Magie, pop culture ou quotidien : voix poétiques du Québec

Nicolas Gary - 09.06.2018

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La place Saint-Sulpice vibre d’une effervescence surprenante : devant l'église, comme chaque année, autour des stands installés, on parle de poèmes, de rythmes, de voix et de mouvements. Cette année, le Québec est l’invité d'honneur du Marché de la poésie. Riche, engagée, dilettante ou passionnée, la poésie québécoise, vous connaissez ? 

 

Marché de la poésie 2018
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« La poésie du Québec, c’est une identité multiple », explique Rodney Saint Éloi, fondateur de la maison Mémoire d’encrier. Dans cette diversité, lui-même est à la recherche « d’un déplacement, pour montrer l’histoire. L’écriture de la poésie a cette dimension tellurique, autant qu’épique — je me place volontiers dans la tradition de Césaire ». 

 

Mais plus encore, les textes qu’il publie « sont un supplément de réel et de magie. Les poèmes doivent agrandir le monde et apporter de quoi mieux vivre ». Avec toujours un ancrage historique qui entretient « un lien fort avec le présent. Rita Joe, par exemple, s’efforce de découvrir ce qui n’a jamais été dit. Elle parle des réserves, qui sont des espaces d’extrême pauvreté, et des zones de non-droit ».

Dévoiler en somme l’histoire souvent méconnue des premiers peuples et leur relation au Québec. .

 

Une langue propre, des textes « partis en recherche de la vérité et d’une confrontation avec le réel, qu’il nous faut combattre. Les poèmes sont les ouvertures sur le surréel, qui nous donnent à voir l’invisible, en ce sens qu’ils montrent ce qui n’est pas vu, pas raconté ». Ainsi, la misère, que tente de se dissimuler l’Occident lui-même et les pays riches, qui en deviennent plus terribles pour leurs habitants pauvres. 
 

Quand Victor Hugo prêtait le flanc à la caricature

 

Et l'éditeur de souligner : « Les poèmes que j’apprécie ont à cœur de montrer la détresse et d’apporter un sursaut de dignité, et d’humanité. »
 

Un marché en évolution, et une richesse de voix

 

Sur l’année 2017, la poésie représentait 44 398 exemplaires vendus, soit 2 % du marché de la littérature (359,7 millions $ CA), pour une valeur de 656 334 $ CA. Sur cet ensemble, 40 % sont des livres d’auteurs canadiens. Le panel de librairies analysé par Gaspard indique cependant qu’entre 2016 et 2017, le secteur a connu une croissance de 21,9 %, passant de 326 074 $ à 397 404 $ — pour une part de marché de 0,4 % qui n’a pas été modifiée.

 

Alexandra Guimont, de la librairie Fleury, à Montréal, s’occupe de la catégorie Poésie pour le Prix des libraires qu’organise l’Association des libraires du Québec. Sur le stand, elle passe en revue ses coups de cœur, à commencer par René Lapierre. « Son recueil Les adieux, semble annoncer un départ, et pourtant c’est une œuvre de lumière, qui parle d’amour. “Aimer est effrayant, mais c’est notre seule chance. Notre dernière, je veux dire”, écrit-il. C’est une langue souple, douce et accessible. »

 

Elle évoque également Daphné B., « très influencée par une esthétique pop : c’est l’un des traits que l’on retrouve chez l’éditeur L’Ecrou. Des textes qui peuvent ainsi associer les deux langues du Canada, et faire comme une jonction entre anglais et français. » 


Marché de la poésie 2018
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Dans la diversité du paysage québécois, « les voix ne manquent pas. Les volcans sentent la coconut, de Jean-Christophe Réhel, c’est une poésie de soûlaud intelligent et vif. François Rioux, dans L'Empire familier, fait une poésie des petits riens, d’une routine racontée avec humour et fragilité ».

 

Plus naturellement, elle nous conduit vers Louise Warren : « Elle est poète, mais également essayiste. Avec Anthologie du présent, elle nous plonge dans une contemplation infinie. C’est un regard, qui se décline en vers autant qu’en prose, et travaille sur la structure dans la page. »

 

Et impossible de passer à côté de Patrice Desbiens. « Que vous conseiller de lui ? », s’interroge-t-elle, devant l'évidence que tout est à découvrir. « Il faut savoir que tout le monde cherche une voie comme celle qu’il a trouvée. Il est le créateur d’un mouvement, pris dans une identité franco-ontarienne. C’est un poète du réel : chez lui, le quotidien sert la poésie, avec une expression populaire. »
 

Québec : “Y a-t-il encore une place demain
pour le métier d'écrivain ?”


Chance : Daphné B. était présente et nous offre une lecture d'un poème du recueil, Delete.

 


 

Hissez la Grand'voile et le Pavillon


Audrey Perreault, chargée de projet à l’Association Nationale des Éditeurs de Livre, avait en charge de coordonner ce déplacement. « Les éditeurs de poésie québécois viennent depuis plusieurs années ici. Quand le Marché leur a proposé cette invitation, ils se sont tournés vers l’ANEL pour organiser un stand collectif. » Et plus spécifiquement Québec Editions, la structure en charge des déplacements à l’étranger. 

 

« Nous avons regroupé vingt-cinq maisons, avec cinquante auteurs, avec une recherche d’équilibre et de mixité — des jeunes voix, celles et ceux qui incarneront une relève, de même que des figures plus installées », explique-t-elle. 

 

L’ANEL dispose par ailleurs d’une certaine expertise, et Audrey Perreault plus encore, pour la poésie. « Voilà quatre ans, le Salon du livre de Rimouski a proposé de mettre en valeur un espace de poésie. Rodney Saint-Éloi, de Mémoire d’encrier, et Paul Belanger, des Éditions du Noroît, ont eu l’idée d’un Pavillon que l’ANEL a fini par déployer. » C’est alors à elle que revint la coordination de ce projet.


Depuis, ce Pavillon fait le tour des festivals, et à travers six manifestations, « permet des rencontres et favorise la découverte des auteurs. En créant cet espace spécifique, nous avons donné à de petites maisons l’opportunité d’être présent lors d’un plus grand nombre de manifestations ». 


Marché de la poésie 2018

François Guerrette, Natasha Kanapé Fontaine et Baron Marc-André Lévesque - ActuaLitté, CC BY SA 2.0


 

Par manque de moyens, on en arrivait à d’étranges situations, où un auteur de l’Outaouais n’aurait pas pu faire de dédicaces ni rencontres parce que sa maison ne pouvait pas assumer le déplacement. « Le Pavillon fait entendre et vivre la poésie, différemment. C’est un espace conçu pour susciter la curiosité : personne ne peut découvrir la poésie, si elle n’est pas rendue accessible. » Preuve de son succès, « chaque année, de nouveaux éditeurs nous rejoignent ».

 

Ventes de livres au Québec en 2017 :
un marché en hausse de 5 %

 

Cependant, pour le Marché de la poésie, « nous n’avons pas dressé le Pavillon : c’est un stand collectif, où chacun anime et présente ses ouvrages ». 
 

Animations, soirées : donner une “couleur québécoise”

 

Pour les 10 auteurs invités par le Marché, des rencontres spécifiques sont aménagées : une table ronde et une lecture, dans la même journée. « Nous avons également élaboré des soirées spécifiques, pour animer la manifestation, avec une couleur québécoise. » L’ouverture en début de semaine s’est ainsi réalisée musicalement, avec Nicole Bresson et Laure Cambau (au piano). 

 

De même, ce 7 juin, un hommage était rendu à Claude Gauvreau : André Pappathomas proposait le spectacle Poèmes de détention et quelques « contres », avec Rachel Burman au violoncelle et de Anne Julien, mezzo-soprano. 


Marché de la poésie 2018
ActuaLitté CC BY SA 2.0
 

 

Ces samedis et dimanches, d’autres découvertes restent à faire : Tire le Coyote, aux textes forts, sera sur scène pour un concert à ne pas manquer. Et Danielle Fournier (VLB Éditeur), fera une lecture dimanche. (la programmation à cette adresse)

 

« Nous avons cette chance que de jeunes maisons côtoient des éditeurs de renoms, et qu’au sein du Marché, il soit possible de montrer toute la variété de la poésie du Québec », conclut Audrey Perreault. « Mais plus encore, le plaisir de la faire partager avec les lecteurs français. »

 




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