Le retour d’Agatha Christie à Montréal pour son 125e anniversaire

Justine Souque - 27.01.2016

Reportage - Agatha Christie - exposition archéologie - crime Montréal


Le Musée Pointe-à-Callière, cité d’archéologie et d’histoire de Montréal (Québec), nous propose de redécouvrir Agatha Christie. Car si nous connaissons tous son œuvre (aucun spoiler dans cet article, promis), nous ignorons bien souvent sa passion pour l’archéologie orientale, pourtant indissociable d’une grande partie de sa création littéraire. Mais pourquoi une exposition à Montréal ? Grande voyageuse, Agatha Christie s’est arrêtée dans la ville québécoise en 1922, lors de son tour du monde en vue de promouvoir la British Empire Exhibition, et garde des provinces canadiennes un souvenir enchanté qu’elle a d’ailleurs retranscrit dans l’un de ses nombreux carnets de notes.

 

Vue les détectives, © Pointe-à-Callière, Caroline Bergeron

 

 

Par ailleurs, le musée semble avoir réuni les conditions idéales pour accueillir entre ses murs quelque 320 objets inédits, dont la plupart sont en lien avec le Moyen-Orient, grâce à des partenariats avec de prestigieux musées internationaux tels le British Museum (Londres), le Metropolitan Museum of Art (New York) et le Musée Royal de l’Ontario (Toronto). 

 

Sur les traces d’Agatha Christie… romancière et archéologue

 

De 1930 à 1960, l’univers de la célèbre romancière so british a été façonné par le monde oriental. Depuis sa rencontre avec son second mari, l’archéologue Sir Max Edgar Lucien Mallowan, elle parcourt en effet les sites de l’antiquité égyptienne et mésopotamienne (aujourd’hui l’Irak et la Syrie), où elle s’investit pleinement. Finançant une partie des fouilles, elle participe aussi aux découvertes en documentant, classant et nettoyant les objets : « C’est elle qui a pensé à bien protéger les ivoires de Nimrud par exemple. Elle se servait même de sa crème pour le visage pour ne pas les abîmer », nous confit la chargée de projet Élisabeth Monast Moreau. Ces anecdotes de chantiers de fouilles constellent notre visite, et nombreuses sont celles qui nous éclairent sur les romans de la Reine du Crime. 

On ne vous révélera pas tout, mais les parallèles sont surprenants : des observations sur les chantiers à l’écriture de ces fameuses enquêtes, c’est à la virgule près !

 

Ces comparaisons ont été mises au jour grâce au long travail de l’équipe du musée et du comité scientifique : « Nous avons lu ou relu les ouvrages d’Agatha Christie à la loupe, nous explique Elisabeth Monast Moreau. Mais l’ouvrage qui a véritablement lancé le projet, c’est l’autobiographie La romancière et l’archéologue, seul livre qu’elle signa de son nom complet, Agatha Christie Mallowan. Francine Lelièvre, directrice générale du Musée et grande admiratrice de la Reine du crime, a chéri le souhait de faire connaître cette passion pour l’archéologie, une facette méconnue d’Agatha Christie. Je dois avouer que l’autobiographie d’Agatha, c’est aussi l’un de mes ouvrages préférés : il donne les clefs pour apprécier l’ensemble de son œuvre ! »

 

L’édition originale de l’autobiographie d’Agatha Christie Mallowan, dont le titre anglais est Come, tell me how you live (1946) - © Justine Souque

 

 

L’autre source principale pour entrer dans l’esprit curieux et fécond d’Agatha Christie, ce fut les 73 carnets de notes de la romancière trouvés à Greenway House en 2005, puis révélés et analysés par l’expert John Curran en 2010, dont certains sont aujourd’hui présentés en exclusivité au public. Dans le carnet 35 par exemple, nous retrouvons les 6 questions fondamentales du whodunit auxquelles répond la romancière : qui, pourquoi, quand, comment, où, lequel ? En entrant au cœur du processus de création, on aurait bien envie, nous aussi, de prendre la plume… 

 

 

L’un des carnets de notes d’Agatha Christie. © Justine Souque

 

 

Des indices à dénicher du côté du Moyen-Orient

 

Mais l’exposition ne se contente pas de présenter des manuscrits et des éditions originales. Elle est, pour notre plus grand plaisir visuel, tridimensionnelle. Nous découvrons des objets uniques qui donnent un nouveau reflet à cette prolifique production littéraire que fut celle d’Agatha Christie, tels que la caméra utilisée par la romancière pour les photographies officielles des fouilles, et des artefacts qu’elle a pu admirer ou manipuler au Moyen-Orient. Parmi eux, un superbe bas-relief mural du palais assyrien de Nimrud qui trône au milieu de nombreux trésors du site d’Ur (Irak), comme des coiffes, des bijoux ou des figurines en métaux précieux et semi-précieux (or, lapis-lazuli, etc.).  

 

Un bas-relief du palais assyrien Nord-Ouest d’Assurnazirpal II représentant un génie ailé accomplissant probablement un rituel et un arbre palmier-dattier qui symboliserait la fertilité de la terre. Prêt du British Museum. © Pointe-à-Callière, Caroline Bergeron

 

 

Saviez-vous que la romancière n’était pas seulement auteure de romans policiers, mais aussi dramaturge ? Elle s’inspira en effet de la vie du pharaon Akhénaton après avoir rencontré le célèbre archéologue Howard Carter en 1937, à Louxor. La même année, elle écrit une pièce de théâtre, Akhénaton, sur la vie de ce pharaon atypique de la 18e dynastie qui décida de supprimer de placer au sommet du panthéon égyptien le dieu Aton. 

 

Plus de 200 shabti (figurines) d’Akhénaton ont été retrouvés en Égypte. Prêt du Metropolitan Museum of Art. © Justine Souque

 

 

Sur les conseils de l’égyptologue Stephen Glanville, la Reine du crime situe même l’un de ses romans policiers se situe dans l’Égypte antique, La mort n’est pas une fin, publié en 1944. Avec cet ouvrage, Agatha Christie inaugure brillamment un genre littéraire qui se développera avec succès, le roman policier historique ! C’est d’ailleurs dans ce même ouvrage que Téti joue avec un jouet en bois en forme de lion (vraiment adorable) qui ressemble étrangement à ce que nous avons vu en vitrine… 

 

Jouet en bois rappelant celui dans La mort n’est pas une fin, Thèbes Nouvel Empire, Égypte, 1500 ans avant notre ère. Prêt du British Museum. © Justine Souque

 

 

 « Les objets présentés sont très fragiles, nous confie Élisabeth Monast Moreau. C’est plus d’un tiers du budget qui a été utilisé pour leur transport. » Raison pour laquelle vous devez prendre vos billets pour Montréal, car pour le moment, une exposition itinérante n’est pas envisagée ! Voyage d’autant plus indispensable que les artefacts réunis à Pointe-à-Callières mettent en valeur un patrimoine menacé, une culture qui pourtant représente l’un des fondements de notre humanité, car le Moyen-Orient est bien le berceau de l’écriture, de l’agriculture, et de nombreux artisanats d’art. Agatha Christie, femme exceptionnelle de son époque, l’avait bien compris. 

 

 

Montréal mène l’enquête jusqu’en avril 2016

 

Jardin des poisons, © Pointe-à-Callière, Caroline Bergeron

 

 

Pour ceux qui connaissent déjà Agatha Christie, cette exposition nous ouvre les portes de son imaginaire, intimement lié à l’archéologie, et pour ceux qui ne la connaissant pas, comme le jeune public, cette double approche immersive, littéraire et archéologique, éveille et enchante la curiosité. L’exposition relancera-t-elle la vente des œuvres de la Reine du crime, pour passer de 2 milliards à 3 milliards d’exemplaires ? Pourquoi pas ?  

En complément de cette exposition, la ville de Montréal propose de nombreuses activités et conférences jusqu’en avril 2016 pour mieux comprendre et apprécier le projet littéraire d’Agatha Christie, mais également le patrimoine artistique oriental. 

 

On vous a sélectionné quelques-unes de ces activités, mais vous pouvez aussi retrouver la liste exhaustive de ce programme sur le site du musée Pointe-à-Callière : Les « Belles Soirées » de l’Université de Montréal proposent de leur côté deux conférences : 

 

  • La Syrie, berceau des civilisations aura lieu le 1er février et sera présentée par Jacques Y. Perreault, professeur d’archéologie au Centre d’études classiques de l’UdeM.
  • Les palais assyriens à l’âge du fer aura lieu le 8 mars et sera présentée par Paul-Alain Beaulieu, professeur en études assyriennes au département des civilisations du Proche et du Moyen-Orient à l’Université de Toronto. 
  •  

La Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) en collaboration avec Johanne Seymour, auteure et directrice du festival Les Printemps meurtriers

 

  • Entretien sur les connaissances requises sciences afin de pouvoir écrire un roman policier crédible. Cet événement gratuit se déroule le 10 mars 2016 à l’auditorium de la Grande Bibliothèque à Montréal.

 

 

Bonne visite, et bonne lecture.