le web est un vecteur majeur pour la revitalisation d'une langue, avec actualités, télévision, radio, logiciels, outils linguistiques, listes de diffusion, accès aux services les plus divers, le tout porté par une communauté linguistique tout aussi active hors ligne. Il est donc inutile de pleurer l'hégémonie de l'anglais (ou du français dans le cas d'autres langues minoritaires). Mieux vaut agir pour sa propre communauté linguistique. C'est ce que font Michael, Caoimhín et bien d'autres.

 

Un souhait ? D'après Michael, une archive en ligne serait très utile pour tous les projets de localisation, avec une mémoire de traduction commune, ce qui éviterait de devoir retraduire indéfinitement les mêmes termes et segments de phrase. Si les traductions de logiciels pouvaient être faites à partir du même site, par exemple un genre de méta-Pootle, tout le monde en serait bénéficiaire, non seulement pour le gaélique mais pour l'ensemble des langues minoritaires.

 

Pour approfondir

Akerbeltz Resources (ressources en gaélique)

Dear Developer, par Michael Bauer (blog en anglais)