Manga numérique : les solutions développées au Japon

Clément Solym - 28.06.2011

Reportage - manga - numerique - solutions


Le scantrad est donc devenu officiellement l'ennemi à abattre pour les éditeurs et auteurs japonais. Cela dit certains auteurs ont fait entendre leur voix n'ont pas pour soutenir les scantrducteurs bien-sûr mais pour reprendre à leurs comptes les arguments des pirates. La diffusion gratuite (tant qu'elle est légale) des manga en tant qu'outil de promotion des titres auprès du public.

En tête, on retrouve un mangaka connu pour ne pas avoir sa langue dans sa poche ou plutôt son crayon dans sa trousse, Shuho Sato (auteur entre autres de Say Hello to Black Jack). On se souviendra que l'auteur a déjà vivement critiqué le système d'édition japonais qui n'accorde que peu de place aux auteurs. Selon lui, la lecture d'une oeuvre gratuitement sur le net n'est pas une mauvaise chose, bien au contraire elle ferait la promotion de ladite oeuvre. Il pose tout de même une condition sine qua non, il faut que cela soit fait en toute légalité et donc que l'auteur ait expressément donné son accord. Le mangaka reconnaît que le piratage est un problème important.


Quand les auteurs éditent leurs oeuvres sur le net

Shuho Sato est même allé plus loin joignant les actes à la parole, il a ouvert son propre site Manga on Web. Il propose par le biais de celui-ci de télécharger gratuitement les versions numériques de ses oeuvres (dont il est le seul auteur). Par ailleurs, il a invité les auteurs qui le souhaitent à s'embarquer dans l'aventure avec lui, mettant à leur disposition son site. Les auteurs seraient rémunérés par la publicité. Le système semble fonctionner Shuho Sato a affirmé avoir engrangé 500 000 yens (environ 4 500 €) sur les premières semaines de son site.

Dans un esprit relativement proche, le mangaka Ken Akamatsu (auteur entre autres de Negima !) compte sur le net pour faire revivre les oeuvres épuisées. Avec le site J-Komi, il propose donc aux internautes de (re)découvrir gratuitement en lecture simple (pas de téléchargement) des oeuvres que l'on ne trouve plus ou pas sur le marché. Un partenariat avec Google assure des revenus publicitaires aux auteurs. Lors d'une discussion sur Twitter avec d'autres mangaka, Akamatsu a expliqué qu'il est désormais impossible de faire disparaître le scantrad. C'est un peu comme si les scans étaient « tombés dans la catégorie 'propriété de l'internet' ». La seule solution qu'il entrevoit reste que les auteurs (et les éditeurs) ouvrent leurs propres sites de téléchargements gratuits (avec de la pub) en espérant qu'il ne soit pas déjà trop tard pour mettre cette solution en place.


Actuellement 4 titres sont disponibles sur J-Komi : Love Hina de Ken Akamatsu (14 tomes sur le site), Belmonde Le VisiteuR de Shoei Ishioka (3 tomes sur le site), Hokago Wedding de Mayu Shinjo (One shot inédit) et Kotsu Jiko Kanteinin Tamaki Rinichiro de Takashi Kisaki et Kengo Kaji (18 tomes sur le site). Le mangaka a même réussi le tour de force d'obtenir la collaboration de Shueisha et de Kodansha.

Enfin, il invite les fans du monde entier à faire leurs propres traductions de ces manga pour qu'ils puissent être lus par tous, mais toujours sur le site J-Komi hein. La version bêta-test du site avait été lancée avec le titre Love Hina (avec des publicités dedans) en téléchargement le 26 novembre. Ce jour-là, le site a enregistré 45 000 téléchargements et plus de 1,7 million de téléchargements en à peine 10 jours. Enfin le taux de clic sur les publicités est de 10 %, une marge qui semble plutôt confortable quand on voit le succès du site. Ken Akamatsu a expliqué : « Le manga est une ressource exportable. Je pense que la distribution de manga avec des publicités est le seul moyen de contrer la distribution illégale ».

Purifier les fichiers pirates des oeuvres épuisées

Le mangaka est même allé plus loin récemment. Il a proposé le lundi 11 avril dernier de transformer les scans pirates des oeuvres épuisées en fichiers parfaitement légaux. Pour réaliser ce tour de magie, Ken Akamatsu s'est adressé à ses lecteurs, leur demandant de lui faire parvenir les liens peer to peer de scans d'oeuvres épuisées. Et pour mettre tout le monde à l'aise, il a déclaré que « tout le monde avait fait cela [télécharger des fichiers sur des réseaux peer to peer] au moins une fois ». Une fois un lien vers une copie pirate d'un manga obtenu, il se charge de contacter le mangaka de cette oeuvre. Si celui-ci est d'accord (et si l'oeuvre est bien épuisée), il entend purifier le fichier et intégrer des publicités sur ses pages avant de le mettre en téléchargement ou en lecture simple sur son site J-Komi. Il a intitulé ce projet « Illegal (Out-of-Print) Manga File Purification Project ».


Celui-ci a été lancé dès le lendemain, le mardi et le soir même Ken Akamatsu recevait une première proposition de lien. C'est ainsi que mercredi, le premier fichier pirate purifié a été mis en ligne sur J-Komi en lecture simple. Il s'agit de Player wa Nemurenai: The Man Lost in the Network Labyrinth de Tetsuya Kurosawa et Hidehisa Masaki. On remarquera que la mise en oeuvre de ce projet a été très rapide. Une initiative qui devrait faire date et dont les points positifs sont remarquables : Elle permet d'assassinir un peu le net des fichiers illégaux, elle intégre les fans dans le processus au lieu de les condamner, leur offre la possibilité de lire des titres gratuitement, donne une seconde vie avec une bonne visibilité aux oeuvres épuisées, enfin tous les revenus générés par la pub reviennent à l'auteur de l'oeuvre (J-Komi ne prend rien).

Ces initiatives d'auteurs sont intéressantes à plus d'un titre et prouvent que finalement on peut trouver de bonnes choses dans les modèles économiques utilisés par les pirates, voire même purifier les fichiers pour les rendre légaux. Surtout, elles permettent d'avoir une offre gratuite. Cela dit, se reposer uniquement sur la publicité pour assurer ses revenus reste plutôt dangereux. On le sait en temps de crise c'est souvent la publicité qui est victime des coupes budgétaires. Ces modèles ne peuvent donc pas être viables pour des éditeurs qui ont besoin d'avoir des rentrées financières sûres afin de poursuivre leurs activités.

Le manga numérique un gros gâteau qui n'attire pas que les éditeurs

Les éditeurs japonais sont rentrés dans le marché du numérique relativement tôt, il existe donc pas mal d'offres, dont une grande partie est dédiée aux téléphones portables. Nous ne ferons pas ici un tour exhaustif des offres légales des éditeurs mais nous arrêterons sur quelques-unes des plus récentes. Des offres qui reflètent l'effervescence du secteur et les mutations qui sont en marche.
 
Image tirée de Houchou Danshi

Le marché du numérique est un gros gâteau et tout le monde veut se positionner pour en avoir une bonne part. Les éditeurs bien évidemment mais aussi des acteurs provenant de secteurs liés. Ainsi TMS Entertainment, une société spécialisée dans l'animation et le divertissement s'est associée en septembre 2010 à l'éditeur Shogakukan pour lancer un e-manga. Le titre en question, Houchou Danshi, est une création numérique. Il a été lancé sur la plateforme de téléchargement pour téléphones portables de Shogakukan, Mobi-Man.

Toujours dans le rayon téléphones portables/smartphones, l'actuel fer de lance du numérique nippon, on retrouve l'opérateur poids lourd NTT Docomo qui s'est associé avec le géant Dai Nippon Printing pour créer une offre de lecture numérique globale. Lancée en fin d'année dernière dans une version test, elle devrait être pleinement opérationnelle courant 2011. NTT Docomo et Dai Nippon Printing espèrent pouvoir proposer à terme 100 000 documents (livres, magazines, manga) à travers la boutique Docomo Market, une application gratuite de l'Android Marketplace.

Les éditeurs lorgnent sur l'iPad

Si les éditeurs confortent leurs places sur le secteur des téléphones portables, il est un autre secteur qui prend de l'importance et qui n'est pas ignoré, celui des tablettes, l'iPad en tête. Ainsi, on a pu voir Shueisha et Yahoo Japan s'associer pour lancer une version numérique spéciale iPad du magazine spin off du Jump Square, le Jump SQ 19.

La première application correspondant au premier numéro était gratuite, la seconde correspondant aux numéros 1 et 2 du magazine avec un fond d'écran en bonus était vendue environ 4 € (soit 2 € de moins que le prix du magazine dans sa version papier). Ce partenariat entre Shueisha et Yahoo Japan devait conduire à proposer gratuitement en version numérique 3 000 pages de 21 des titres du Weekly Shonen Jump.
 

Et sur l'international


Enfin, le numérique permet aussi aux éditeurs de franchir les frontières. On se souviendra bien sûr de l'accord entre Bitway et Crunchyroll aux États-Unis. On notera à ce propos, que Crunchyroll a lancé un appel fin juin 2011 aux amateurs américain de manga pour devenir beta-testeur de la plateforme J Manga en juillet. Celle-ci devrait être véritablement ouverte « dans le courant de l'année ». On pourrait aussi évoquer l'association de Shueisha et Microsoft qui ont créé une offre internationale de manga numérique sur téléphones portables via le magasin d'application de Windows. Cette offre est destinée aux États-Unis et à 28 autres pays dont le Japon et quelques pays d'Europe. Petit hic, les titres ne sont qu'en japonais ou en anglais, ça limite forcément un peu le public.

Au niveau de l'Europe et plus précisément de la France, on a pu voir un accord entre Bouygues et NTT Docomo et l'arrivée du service de manga numériques de Square Enix. Des offres que nous détaillerons plus tard car elles concernent plus particulièrement le marché français.

Les quelques exemples évoqués ci-dessus montrent bien la vivacité du marché du manga numérique au Japon. Les offres pour téléphones portables sont légion et de nouveaux acteurs qui ne sont pas des secteurs de l'édition et de la high-tech tentent leur chance. Les éditeurs quant à eux consolident leurs positions sur le marché du téléphone portable mais n'hésitent pas à lorgner sur celui des tablettes et sur les possibilités à l'étranger.

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