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« Si ouvrir cette porte est un plaisir, j’achète cette librairie ! » : C’est ce que je me suis dit, il y a maintenant plus de sept ans, devant les marches de l’Écritoire, dans la petite ville bourguignonne de Semur-en-Auxois. J’ai appuyé sur la poignée, il y a eu un grincement cristallin de vieux métal, et puis... Et puis, l’odeur des livres m’a submergée. J’ai souri. J’ai su que c’était ici. 

 

Et pour mes consœurs et confrères, quel a pu être le déclic ? Qu’est-ce qui les a poussés à devenir libraires ? Loin des grandes villes, qu’est-ce qui nous anime et nous incite à tenir ? Je vous invite à une tournée de deux ou trois belles librairies de campagne, nichées dans de petits bourgs avec, en prime, quelques pistes pour durer. 

 

Par Maëlig Hamard, L’Écritoire (Semur-en-Auxois)


Semur-en-Auxois, place Notre-Dame par Jérémy Soheylian, tiré du livre La Bourgogne au fil du trait, tome 1 – Semur-en-Auxois


 

Oserais-je avouer que si la poignée en fer forgé avait eu un toucher moins agréable, j’aurais – peut-être – tourné les talons ? À quoi tient un destin ! Tenir une librairie indépendante – et prendre la décision de le faire – n’est pas chose aisée, qui plus est lorsqu’on s’éloigne des grandes métropoles. Pas rentable, chronophage, impossible dans les centres-villes des bourgs qui s’éteignent, comme l’a très bien décrit Olivier Razemon dans l’excellent essai Comment la France a tué ses villes aux éditions de l’Échiquier.

Sur le papier, on dénombre pourtant cinq cent trente librairies indépendantes réparties sur toute la France, évoluant dans des contextes très variés. Toutes, selon la charte joliment écrite sur les affiches des librairies labélisées LIR (Librairie indépendante de référence), revendiquent d’être libres du choix de leurs ouvrages, de proposer une écoute, des conseils, mais aussi une volonté de rendre vivants les villes ou villages que nous habitons, que nous aimons, en encourageant leur « vitalité économique et culturelle ».

Selon l’importance de leur activité, les librairies sont classées en quatre catégories. Parlons des plus « petites », comme la nôtre, à Semur-en-Auxois : notre chiffre d’affaires est le plus souvent inférieur à 300 000 euros par an et, dans une très forte majorité des cas, nous exerçons dans des villes de moins de six mille habitants... Autant dire que, dans ces conditions, la viabilité économique reste un combat, mais elle n’empêche pas pour autant les vocations. 
 

Commerçant, oui, mais plus encore
 

Seule avec ma poignée de porte dans ma librairie, je me demande alors comment survivent les petits commerces dans un environnement qui se dépeuple. Comment résister, nous les « soi-disant pas rentables », nous les « ruraux » ? Qui ne s’est jamais demandé, en sortant de la librairie d’une bourgade touristique, comment elle vivait à la saison creuse ? Qui ne reste pas dubitatif en voyant les centres-villes mourir, et particulièrement dans les petites villes ?

Et cela d’autant plus que dans beaucoup de territoires ruraux la poste ferme, l’école est en sursis, la boulangerie ne sera pas reprise... Plus que jamais, dans ces conditions, une librairie conserve, affirme un réel rôle social et culturel au sein du village. 
 

Prenons l’exemple de notre très souriant confrère Romain Billard et de son projet initié à Flavigny-sur-Ozerain, splendide village médiéval de trois cents habitants, lui aussi en Côte-d’Or. Ce jeune libraire a développé depuis cet été un lieu culturel, La Colline. L’espace propose livres neufs, d’occasion, disques, artisanat, etc. C’est évidemment et surtout un lieu chaleureux d’échanges, de réflexion. Comme mon associée, Cécile, et moi, Romain croit dur comme fer en « l’acte de militantisme, en l’importance du geste de chaque client revendiquant l’achat local de son livre... ou de sa salade ». 
 

Les circuits courts, nouveau mode de consommation, ont le vent en poupe, et c’est tant mieux ! Certains le font par idéal, pour aller à l’encontre du « toujours plus vite », pour contribuer à tisser des liens durables, tout en permettant l’achat d’un livre, sans se limiter à une relation pécuniaire. Les petites librairies ne peuvent vivre que grâce à ces lecteurs militants, et c’est sans doute en partie grâce à cette tendance que les petites librairies continuent d’exister. Ce lien est ténu...
 

Les contraintes d'un métier si spécifique


Disposant de moins d’acheteurs potentiels dans leur zone de chalandise, elles ont immanquablement moins de débit, et donc aussi de plus petites remises de la part des éditeurs. Se pose la question du stock : le client risque de ne pas trouver immédiatement le livre qu’il cherche et peut avoir la tentation de l’acheter ailleurs, en premier lieu sur Internet. Alors, comment garder la tête hors de l’eau ? Car le but du libraire est aussi d’avoir un métier qui le fasse vivre, de rester rentable pour durer. Qui plus est, ce militantisme ne doit pas, toutefois, devenir une contrainte pour le client qui n’a pas forcément envie de revendiquer quoi que ce soit. 
 

Bien souvent, les petites librairies innovent et font le choix de se « déspécialiser ». Elles doivent cesser de compter uniquement sur la vente des livres, et s’adapter à leur environnement. Se diversifier non seulement pour satisfaire davantage leur clientèle, mais aussi pour l’élargir. Proposer une offre variée, plus complète, dans le domaine culturel. Le libraire de campagne réinvente donc un peu le métier. Il teste. Il expérimente. Cela représente bien sûr un travail supplémentaire. Mais aussi de l’imagination... et de la passion !

Il s’agit souvent de développer le rayon jeux en complément, un choix qui a été celui de certaines nouvelles librairies comme Les Jolis Mots à Vivonne (86) ou comme nous l’avons fait à l’Écritoire à Semur-en-Auxois. Cela peut aussi passer par des librairies café, qui font de la librairie un lieu convivial où l’on reste pour discuter, échanger ou lire. Citons l’exemple de la librairie L’Autre Rive, « café-librairie cyber café au cœur de la forêt d’Huelgoat » dans le Finistère : son activité « bar et petite restauration » représente la moitié de son chiffre d’affaires. Selon l’un de ses fondateurs, « l’un ne fonctionnerait pas sans l’autre aujourd’hui ».

On peut évoquer aussi les camions livres qui marquent le désir du monde rural d’avoir accès aux livres autrement que par le commerce en ligne. Une demi-douzaine de projets seraient en cours d’élaboration et deux auraient vu le jour en 2017, selon le média Livres Hebdo. Enfin se développe une vente en ligne bien particulière : celle qui, loin des grands circuits, revendique l’indépendance de chaque point de vente. Les libraires regroupent leurs forces pour mieux répondre à la demande de leurs clients. Ce sont librairiesindependantes.com, initiales.org bien sûr, ou leslibraires.fr. 
 

« With a Little Help From My Friends », chantent les Beatles ! Ce refrain engageant rappellera que la petite librairie indépendante en France peut compter sur des soutiens extérieurs. 
 

Le financement, et l'activité quotidienne
 

Souvent, ces libraires sont propriétaires de leurs murs : c’est le cas en Bourgogne pour 42 % d’entre eux. Et ils ont pu acheter grâce à un prix de l’immobilier moins élevé que dans les grandes villes. Parfois aussi ils sont locataires et bénéficient de l’aide de la municipalité qui, pour soutenir l’activité économique de son village, leur propose un local à loyer très modéré.

C’est le cas par exemple à Flavigny-sur-Ozerain, où la mairie a souhaité aider l’installation de La Colline. Sans elle, le projet n’aurait sans doute pas pu voir le jour. L’idée est toujours la même : une librairie est un lieu de vie. Un jour, une cliente semuroise m’a dit, avec un sourire et un solide bon sens : « Vous savez, acheter à l’Écritoire, ce n’est même pas du militantisme, c’est de l’égoïsme ! Oui, car si je ne viens plus, vous allez fermer, comme tous les commerces. Et ma maison, je n’arriverai jamais à la revendre dans un village fantôme ! » 
 

Cette dame aurait pu habiter Poligny, dans le Jura. « Lorsque la librairie, vieille de cent cinquante ans, a été menacée de fermeture il y a huit ans, un comité de fidèles clients a décidé de monter une SAS à capital variable afin de racheter le fonds de commerce », raconte Marie Gaudin. Un groupe de près de quatre-vingts actionnaires s’est alors constitué pour permettre une réouverture rapide et embaucher une salariée à temps complet.

La librairie – La Fruitière des livres – s’est agrandie au fil des années, et le nombre des actionnaires – et des clients – a augmenté. Celle Fruitière des livres, au cœur de la capitale du comté, est maintenant forte de deux salariées à temps plein et un autre à temps partiel ! 
 

Le financement participatif (appelé aussi crowdfunding dans la langue des Beatles) est de plus en plus utilisé pour créer une librairie, pour lui permettre de se développer et, parfois aussi, pour aider à la sortir d’une mauvaise passe... 
 

Au final, c’est l’addition des bonnes volontés, la créativité, la multiplicité des solutions qui produisent du résultat et concourent au maintien de librairies dans les petites villes. C’est grâce à cette diversification, à ces idées nouvelles, à cette envie d’attirer un plus large public, de travailler avec lui et pour lui, que les libraires peuvent vivre, rire, imaginer, partager. 
 

Toutes les librairies sont obligées de se réinventer, et le mot d’ordre est le même à la campagne ou en ville. Et si elles s’inscrivent dans un paysage culturel, elles le font souvent en partenariat avec des associations. C’est le cas par exemple à Poligny, toujours, où des bénévoles prennent en charge l’organisation souvent chronophage de la venue d’auteurs, l’installation de la salle de conférence, etc. Les animations de L’Autre Rive sont fréquentes et riches de diversité. 
 

Chez nous, à Semur-en-Auxois, l’association Les Mots Parleurs anime un cercle de lecteurs, et propose des lectures à voix haute, en partenariat avec le théâtre du Rabot. Associations locales et librairies doivent travailler main dans la main. 
 

Non, le livre n'est pas mort ! 


Si les librairies existent et perdurent dans les campagnes, c’est tout simplement grâce à l’énergie et à la passion, l’envie de partager : « J’existe parce que j’aime ! » Romain Billard, à Flavigny-sur-Ozerain, parle d’ailleurs du plaisir de penser être « le libraire » comme il y a « le ferronnier » ou « le boulanger » du village. Séverine Bordeaux de L’Attrape-Plume à Vivonne (86) affirme être « heureuse à l’idée d’amener de la culture dans nos campagnes et de ne pas prendre les gens pour des cons. Nous aussi, les ruraux, on a le droit a du beau, de la culture et de la réflexion. » 


Il ne faut pas oublier que ces libraires peuvent parfois exercer une autre activité en complément, « hiberner » parfois dans les saisons « mortes » ou bien faire le choix d’un mi-temps. Dans tous les cas, ces activités ne sont pas du bénévolat et, bien qu’exercées avec beaucoup d’amour, elles permettent de se rémunérer. 
 

Alors, non, le livre n’est pas mort. Non, la culture n’est pas réservée à une élite, qui vivrait en centre-ville et ne mangerait que du quinoa et du tofu. Les petits libraires sont toujours là, partout en campagne et dans les petites villes. Attentifs à tous et à chacun, ils sont bien décidés à rester vivants, actifs, joyeux... et proches de lecteurs qui aiment ces lieux magiques que restent les librairies. À Semur-en-Auxois, Poligny, Dorlisheim, Huelgoat, Vivonne, Flavigny-sur-Ozerain et partout ailleurs. 

 

Les librairies citées dans l’article : 

Les Jolis Mots 

24, Grande-Rue, 86 370 Vivonne Tél.0549531120 

L’Autre Rive, café librairie 

Restidiou Vraz, 29690 Berrien Tél.0298997258 

La Fruitière des livres 

3, rue Travot, 39800 Poligny Tél.0384372982 

Librairie La Colline 

1, rue de l’Ancien-Couvent, 21 150 Flavigny-sur-Ozerain Tél.0607524595 

 


Commentaires

Bonjour et merci pour ce magnifique article, - un éloge mérité envers ces passionnés. Ce que vous racontez... est le rêve de ma vie que je n'ai pas encore su concrétiser. Cela dit je mange du quinoa et du tofu... c'est peut-être la cause ? En fait, je regrette cette phrase un rien sectaire qui casse toute la beauté des lignes qui précèdent. D'autant plus que j'habite un magnifique bourg du Mercantour (SOSPEL) où, justement, grâce à l'état d'esprit très..."tofu quinoa mais pas du tout bobo" nous avons su conserver nos commerçants et même notre formidable cinéma. Ex. toute cette semaine a lieu notre festival : un film tous les jours pour 3 € l’entrée.

Bien sûr c’est salle comble. Et pas des nanars : nous avons ouvert avec L’école buissonnière… sous les étoiles avec en guise d’intro danses et musiques partagées. Tout cela contribue à créer une atmosphère que beaucoup nous envient.



Bon, je vous quitte, je file au magasin bio chercher… du tofu et du quinoa. Lequel magasin est en train de souffrir depuis que les grandes surfaces ont envahi ce marché juteux pour eux !!!

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