Les auteurs manifestent à Montreuil : “Pas question de se laisser plumer !”

Nicolas Gary - 30.11.2017

Reportage - auteurs manifestation revenus - montreuil jeunesse littérature - cotisations sociales auteurs


« Pas d’auteurs, pas de livres : laissez-nous nos plumes pour vivre. » Le slogan fait rire, mais les revendications n’en sont pas moins sérieuses. D’ailleurs, quand on entend : « On n’est pas des pigeons », on comprend mieux le message. Quitte à célébrer la littérature jeunesse, avec le Salon de Montreuil, les auteurs ont décidé d’enclencher une manifestation. Plutôt que de voler dans les plumes, autant en distribuer, non ?


 

 

Depuis le stand de la Charte, à 19 h, ils étaient une cinquantaine d’auteurs – jeunesse, bande dessinée ou littérature générale – à prendre les armes. « Il n’y a pas de goudron, mais on a des plumes », entend-on. Et voici, boa autour du cou, plumes dans les cheveux, le défilé qui s’avance et parcourt les allées du salon, entonnant ces deux slogans. Et ce, alors que, sur les différents stands, petits fours et drinks sont servis : l’inauguration a commencé. « Je me demande s’ils se rendent compte qu’ils boivent grâce à notre travail », s’interroge une auteure. De fait, un certain malaise semble s’emparer des professionnels, derrière les stands, quand le cortège s’avance.

 

“Ne pas se laisser plumer !”


Prévue très en amont, cette manifestation « Plume pas mon auteur » porte de multiples sujets. Geoffroy Pelletier, directeur de la Société des Gens de Lettres explique : « Dans un contexte économique déjà extrêmement difficile pour les auteurs de livres, l’absence de compensation de la hausse de la CSG pour les artistes auteurs est une mesure totalement injuste. L’inauguration du Salon de Montreuil était l’occasion de rappeler au gouvernement que tous les auteurs, quel que soit leur secteur éditorial, étaient très fortement mobilisés sur cette question comme sur tous les sujets sociaux importants à venir et qu’ils ne comptaient pas se laisser plumer ! »

 

Une prise de parole interviendra également ce samedi 2 décembre, à 13 h, toujours dans le cadre du salon. Samantha Bailly, présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, qui menait avec d’autres le cortège insiste : « La précarisation croissante des auteurs et illustrateurs jeunesse, cela fait un moment que l’on en parle. Aujourd’hui, l’urgence est plus que jamais d’actualité. » Et d’ajouter : « C’est très bien que l’on ait davantage de cotisations avec la perspective d’une professionnalisation, mais quand on perçoit encore moins, la situation ne peut qu’empirer. »

 

Défilaient d’ailleurs des auteurs de best-sellers, comme Érik L’Homme, « qui aujourd’hui peuvent rencontrer des difficultés. Ils sont aussi là pour dire quel est le soutien réel que l’on doit apporter à la création : cela signifie, en premier lieu, les créateurs. Et c’est nous, les créateurs. »
 

Ce qui a changé, depuis trois ans... bien... 

 

Voilà trois ans, une manifestation similaire avait eu lieu, toujours au Salon du livre de Montreuil. Valentine Goby, aujourd’hui vice-présidente du Conseil Permanent des Écrivains s’en souvient. « Pour les auteurs jeunesse, on ne peut pas dire que grand-chose ait changé. Les pourcentages de rémunération restent anormalement faibles en regard de ceux de littérature générale. Plus globalement, le statut des auteurs est précaire, parce que les cotisations sociales n’ont cessé d’augmenter. »

 

Cette convergence entre une rémunération basse et un statut social très fragile confirme la nécessité d’une action. « S’il y a peu d’évolutions, nous espérons désormais mettre en œuvre des dynamiques différentes en collaborant avec l’ensemble des organisations d’auteurs, pour que la jeunesse soit tirée vers le haut. Les auteurs ne doivent pas avoir à rougir d’écrire pour la jeunesse, qui semble être un sous-statut d’écrivain. »

 

“Si le livre était une pomme, les auteurs gagneraient... les pépins”

 

Début octobre, lors des Assises de la littérature jeunesse, les chiffres présentés par le Syndicat national de l’édition montraient pourtant une belle croissance du secteur. Pas moins de 364 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 2016, soit 5 % de mieux qu’en 2015. « On est contents pour eux », ironise Valentine Goby. 


manifestations des auteurs et illustrateurs jeunesse
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Mais si cette édition jeunesse est florissante, et qu’elle a connu une année faste, « tant mieux : cela signifie que c’est une belle littérature, visible et de qualité qui attire des auteurs intéressants et originaux. On apprécierait simplement que la répartition de la valeur se fasse sur l’ensemble de la chaîne, et pas uniquement chez les éditeurs ».

Pour autant, « pas question de nier leur implication ni le travail : nous ne versons pas dans la caricature. Si l’édition jeunesse est de qualité, c’est parce que les livres sont beaux et portés par des gens qui ont foi dans ces projets que proposent les auteurs. » Et de conclure : « C’est véritablement une question de justice : tout le monde doit pouvoir profiter ce que ça apporte économiquement au secteur. »

 

Gommer toutes les différences de traitement
entre littérature jeunesse et adulte

 

En BD, ce n'est guère plus reluisant
 

Christelle Pécout et Marc-Antoine Boidin, vice-présidents du Snac BD, comptaient parmi les manifestants. « Les raisons de la colère viennent de l’accumulation de dossiers : il y a eu le RAPP, voilà quelques années, les hausses de cotisations, et cette fusion de l’Agessa et de la Maison des artistes, qui en est au point mort. À cette heure, on ignore vers quoi l’on se dirige », assure Christelle Pécout.

 

Au moins la hausse de la CSG est partiellement réglée même si subsistent encore des doutes sur le sort de l’ensemble des auteurs pour 2018. Pour Marc-Antoine Boidin, « la compensation, mais pas une plus-value de pouvoir d’achat : on stagne dans une position économique détestable. Le problème de la rémunération reste le même. Et cela nous inquiète, évidemment parce qu’il touchera les moins bien lotis. Les meilleurs revenus s’en sortent toujours ».

 

Sur la rémunération, « il y a beaucoup à réaliser pour les auteurs jeunesse, avec l’impératif de parvenir, au moins à se caler sur les pourcentages de la BD. Et même, dans ce secteur, on est loin d’un traitement idéal. Une étude, voilà quelques années, avait montré que 36 % auteurs sont en dessous du seuil de pauvreté et 50 % au-dessous du SMIC ».


<

>


 

Le problème se creuse et impose « de trouver des solutions avec les éditeurs, mais pas simplement. Le SNAC BD a lancé une proposition de rémunération des auteurs en festival. Pour la BD, l’essentiel de l’activité, c’est la dédicace. Nous avons moins souvent d’ateliers que les auteurs jeunesse par exemple. Il faut donc se diriger vers modèle différent ».

 

Rémunérer la présence des auteurs de BD en festival
va “assainir les relations”

 

 

La concertation des auteurs dans le cas du RAPP a permis des avancées, dont on se réjouit, en demie-teinte tout de même. « Les revenus modiques sont moins frappés, même si la réforme est tout de même passée », poursuit-il.

 

Les réformes, justement, un point de conflit régulier, explique Christelle Pécout : « Les affaires se suivent et se ressemblent : sans aucune concertation préalable, les dossiers nous tombent dessus, et nous devons faire en sorte de réagir très rapidement. Heureusement, les organisations d’auteurs collaborent de mieux en mieux, pour gérer les urgences. »



lors des répétitions de slogan, avant le grand défilé

 


Toutes les informations sur le salon du livre de Montreuil 2017