Livres du lundi #3: Dans Paris, la promenade entre passé et présent

Xavier S. Thomann - 14.05.2013

Reportage - Franz Hessel - Paris - Promenade


Les livres de promenades parisiennes sont pour ainsi dire devenus un genre à part entière. Sauf qu'hier, la journée a été chargée, et que nous n'avons pas pu placer ce Livres du Lundi. Alors exceptionnellement, il s'appellera aujourd'hui Livres du Mardi. Nombreux sont ceux qui ont fait leur contribution, de Léon-Paul Fargue (avec son fameux Piéton de Paris), au philosophe Walter Benjamin, qui a consacré des textes aux passages de la capitale. 

 

À ces noms bien connus, il convient désormais d'ajouter celui de Franz Hessel, le père de Stéphane Hessel. Pour la première fois, il nous est donné l'occasion de découvrir l'ensemble de ses promenades parisiennes dans un recueil qui paraît ces jours-ci chez Payot/Rivages sous le titre de Flâneries parisiennes. Anecdotique à première vue, c'est un petit livre qui mérite d'être mentionné, dans la mesure où il fait revivre des scènes de la vie parisienne depuis longtemps oubliées. 

 

Parmi lesquelles, on ne manquera pas de mentionner le « bal des concierges » qui avait lieu « le dernier samedi avant la Toussaint, dans la grande salle de la Société d'Horticulture. » Un moment unique : Hessel prend soin de préciser que les concierges parisiens ne quittent que fort rarement leur antre. 

 

On lira aussi avec plaisir son évocation des lieux mythiques de la ville, comme le marché aux puces, la rue Mouffetard ou bien la Tour Eiffel. À chaque fois, le sens de l'observation, indispensable dans ce genre de texte, est au rendez-vous, et les anecdotes sont souvent instructives. Par exemple, un chapitre est consacré à la « doyenne des ouvreuses » de la Comédie-Française, qui « aura souvent la nostalgie de ses allées et venues dans le clair-obscur des antichambres de l'art. »

 

 

La Rue Mouffetard

Peinture représentant la rue Mouffetard (Maximilien Luce),

Forever Wiser, CC BY 2.0

 

 

Hessel marque une préférence pour les humbles et les quartiers populaires, dont la vie ne cesse de le surprendre. Il prend soin de moquer gentiment les touristes américains qui l'arrêtent dans la rue pour lui demander où est la « main street ». Car s'il est bien un promeneur, il n'est pas n'importe lequel promeneur. Dans son « art de se promener », il explique les vertus de cette activité, en particulier à Paris. 

 

L'espace d'un instant, le ton se fait plus philosophique concernant ce « plaisir singulièrement pur, dépourvu de toute finalité. »  

Le charme incomparable de la promenade est qu'elle vous délivre d'une vie privée plus ou moins malheureuse. Vous entrez en relation, vous communiquez avec des situations et des destins absolument étrangers. » 

 

Et à l'occasion, notre guide est aussi poète : « Quand on marche longtemps, on ressent un nouvel élan après les premières fatigues. Alors, le pavé devient maternel, il vous porte et vous berce comme le lit voyageur des contes ». 

 

On comprend en lisant Hessel que Paris est une ville habitée par de nombreux fantômes. On ne peut parler du Palais-Royal sans songer aux riches heures de ce lieu qui fut pour longtemps le centre de gravité de la fête à Paris (songez à ce qu'en dit Balzac). 

 

Paris fantôme, mais Paris vivant

 

Pas très étonnant donc que Michel Longuet ait intitulé son carnet de promenades (qui paraît chez Grasset) Adresses fantômes. Longuet parcourt Paris le crayon à la main, et nous livre ici ses croquis des lieux qui ont jalonné ses promenades. Les dessins ont été regroupés dans des chapitres sous le signe d'artistes qui ont habité la ville, de Méliès à Beckett, en passant par Michaux, « ces personnes parties sans laisser d'adresse. » 

 

La promenade est ici historique avant tout, un prétexte à un devoir de mémoire de l'art, le tout agrémenté de quelques photos et de notes relatives à chaque dessin. S'en dégage une certaine mélancolie, loin d'être funeste. Son parcours sur les traces de Gauguin par exemple est loin d'être de tout repos et relève parfois du jeu de pistes. 

 

Pour le lecteur, en revanche, pas de meilleure façon de découvrir des lieux a priori anodins, mais chargés d'histoire. Avec son coup de crayon, Longuet transmet le « frisson » qui est le sien à chaque fois qu'il passe devant une plaque « DANS CETTE MAISON VECUT ». L'avantage ici, c'est que l'auteur se consacre à des lieux peu connus du grand public.

 

Prenons un autre exemple, Beckett. On oublie souvent que le romancier et dramaturge irlandais vécut trois mois dans un immeuble sans charme du boulevard Saint-Jacques, avec une vue imprenable sur le métro. « Les proportions, la porte, tout est laid. Simple, mais laid. Le nom de Beckett figure toujours en gros sur sa boîte aux lettres (...). Peut-être Beckett, qui acheta cet appartement sur plan, fut-il déçu du résultat. »

 

Enfin, terminons cette chronique par la mention d'un livre ressorti de l'oubli il y a quelque temps. Il s'agit du Paris Insolite de Jean-Paul Clébert. Paru en 1952, cet excellent ouvrage a été réédité en 2009 chez Attila, avant de connaître une version poche chez Points. Dans un style et un ton qui ne sont pas sans rappeler ceux d'Henry Miller, Clébert nous raconte sa vie d'errance à travers la capitale, avec un sens de l'observation remarquable. Un autre livre à lire avant de se lancer dans les rues de Paris. 

 

Flâneries parisiennes, Franz Hessel, traduit de l'Allemand, préfacé et annoté par Maël Renouard, Rivages poche/Petite bibliothèque, 7,15 euros, 144 pages.

 

Adresses fantômes, Michel Longuet, Grasset, 18,50 euros, 112 pages.