La photographie : "Aller au charbon, prendre le temps de disparaître"

Thomas Deslogis - 20.08.2015

Reportage - Max Gyselinck - photo reportage - capture humaine


Disparaître. Non pas en tant qu’être humain, mais comme médium. C’est alors, et seulement, que le médium peut éventuellement s’enclencher. Paradoxe productif, créatif même, comme tout bon paradoxe. Le médium en question ? Un appareil photo. L’être : Max Gyselinck, photographe belge installé en Grèce depuis treize ans. Un choix qui s’expliquait alors comme la plupart des choix, par amour. Mais désormais ce n’est plus d’une jolie Grecque dont Max est amoureux, c’est de la Grèce. Non, des Grecs. Non, des êtres.  

 

Max Gyselinck (Inde)

 

 

L’être au sens large, indéterminé, puisque s’il y a bien un sujet que Max Gyselinck a photographié c’est celui de l’immigration. Ses photos, il les vend ensuite au Monde, au Guardian, à L’Obs, etc. Aux plus grands médias. « Pour l’instant je préfère me concentrer sur le photo-reportage plutôt que sur la photo strictement artistique. Ce qui m’intéresse plus que tout, c’est l’humain ; on ne s’intéresse pas assez à l’humain. » Logique, puisque pour ça il faut accepter de disparaître. 

 

Autour d’un giros et de quelques Fix (binouze locale) je le lance alors sur l’opposition documentaire entre un Raymond Depardon n’hésitant pas à signaler la présence du médium (que ce soit par une perche apparente ou une prise à partie de la caméra) et un Frederick Wiseman ne conservant que cet instant précis où tout le monde a oublié la présence de la caméra, où chacun se révèle. « Ce que fait Depardon est fantastique. Mais dans ma façon de travailler, je me situe clairement du côté de Wiseman. » Clairement. 

 

Max Gyselinck (Syriens place Syntagma)

 

 

Une critique souvent adressée à Wiseman est celle du mensonge par omission. Tourner cinq heures pour ne conserver que les deux minutes l’intéressant. « Non, le moment capté est tout sauf un mensonge. Les menteurs se sont ceux qui esthétisent l’horreur, je déteste ça. Un type qui s’est fait cramer le visage, ça ne se photographie pas sur un fond noir. Ce qui est intéressant, ce qui est vrai, c’est son quotidien. » 

 

Alors, quand Max décide de travailler sur les Syriens installés dans des tentes sur la place athénienne de Syntagma, il passe des semaines à leurs côtés. Ou lorsqu’il monte régulièrement sur la colline Philopappou pour y faire le portrait d’un SDF dont l’histoire, il est vrai, vaut bien de s’y attarder. 

 

Le type en question a tué sa compagne de quatre balles dans la tête. Pourquoi ? Parce qu’elle le suppliait de le faire. L’affaire a fait grand bruit en Grèce. Alors, bien sûr, une fois relâché pour bonne conduite, le gars a beau chercher un job, il termine vite à la rue. C’était là le cœur du sujet de Max, la réinsertion sociale en Grèce, ou plutôt son absence. Aujourd’hui le drôle de tueur, bouffé par le regret, fait des sculptures et se dit dadaïste. Et pour savoir tout ça, pour pouvoir prendre de telles photos, Max a monté la colline quatre mois durant.  

 

 

Max Gyselinck (Up the hill)

 

 

« C’est comme ça qu’on prend les meilleures photos. » Une logique d’intégration que Max Gyselinck explorera bien plus profondément qu’il ne l’aurait imaginé, un certain 6 décembre 2010. Déjeunant à Athènes dans le quartier d’Exarchia, il se retrouve par hasard au beau milieu d’un affrontement entre CRS et anarchistes. Évidemment, Max attrape son appareil et se place au milieu du combat. Évidemment, en voyant les CRS charger, il court. Évidemment, pas assez vite. Plaqué – pardon, lancé au sol. Et passé à tabac dans les règles de l’art, évidemment. Ce n’est pas comme ça qu’on prend les meilleures photos, mais c’est en ne craignant pas ce genre de risque, c’est en allant là où l’œil ne peut ou ne veut aller, ni rester. 

 

Là est l’essence du travail de Max Gyselinck, là sont les questions humaines et artistiques que ses photos posent. Si le photo-reportage n’est habituellement pas directement considéré comme de l’art (quoique celles de Max lui ont valu plusieurs participations à diverses expositions), des photographes de terrain tels que Steve McCurry ou Raymond Depardon sont, eux, explicitement désignés comme des artistes. Où se trouve alors la limite de « l’esthétisation », de la mise en scène de l’humain, de la vérité ? 

 

Max Gyselinck (Inde)

 

 

À croire qu’il faut s’y prendre à la manière de Max Gyselinck, aller au charbon, prendre le temps de disparaître, pour retrouver dans la photographie non pas seulement l’art, mais le studium dont parle Roland Barthes dans La Chambre claire, cet « intérêt général parfois ému, mais dont l’émotion passe par le relais raisonnable d’une culture morale et politique », bref, pour retrouver l’humain. 

 

Le Tumblr de Max Gyselinck


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Editeur : Play Bac
Genre : calendriers...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782809601077

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