Les folies littéraires de La Rochelle : "Non, le rock est mort"

Clément Solym - 18.07.2012

Reportage - Francofolies - La Rochelle - rockeurs


Les Francofolies de La Rochelle s'ouvrent à la littérature. En dépit de quelques intempéries, la 28e édition du festival a été un succès, et cette année pour la deuxième fois la programmation comportait en sus des concerts et animations variées, une série de rencontres littéraires.

 

Les Francofolies à La Rochelle réunissent chaque année un peu moins d'une centaine de milliers de personnes. Festival urbain, il attire un public parfaitement hétérogène, brassant tous les styles et tous les âges. Une mixité qui favorise les initiatives, comme celle de Bernadette Bourvon, qui a lancé les Folies Littéraires : un mini festival littéraire intégré au sein de ce grand festival musical.

 

Sous forme de conférences et de débats, l'évènement réunit chaque matin des écrivains qui – soit musiciens eux-mêmes, soit critiques musicaux ou théoriciens – entretiennent un rapport étroit avec la musique. « On peut faire des rencontres littéraires dans toutes sortes de festivals, tant qu'ils sont urbains », explique-t-elle, « Cela ne marcherait sans doute pas aux Vieilles Charrues, mais Les Francofolies se prêtent bien à ce type d'évènements. »


Ce samedi matin, ce sont une petite centaine de personnes qui se serrent sur les bancs du café du village « Francofou », l'une des innombrables tentes blanches qui s'étirent le long du port, muni d'un bar et d'une petite scène. « Il y a un noyau dur, qui vient chaque matin et les autres spectateurs se déplacent en fonction des auteurs invités. Jeudi par exemple, pour Axel Bauer, la salle était pleine à craquer ! Bon, hier, le temps était tellement pourri qu'il y a eu un peu moins de monde », confesse-t-elle, « mais les gens viennent quand même, et ils sont enthousiastes ».  

 

 

 

 

« Musique et lettres font bon ménage »

 

Pour Bernadette Bourvon, tout a commencé avec le festival littéraire Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, où elle a longtemps animé des rencontres. « J'y ai découvert que la Bretagne est une terre où les gens lisent énormément. », la journaliste a alors décidé de sortir les rencontres littéraires des Salons du livre et autres festivals qui leurs sont uniquement consacrés. « Au vu de tous les livres qui sortent autour de la musique, j'ai pensé que musique et lettres pouvaient faire bon ménage. J'ai donc d'abord proposé mon projet à un autre festival breton : Art Rock, à Saint-Brieuc, qui est un évènement pluridisciplinaire (arts de la rue, musique, expos, …). C'est la troisième année que j'y organise des rencontres littéraires et cela a été une réussite. » Forte de cette expérience, Bernadette Bourvon a proposé le même type de manifestations aux Francofolies. Car si cela marche si bien en Bretagne, pourquoi ne pas tenter sa chance ailleurs ? « Au début, je me suis dit qu'à La Rochelle ce n'était pas forcément gagné, mais finalement ça marche très bien. »


« Un air à la mode »

 

Aujourd'hui, la rencontre intitulée « Un air à la mode » développe les liens entre la mode et le rock. Elle réunit trois écrivains-journalistes qui ont abordé le sujet dans leurs ouvrages. Le premier Patrick Eudeline, vieux dandy rockeur, entre en scène d'une démarche chaloupée et on ne doute pas qu'il a déjà pris l'apéro sur le port de La Rochelle. Boots à talons, chemise en dentelle blanche et veste de velours, il ne quitte pas ses Ray ban et arbore dans une main un Zippo d'argent et dans l'autre une cigarette qui restera éteinte pendant toute la rencontre. Pierre Mikaïloff et Dom Kiris, les deux autres intervenants, sont plus softs, plus modérés dans leurs looks comme dans leurs propos. 

 

 

 

 

« La première fois que j'ai mis des boots façon Beatles, j'étais ado et les gens demandaient à mes parents pourquoi je portais des chaussures orthopédiques », sourit Eudeline. C'est à peu près à la même période qu'il a commencé à se passionner pour le rock. « Le rapport entre la musique et la mode est immémorial. C'est un peu comme celui entre la musique et la drogue, les deux sont indissociables. » Chaque groupe utilise des accessoires et des codes vestimentaires qui lui sont propres « et puis même pour les musiciens amateurs, c'est un moyen de se créer une identité. », explique Dom Kiris, « et aussi un bon moyen de faire de la provoc, sinon ce ne serait pas drôle ! »


Les modes ont suivi les différents mouvements musicaux. « À la fin des années 70, le look était très important. Le mouvement punk s'est développé dans une certaine nostalgie des années 60. Les références aux différentes époques se superposaient dans un mélange des genres très caractéristique de cette période », raconte Pierre Mikaïloff, « on faisait aussi beaucoup de récup', par exemple des fringues militaires. Pourtant, le rock et le punk étaient dans la dénonciation du système militaire et s'opposaient à la guerre du Vietnam. Mais il n'était pas rare de voir les musiciens porter des uniformes. La réutilisation et le détournement de ces objets sont devenus une forme de message contestataire. Les Beatles arboraient des chemises militaires portant le nom de soldats disparus au Vietnam. De la même manière, quelques années plus tard, la New Wave ressortait des vêtements très classiques, des chemises et costards stricts, mais c'était une caricature et un message indirect d'opposition à la société capitaliste.  Ils s'inséraient dans un look rassurant pour mieux dénoncer.»





« Le rock est mort »

 

Les intervenants s'accordent sur le passé, mais quand il s'agit d'évoquer le présent les avis divergent. Eudeline, que l'on sait très opposé au libre de droit, n'hésite pas à affirmer que nous sommes dans une période morte depuis l'émergence d'Internet, et que si la mode est encore liée au rock, ce n'est plus que par souci commercial. « En ce moment, on vend plus de t-shirts que de disques. »


Sur ce point, Dom Kiris avoue que jusqu'aux années 80, « on reconnaissait les groupes à leur look. Après ça n'a plus marché. Les styles un peu déjantés se font plus rares aujourd'hui et un rockeur peut tout à fait être vêtu de manière banale sur scène, passe-partout. Les looks vraiment exubérants existent toujours, mais ils deviennent des épiphénomènes, comme Marilyn Manson. Enfin, il faut relativiser, car il y a tout de même des tonnes de jeunes groupes qui se réinventent en mélangeant les genres, dans leur musique comme dans leur look. »


« Non, le rock est mort », reprend Eudeline, qui considère que les musiciens d'aujourd'hui ne sont que des artefacts, de pâles copies de leurs ancêtres. « Évidemment, on en produit toujours, mais vous savez sur un cadavre les ongles poussent encore. »


A lire :

-    Patrick Eudeline, Gonzo : écrits rock, 1973-2001, éditions Denoël, 2002.
-    Patrick Eudeline, Rue des Martyrs, éditions Grasset et Fasquelle, 2009.
-    Pierre Mikaïloff, Le Dictionnaire des années 80, Larousse, 2011.
-    Dom Kiris, Rock Collection, éditions Fetjaine, 2011.