Le smartphone, star de la première Copy Party dans un collège du Havre

Nicolas Gary - 03.03.2014

Reportage - Copy Party - Académie de Rouen - collègiens


Comment sensibiliser des collégiens aux problématiques du droit d'auteur sur internet, tout en combinant une activité pédagogique autour de la notion de biens communs. Karima Kadi, professeure-documentaliste au collège Raoul Dufy (Le Havre), a mis en place la toute première Copy Party avec une classe de troisième. L'occasion de parler tout à la fois de droits d'auteur et du partage de la connaissance et des savoirs.  Intégrer une Copy Party au sein d'un cours, voilà une idée qui mérite bien un éclairage de premier ordre.

 

«  L'idée est venue après une conférence de Hervé Le Crosnier, autour des biens communs et des ressources éducatives, et de l'intervention de Silvère Mercier, à l'occasion d'une journée de formation. J'ai décidé d'adapter le principe de la Copy Party pour soulever des questions très contemporaines : le plagiat, la contrefaçon, le partage libre ou illégal, mais également le domaine du libre ou les licences Creative Commons. »

 

La Copy Party est un concept qui découle d'une réforme législative datant de décembre 2011. On autorise en effet une copie privée d'oeuvre, à compter du moment où celle-ci est licite. Or, si le législateur souhaitait clore les débats concernant le téléchargement, le principe de Copy Party a acquis, en bibliothèque, une tout autre envergure. Cet espace, contient bien des oeuvres de sources licites, et il suffit alors de disposer de l'appareil permettant la copie, pour profiter sans peine de toutes les ressources mises à disposition. 

 

La bibliothèque de La Roche-sur-Yon, avait organisé le 7 mars 2012, la première CP du genre, sous la forme d'une « réunion de matériel informatique destiné à réaliser des copies d'oeuvres, et d'un établissement disposant en toute légalité d'oeuvres disponibles au prêt, ou à la consultation, c'est-à-dire, une bibliothèque ». À part l'hypocrisie de la BnF sur le sujet, le concept était largement salué.

 

 

Sans titre

Johan Larsson, CC BY 2.0

 

 

Dans le cadre de l'épreuve orale sur l'histoire des Arts, Karima Kadi a souhaité mettre à profit les principes de la Copy Party, pour aborder les questions de l'acquisition de connaissance dans le monde numérique. Plusieurs problématiques devaient cependant être abordées, nous précise le proviseur de l'établissement, Jérôme Legagneux. « Pour aborder la Copy Party, Karima Kadi souhaitait recourir aux téléphones portables, mais ces appareils représentent un véritable enjeu dans les relations entre les élèves et dans la vie de l'établissement. » 

 

"Il s'agit avant tout de leur montrer qu'il ne faut pas se laisser abuser par la simplicité des premiers résultats proposés par un moteur de recherche"

 

 

Tout d'abord, comme dans d'autres collèges, le portable est interdit - « il y a un temps pour tout », précise le proviseur. Comment un outil qui n'a rien de pédagogique pouvait-il devenir un instrument scolaire ? « Il fallait s'assure que nous ne créerions pas de fossé social, en discriminant les élèves qui en posséderaient un, et ceux qui en seraient dépourvus. Mais d'autre part, ne pas accentuer la pression des élèves sur leurs parents. Que pourrions-nous répondre, si un collégien rentrait chez lui en affirmant à ses parents qu'il lui faut impérativement un smartphone pour le cours ? »

 

C'est que, pour réaliser une copie numérique, une photo, utiliser l'appareil des téléphones était une bonne approche, mais nécessitait de vérifier la disponibilité auprès des élèves. « Karima a fait un sondage auprès des élèves : il s'est avéré qu'ils possédaient tous un modèle suffisant. » Le problème du matériel était donc réglé : l'enseignante pouvait passer à l'approche théorique.

 

« J'ai amorcé, en amont, un cours sur les techniques de recherche d'informations, pour sensibiliser les élèves à l'utilisation de sources papier. Il s'agit avant tout de leur montrer qu'il ne faut pas se laisser abuser par la simplicité des premiers résultats proposés par un moteur de recherche. » Une phase pédagogique sur les techniques de traque de l'information permettait de faciliter le contact avec les livres - et de préparer le terrain à la séance de photographies massives de livres qui allait avoir lieu… (tous les documents présentés dans cet article sont sous licence Creative commons) 

 

Au préalable, un certificat d'engagement des parents et des élèves, a permis de mettre à plat tout ce que pouvait impliquer le projet : en définissant le cadre légal, il était possible de donner un contexte précis aux parents, tout en limitant les risques de débordements. 

 

« Le projet était avant tout de montrer que l'on peut copier et partager, sans enfreindre la loi, et que l'accès au savoir était possible au travers de nouvelles solutions. Acquérir des connaissances, tout en jouant sur la motivation des élèves était simple, dès lors qu'ils se servaient d'un appareil du quotidien, mais qui était complètement décontextualisé de leur utilisation classique - Facebook, les textes, etc.. » 

 

Voici la diapositive présentant le concept même de la Copy Party, tel qu'il était défini auprès des élèves :

 

 

 

 

 

Les élèves ont donc été plongés dans la bibliothèque de l'établissement, avec plusieurs questionnaires, et des réponses à apporter. Voici le document qui était soumis aux élèves, et qu'ils devaient remplir, à chaque recherche. 

 

 

La prise d'informations sur un document numérique

(HIDA)

 

Inscrire dans le tableau les mots-clés ou expressions-clés à relever dans le document numérique.

 

QUI ?

 

 

 

Auteurs, personnages

QUOI ?

 

 

 

Nature de l'œuvre, description, sens, ect.

OU ?

 

 

 

Lieux géographiques

QUAND ?

 

 

 

Dimension historique

COMMENT ?

 

 

 

Techniques artistiques

Synthèse : reformulez les mots du tableau en faisant des phrases et organisez-les.

 

 

«  L'enthousiasme des élèves était très grand : ils partageaient, échangeaient leurs informations, le tout dans une saine émulation. Le jeu de la concurrence intellectuelle était très fort durant ce moment : chacun cherchait à recouper les éléments, à avoir les mêmes documents que les autres. On ne les voit que rarement être aussi avides d'informations ! »

 

 

Old media, new media II

Tous les livres captés par un smartphone...

tillwe, CC BY SA 2.0

 

 

Et en dernier lieu, les élèves devaient répondre à un questionnaire, pour s'assurer qu'ils avaient bien intégré les notions, mais également les usages de la Copy Party. « Nous avons pu aborder des notions intéressantes pour eux, et complexes. Par exemple : quand on parle de diffusion dans le cadre du cercle familial, comme le défini le Code de la Propriété Intellectuelle, il faut leur expliquer que cela n'implique par les amis Facebook. C'est une source d'interrogations pour les collégiens, pour des outils dont ils se servent pourtant au quotidien. »

 

 

Après coup, Jérôme Legagneux, le proviseur s'étonne d'ailleurs de tout l'intérêt que l'on a pu porter à cette manifestation. « Nous avions pris soin de bien définir le cadre d'utilisation des smartphones, diffusé les documents nécessaires aux parents et évité les inégalités sociales que ces appareils auraient pu générer. Bien entendu, nous sommes dans un établissement favorisé, et l'ensemble de la Copy Party a été très bien défini et encadré par Mme Kadi. Faire comprendre les applications et les motivations pédagogiques a amplement simplifié la mise en place de cette initiative. »

 

Il faut noter que, dans l'académie de Rouen, l'élève connecté et participatif est l'un des projets portés par l'Académie. « La typologie de notre établissement, de même que le cadre pédagogique nous ont facilité la vie. Il faut vraiment prendre en compte ce que les smartphones représentent pour les élèves, et les difficultés qu'ils entraînent. Si les élèves ont été enthousiastes, c'est avant tout pour cet usage inédit. Mais peut-être que si ce type d'opération se répétait, ils finiraient par se lasser de leurs téléphones, devenus de véritables outils pédagogiques… »