Livre audio : "L'objectif n'est pas de faire 'Compostelle dans ta voiture'"

Antoine Oury - 17.06.2013

Reportage - livres audio - enregistrement studio - Vincent Schmitt


Pensez à un lecteur infatigable, jamais lassé, capable d'assurer la performance pour vous sur le chemin du travail,  au coeur des files d'attente ou quelques minutes avant le sommeil... Au LBP Studio, Malek Duchesne supervise la compression du conteur insatiable dans les livres audio depuis près de 7 ans : compte-rendu d'une session avec le comédien Vincent Schmitt, lancé avec lui dans un péril épique sur les vagues des ondes.

 


À une ou deux stations de métro de Paris, les maisons individuelles se succèdent, disposant la plupart d'une cour intérieure pavée de tranquillité. Au fond de cette dernière, pourtant, la cabine qui protège les enregistrements du vent et des marées de l'extérieur. Aujourd'hui, le studio rompu aux livres audio reçoit le comédien Vincent Schmitt pour sa première expérience en la matière, sur le récent Immortelle Compostelle de Jean-Christophe Rufin, pour une parution chez Audiolib.

 

 

 

 

La séance d'aujourd'hui sera l'une des dernières pour l'ouvrage : on décèle rapidement la proximité qui s'est installée entre l'interprète et son « producteur », selon ses propres mots. L'un prête sa voix, l'autre son oreille : « C'est comme une traversée en bateau : quand le voyage se passe bien, on reste de l'autre côté de la vitre pour se faire le plus discret possible », commence Malek, « mais si l'interprète s'éloigne trop, on va lui dire que le cap est peut-être un peu par là... »

 

Premier écueil sur route des ondes : se laisser emporter par le texte dans des tirades façon Shakespeare du pire. « Dans ce texte, l'auteur a des tournures très complexes, quasiment théâtrales, cela peut devenir un danger si on perd de vue qu'on raconte une histoire, et qu'on ne joue pas un spectacle » souligne Vincent Schmitt. « Le but, ce n'est pas de faire "Compostelle dans ta voiture" » termine Malek Duchesne.

 

 

 

 

Le hasard des expériences fait bien les choses : comme Rufin, Vincent Schmitt a entrepris un long voyage il y a quelques années, lui permettant d'user de cette « expertise » pour son interprétation. Cette dernière ne consiste pas à écraser le texte, même si les dialogues peuvent être joués et le lecteur accompagné, mais de le rendre compréhensible : « Ma propre expérience m'a alors permis de repérer des choses qui paraîtraient anodines à un lecteur peu habitué aux voyages : le sac à dos devient ainsi quasiment mystique, la chose la plus importante du voyage. »

 

 

Face-à-face avec l'ouïe 

 

   

« Moi qui était habitué aux grands studios de Radio France... » se rappelle Vincent Schmitt en entrant dans la petite cabine d'enregistrement : une fois la double porte fermée, un après-match du PSG ne réveillerait pas un dormeur. Pour éviter que les fréquences basses ne tournent indéfiniment dans l'espace clos avant de s'étioler pesamment, un revêtement façon boîte d'oeufs couvre les murs pour les absorber. Le micro Neumann, couronné d'un filtre pour atténuer les plosives (ou consonnes occlusives), capte à 80° pour dédaigner les bruits de côté.

 

Au-delà du micro, le producteur regarde, suit la lecture et conseille par gestes l'interprète, qui n'est séparé de lui que par une vitre : pour suivre ses indications, mais plus généralement pour la performance de la lecture, « la concentration est primordiale. Je me souviens d'un metteur en scène qui disait qu'il fallait être capable d'assassiner quelqu'un sur scène tout en pensant à son fromage du dîner. Pour le livre audio, c'est impossible. »

 

Le combat se mène à deux, pour l'univers sonore le plus riche possible : avec le micro entre le nez et la bouche, la moindre inattention provoquera le naufrage de la lecture. Une nuque un peu trop baissée, et ce sont toutes les nasales qui sortiront des enceintes, comme si une grippe carabinée avait assisté à l'enregistrement.

 

 

 

 

Hors de la cabine, Malek scrute avec attention le texte qu'il fait défiler sur son écran d'ordinateur, se fait comprendre de Vincent Schmitt avec toute une batterie de gestes. Sur les ouvrages réalisés pour AudioLib, l'habillage sonore est minimal, et se limite parfois à de simples virgules musicales pour marquer les chapitres. « Mais d'autres maisons nous demandent un habillage qui entoure véritablement : un générique créé pour le livre, des bruitages beaucoup plus fréquents... Sur 13 heures de lecture, on en habille parfois 8 ou 9 heures. »

 

 

La chaîne (HiFi) du livre audio

 

 

Devant sa surface de commande informatisée (équivalent high-tech et meilleur marché d'une table de mixage), Malek donne l'impression d'une maîtrise complète : jetant des coups d'oeils aux formes d'onde, il repère la fréquence trop élevée, le bruit de bouche parasite qui viendrait gâcher l'ensemble. Mais l'aventure du livre audio commence en amont, avec le casting : Audiolib tient un véritable rôle d'éditeur, en participant au choix, et en fournissant son avis en plus de celui du studio sur l'interprète ou les bruitages.

 

Ensuite, « Malek m'a parlé d'un "55.000 mots" au téléphone. Vu comme ça, je vous assure que c'est effrayant » se marre Vincent Schmitt. 55.000 mots en lieu et place de miles, pour un voyage où les mots en espagnol sont traduits en phonétique par l'éditeur...

 

Pendant l'enregistrement (37 heures pour le plus long, un Stephen King, simple et concret), Jean-Luc, collègue de Malek, procède au pré-découpage, avant de reprendre la main une fois les sessions bouclées pour le tracklisting et la compression. À ce propos, il n'y a rien d'étonnant au fait que les livres audios soient plus populaires qu'auparavant : « Le format MP3 l'a sauvé. Pour le premier coffret Harry Potter, il y avait 12 CD... » En compressant l'audio (jamais en dessous de 128kbit/s), la voie numérique permet de porter loin et pratique, sur 3 CD au maximum pour un gros ouvrage, et les ventes s'en sont ressenties.

 

Entre les deux professionnels, lecteurs après tout, et le texte s'installe une promiscuité sensible : des débats dignes des cours de littérature moderne sont parfois lancés entre les 4 murs du studio, à propos de la présence ou non d'un point d'interrogation, et donc d'une inflexion particulière de la voix. Pendant ce temps, les formes d'ondes se tracent, formant l'itinéraire qui fera de la voix un lecteur longue-distance.