Manuscrit Story #11 : un calme plat avant la tempête

Marc Varence - 19.04.2016

Reportage - manuscrit story - rechercher éditeur - publication roman


Les jours passent… sans la moindre réponse. Je m’interroge. Les deux tiers des maisons d’édition n’ont pas – encore – réagi. L’optimiste me dirait qu’il s’agit d’une preuve d’intérêt pour mon texte. Que celui-ci franchit les étapes de sélection, une par une. Qu’il suffit de faire preuve de patience ! Le pessimiste me parlerait de statistique, de dés pipés, de manque de relations haut placées. Il rajouterait, goguenard, que s’ils avaient eu un coup de cœur, ils m’auraient contacté depuis longtemps.

 

waiting

"Waiting" - Sebastien Rieger, CC BY SA 2.0

 

 

Voilà maintenant plus de dix semaines – eh oui, déjà – que je vous bassine avec mon « Polygone », sans avoir pris le temps de vous expliquer de quoi il s’agit au juste.

 

Imaginez une immense zone d’exclusion, un camp de concentration d’environ 200 000 km² dans lequel on parque le rebut de notre société capitaliste : outre les détenus des pénitenciers, on y retrouve les migrants, les sans-abri, les chômeurs de longue durée, les délinquants… en résumé, tous ceux qui coûtent plus qu’ils ne rapportent. Cette zone de regroupement des populations « indignes » existe aux États-Unis et occupe la quasi-totalité du Nebraska.

 

Un futur possible, bien qu’inquiétant !

 

Le Polygone est donc un thriller d’anticipation bâti en trois volumes. Son potentiel commercial est énorme, à la condition sine qua non que celui-ci soit publié dans une maison d’édition aux moyens importants.

 

Les deux personnages centraux se nomment Jake Valentin – le narrateur – et John Davis. Le premier tome s’attache à présenter les personnages principaux et les emmener vers cette prison complètement démente, et ce depuis la France.

 

Bienvenue en enfer !

 

Extrait de Polygone :

 

 

                “Et nous voilà plantés au milieu de la 80, une autoroute sans le moindre véhicule, mais saccagée par une foule disparate qui marche vers l’ouest. Un peu comme ces colons du milieu du XIXe qui rêvaient d’un avenir meilleur. Des noirs, ici, il y en a. Plein ! Mais aussi des Chinois, des Asiatiques en tout cas. Des latinos. Des gosses. Des familles désarticulées. Et tout autour de nous, des champs piétinés, encombrés de tentes de fortune. À l’instar de ces camps de migrants qui fleurissent un peu partout en Europe.

 

Arrêtons-nous pour faire le point ! dis-je pour briser la glace.

 

Anne-Laure me fixe d’un œil inquisiteur qui signifie : ‘Tu nous as foutus dans une sacrée merde ! ’ Cyril ne bronche pas, comme à son habitude. Chez lui, le silence est une vocation. Je lève les yeux pour évaluer la situation. Ce n’est pas brillant. On progresse sur cette route depuis deux bonnes heures. Il fait nuit noire. On est encerclés par des faciès hâves morts de faim, vêtus de couvertures graisseuses. Le climat s’annonce délétère. S’arrêter de marcher nous mettrait en danger. Nos vêtements attisent les convoitises. Cyril et Anne-Laure ont sorti leur pétoire, histoire de dissuader les plus téméraires de s’approcher de nous. Pas question de lanterner bien longtemps. Séraf répète des ‘Putain ! ’ de stupéfaction enragée. Barbara est livide. Elle n’a pas prononcé un mot depuis notre passage des grilles à l’ouest de Lincoln. Sans électricité, sans les phares des voitures, les seuls halos de lumière proviennent des feux alentour. Rien de rassurant !

 

Anne-Laure, tu sais où réside mon père ?

Aux dernières nouvelles, il avait établi ses quartiers à North Platte.

OK, et c’est à combien de kilomètres d’ici ?

Plus de trois cents !

Ah, ouais, quand même !

 

J’aperçois soudain un type qui s’approche de nous en agitant un mouchoir qui a dû être blanc. Lui, en tout cas, est bel et bien noir. Il doit avoir soixante-dix balais. Il ressemble furieusement à Morgan Freeman. Un excellent acteur. Mais dans ce trou perdu, on y joue un très mauvais film. On le distingue difficilement, car sa main gauche brandit une torche enflammée. Il est affublé d’une gabardine effritée. Deux gusses le suivent à distance, cinq ou six mètres. Ils n’ont pas l’air commode. Celui à sa gauche n’a pas dû inventer le fil à couper le beurre. Ce philistin, pour parler de manière intellectuelle et me différencier de ce parfait connard, ne me dit rien qui vaille. Ses traits léonins trahissent son animosité. On devine un fusil à canon scié, qu’il dissimule avec difficulté dans son dos. L’autre sbire, noir lui aussi, a dû faire du body-building son passe-temps favori. Il est aussi large que haut. Enfin, j’exagère. On ne voit pas s’il est armé, mais l’on présume que oui, et pas qu’un peu.  

 

Salut !

 

Nous hochons la tête en guise de réponse, à l’exception de Cyril qui a retiré la sécurité de son pistolet. Ostensiblement. Le Freeman dépenaillé l’a remarqué. Il cligne de l’œil. De sa voix rocailleuse, il enchaîne :

Vous venez d’où ?

De France !

 

Les réponses les plus courtes sont parfois les meilleures. C’est le cas en ce moment.

 

Ben dites donc, y a mieux pour faire du tourisme, vous ne saviez pas ?

 

Personne ne cille. Il reprend :

Je suis recruteur. Notre tribu a besoin de costauds qui n’ont pas froid aux yeux. Il me semble que vous correspondez au profil, surtout lui, là.

 

Il désigne Cyril qui, très calmement et sans sourciller, tire sur le chien avec son pouce. Le message est clair : ‘À la moindre impolitesse, je te broie la cervelle.’ Mon système limbique me commande de prendre mes jambes à mon cou, et de détaler dans la direction opposée. Mon cortex préfrontal le raisonne et décide de marquer l’immobilité, et de me jeter à terre en cas de grabuge.

 

Et si l’on refuse ? avance Anne-Laure.

Ce serait regrettable. Il y a beaucoup de recruteurs sur cette route. Le Polygone contient plusieurs centaines de tribus, qui se font toutes plus ou moins la guerre. Ici, c’est bouffer ou être bouffé !

À ce point ?

T’as pas idée ma poulette.

Et t’as un véhicule ?

On peut dire ça.

 

Il montre du bras enflammé un vieux pick-up Nissan à une cinquantaine de mètres. On aperçoit des formes à l’avant. Le recruteur se doute de notre étonnement.

 

Hippomobile. On a allégé la bagnole et on la fait tirer par deux chevaux. C’est précieux comme animal par ici. Y a plein de paumés qui les dégusteraient en brochettes. Nos flingues doivent certainement les décourager.

C’est quoi comme chevaux ? Des hongres ? Des étalons ? Des juments ? Vous organisez le tiercé aussi ? plaisante Séraf.

 

Il veut juste détendre l’atmosphère, mais sans le vouloir, j’ai l’impression que cela produit l’effet contraire. Ces gars-là n’ont pas le même sens de l’humour. Cela dit, dans cet endroit, l’humour, on doit vite le perdre.

Je lève les mains en signe de reddition :

OK, y a pas de lézard ! Votre campement, c’est dans quel coin ?

Norfolk ! Un peu moins de cent miles…

 

Anne-Laure envoie soudain deux pruneaux sur le mec de gauche. Elle le descend tout net. Le Morgan Freeman plonge la main droite dans sa gabardine. Cyril arrose de plombs le musclor de droite. Celui-ci n’a pas eu le temps de réagir. Il s’écroule. Lourdement. Le recruteur a sorti un revolver d’une de ses poches intérieures. Un peu dans le style des vieux films de Far West, et là il prend la forme d’un John Wayne survolté. Il tire en direction de Cyril, mais Anne-Laure l’a ajusté entre-temps. Son crâne se disloque sous l’impact.

 

On se rapproche des macchabées. Finalement, avec le cerveau en bouillie, le mec ne ressemble plus du tout, mais alors plus du tout à Morgan Freeman.”

 

 

 

Le Polygone au 18 avril

 

Lecture en cours : Albin Michel, Au Diable Vauvert, Bragelonne, Cherche-Midi, Denoël, Flammarion, Grasset, JC Lattès, J éditions, La Différence, Le Passage, Mnémos, Pierre Astier, Presses de la Cité, Rivages, Scrineo, So Far So Good, XO

 

Refus direct : de Fallois

Refus par courrier (lettre-type) : Fayard, Robert Laffont

Refus par courrier (lettre-type + commentaire) : Archipel

Refus par lettre circonstanciée : Anne Carrière

Refus par mail : Fleuve noir, Kéro, Le Rocher, Liana Levi, Métailié, Ring